Alter et ego (Carnet)

Itinéraire d'une ouverture à soi et vers autrui

29 novembre 2005

Parenthèse analytique

Depuis quelques temps j'expose ici ma connaissance personnelle des relations de confiance. Une sorte d'état des lieux, alimenté par mes expériences récentes et mes connaissances livresques. De ce que je délivre, une part est solidifiée, confirmée, quasi-certaine (autant que je puisse l'être, avec une marge de doute que j'accepte toujours). Une autre est encore en mouvement, en observation, potentiellement sujette a évolution.

Lorsque j'énonce un état des lieux je prends le temps d'écrire, de poser mes idées, de les articuler. J'essaie d'être autant synthétique qu'exhaustif et je tente d'exprimer la part généralisable. Ça donne un ton presque professoral qui, au final, ne me plaît pas beaucoup. Trop détaché du vécu personnel. Et puis j'affirme... mais je ne suis jamais certain d'être allé assez loin dans la réflexion. Ça me gêne un peu. Je n'aime pas donner l'air d'être totalement sûr de moi.

A d'autres moment je suis davantage dans l'expression de pensées en mouvement. Des interrogations, des hypothèses, des possibilités. Je m'y sens plus libre, puisque je n'affirme pas. Je garde très présente la possibilité de l'erreur d'interprétation, de l'insuffisante expérience, de la nécessaire confirmation dans le temps ou par les faits.

Le problème, c'est que cette pensée en mouvement... ne demande qu'à évoluer. Il y a une avidité de compréhension et "d'avancement" qui fait que mes réflexions redémarrent très vite sur les idées à peine déposées. Je me rends compte que j'avais oublié quelque chose, occulté un paramètre, ou bien que ce n'est pas ce que je voulais exprimer... Bref: pensée en évolution. Pensée libre.



L'écriture m'aide beaucoup, dans le sens qu'elle "pose" les idées. Les mots s'accocient et peuvent mettre en valeur quelque chose qui passait inaperçu dans les pensées. Je fais donc un travail d'analyse de ce genre d'écrits libre, quasiment en continu. J'observe mes écrits.

Or ce n'est pas forcément ce que je souhaite faire ici. Enfin si, bien sûr, puisque j'ai une soif de connaissance de moi-même, des relations que j'entretiens avec autrui, et des rapports humains en général. Mais c'est une pensée intime, fragile. Or ici il y a beaucoup de monde qui me lit. Des gens que je connais à divers degrés, des gens dont je peux craindre le regard aussi (car ayant peut-être plus de recul d'assurance que moi ?). Et puis une foule d'inconnus dont je ne sais rien. En exprimant l'intime publiquement je m'expose. Je prends parti, et sur des sujets à la fois universels et individuels. Donc délicats. De plus, en abordant les notions de confiance, sincérité... amour, amitié... fidélité/abandon... je sais que j'entre dans des domaines particulièrement sensibles (et même hypersensibles) chez moi. De ceux que je ne peux aborder en séance de thérapie sans, régulièrement, ressentir de fortes émotions (exaltation ou pleurs).

Pourtant, je devrais être habitué à cette intimité publique, depuis cinq ans que je me dévoile sur le net. La différence, ici, c'est la présence des commentaires. Non que je craigne particulièrement des commentaires désagréables, mais parce que, publiquement, mes écrits (donc mes idées naissantes) peuvent être contestés. Et plus précisément... parce que mes éventuelles erreurs ou lacunes peuvent être mises en évidence. Mes prises de position me demandent donc une humilité potentielle qui ne me serait pas facile à assumer (crainte irrationnelle de m'être trompé de bout en bout).
Je suis pourtant aguerri, là encore, puisque j'ai pratiqué assidument les échanges sur forums où j'étais parfois contesté sur certains de ces sujets délicats. Les remises en question peuvent y être assez décapantes et poussent à aller loin en soi pour peu qu'on joue le jeu honnêtement. Excellente école d'étayage des pensées ! Mais sur un forum je ne suis pas un "centre d'intérêt" (quoique souvent les sujets que j'abordais me mettaient dans cette posture...). Ici la situation est différente: ce Carnet c'est mon territoire. C'est moi (une partie de moi). Même s'il existe des dizaines de milliers d'autres blogues, je suis identifié dans une microbulle de l'immense blogosphère. Je suis euh... "connu" (reconnu) par quelques dizaines de blogueurs ou diaristes. Et... ben c'est vachement "exposant" de se dévoiler tout en étant connu. Il faut être "fort". Je sais que pour moi il y a un effet thérapeutique dans ce dévoilement, et en même temps je me sens parfois "limite" de fragilité. Alors à ces moments là je prends quelque distance, ou bien j'aborde des sujets moins impliquants. Mais le naturel revient vite et ma propension à la transparence regagne du terrain...

Ce que je veux dire par là c'est que je ressens un "besoin" d'authenticité, mais que celui-ci me coûte aussi. D'une certaine façon je donne de moi (désir de témoigner et d'offrir mon expérience... mais aussi d'avoir une forme de reconnaisance), mais il m'arrive de trop donner et d'oublier de me protéger. Il en résulte un vague malaise ensuite, autour de certains mots ou idées que je sais avoir écrit (même si la relecture en différé me montre que j'en surdimentionne l'impact). Je sais aussi que ces mots-à-malaise me montrent une direction à creuser, et c'est là que je cours le risque de trop m'exposer. Parce que je m'aventure alors en zone sensible et inconnue. Devant des regards qui peuvent potentiellement s'exprimer et influer sur mon parcours.

Pour moi ce travail sous le regard d'autrui s'assimile très largement à un processus analytique. Mon écriture sur internet est souvent thérapeutique, depuis l'origine. En cela elle diffère largement de l'écriture intime secrète que j'avais auparavant. Je ne ressentais pas ces malaises dûs au regard extérieur. Je passais ainsi à côté de mots essentiels. Je me soulageais...


Sur un autre blogue il a été question de ce coté thérapeutique (contesté) de l'écriture. En fait, je crois que c'est davantage la lecture qui joue ce rôle thérapeutique. Me lire, relire mes mots, et me savoir lu. Exprimer et montrer. Extérioriser l'intériorité. J'y vois le même genre d'effet que la thérapie analytique, bien que les deux procédés agissent différemment. En thérapie le regard, la présence, jouent un rôle important, de même que la "garantie" apportée par le professionnalisme du psy. En écriture analytique ouverte aux regards, la présence est perceptible d'une autre façon. Elle est sue, perçue et vérifiable. Mais pas vécue. Et les éventuels commentaires n'ont pas la neutralité du psy... Le travail est donc différent. Je le perçois comme complémentaire. Ma thérapie bénéficie de mes avancées par l'écriture, et inversement.


Mais la thérapie par l'écriture vient aussi du dévoilement. Non seulement du contenu de ce que je dévoile, mais du fait même de me dévoiler. Car c'est toujours une façon de me positionner. Donc de montrer une personnalité, appréciée ou contestée. Je ne suis plus dans le strict "je pense donc je suis", mais dans une variante: "j'ecris donc je suis" (scripto ergo sum ?). Voila pourquoi je me retrouve toujours sur ce fil tendu entre le dire et le taire.

Depuis que je pratique cette écriture intime publique je fais le funambule. J'avance sur mon fil, mais toujours dans un équilibre instable. Non parce que je n'aurais pas évolué, mais bien parce que l'évolution de ma pensée m'amène sur des terrains nouveaux, plus "profonds" dans ma psyché que ceux que j'abordais auparavant. Je m'enfonce dans ma conscience pour émerger un peu plus haut. Je sais que je continue à acquérir une "force" tant que je poursuis ce travail. Cette force (solidité, assurance, sérénité...) c'est la connaissance de soi. Incontestablement mon existence à changé, tout comme ma perception de moi-même. J'ai pris une assurance visible dans bien des domaines, et je peux affirmer avec bien plus de conviction certains concepts qui auparavant me semblaient nébuleux. Je le dois à mes prises de position et à la contestation qu'elles ont parfois suscitées. Aux encouragements à persévérer aussi, de la part de ceux qui ont fait un chemin similaire avant moi. Je le dois surtout à une volonté de mise en pratique de ce que j'ai découvert: les mots préparent, mais les actes doivent les valider.
De ces millions de mots déversés en divers lieux depuis quelques années, s'est tracé mon chemin de vie bien plus efficacement et précisément que si je m'étais laissé bercer par les évènements. Ma vie a changé parce que je l'ai prise en main, et l'écriture intime, publique ou confidente, y aura été pour beaucoup. Je me dois aussi d'évoquer tous les liens d'échange qui ont pu se créer grâce à cela... et qui sont largement contributeurs de ce changement.

Cependant... et ce n'est pas le moindre des paradoxes de l'écriture thérapeutique, le risque de la graphomanie existe bien. Écrire par habitude, par compulsion, par illusion de l'effet thérapeutique qui pourrait ne rester que mental, sans descendre dans la structuration de la pensée... Difficile de savoir à quel moment se franchit la limite qui sépare l'effet thérapeutique de la graphomanie stérile. D'où ces alternances d'écriture et de silence qui tranchent avec ma régularité d'autrefois. Je me méfie de moi...

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28 novembre 2005

L'économie sentimentale

Je sens que je tourne autour d'un truc, là, depuis quelques temps. Il y a des mots-clé récurrents...

- D'un coté les mots attirants, qui "brillent": confiance, fidélité, amour et/ou amitié. Ça, c'est que je suis prêt à donner et que j'ai envie de recevoir.

-De l'autre côté il y a les mots "sombres": abandon, voire trahison. Ce sont ceux que je crains de recevoir en échange.

Tous ces mots orientent mon existence pour toute sa part relationnelle. Ils ont toujours été des piliers très "forts" dans ma conception du lien. Dans mon dernier texte aussi j'ai parlé d'investissement dans une relation. Après coup ce mot m'a semblé être important. Il pourrait bien être une des clés de compréhension de ma problématique. C'est un des avantages que je vois dans cette écriture que je qualifie de "thérapeutique": ce mot est venu s'écrire devant mes yeux, je le regarde et en cherche le sens (allusion à des échanges sur un autre blog).


Constat: j'investis une part de moi dans toute relation, et d'autant plus qu'elle me plaît, me devient précieuse, voire essentielle. J'investis alors beaucoup. J'investis mon âme, mon être, mon essence. J'investis abondamment. Je "donne" temps, confiance, sentiments. Généreusement. Mais je donne parfois trop de moi. Avec le risque flottant de me trouver un jour dépouillé de ce "trop investi". Le risque est grand, et suscite donc une crainte diffuse, qui n'a de cesse d'être rassurée. Toute ma fragilité se situe là... Ma tranquillité dépend de cette réassurance.

Alors...il m'apparaît évident qu'il y a un problème d'adéquation entre ce que je donne et les besoins qu'il y a en face. Ou plus trivialement: il y a un décalage entre l'offre et la demande. Simple problème économique en quelque sorte...

Y'a t-il un économiste sur ce blog ?
Puisque je n'y connais rien en investissements et en stock-options, je vais prendre les principes économiques de base, bien terre à terre, pour expliquer ma petite logique perso.



Je donne trop... et qui dit "trop" d'un côté dit "pas assez" à échanger de l'autre. Trop de marchandises à écouler font baisser les cours, donc pas assez d'argent pour le producteur. Si un agriculteur propose gentiment 30 kg de pommes contre le prix de 2 kg... il court à la ruine. Il se dépossède. Sans compter que 30 kg de pomme ça fait beaucoup pour le client... Il y en a pour longtemps avant que le besoin de pommes de fasse de nouveau sentir. Entretemps le brave vendeur de pommes aura crevé de faim...

Dans le domaine des sentiments, c'est pareil: si je donne "trop" je gave l'autre qui, n'en ayant pas besoin d'autant, étouffe. Et qui ne me nourrit pas suffisamment en échange.


Pour ce qui est de la confiance, il faudrait plutôt comparer avec euh.. la joaillerie? Car c'est très précieux la confiance... et en même temps ça ne vaut que par la valeur qu'on lui attribue. C'est précieux parce que c'est rare, pas donné à tous, et pas surabondant. Si le bijoutier déversait une brouette de bijoux devant une cliente, elle ne saurait que faire de ce fatras...
Et si la cliente n'a besoin que de petites boucles d'oreille fantaisie, mais que pour le même prix le bijoutier lui en laisse des serties de diamants avec des émeraudes (c'est d'un kitsch..), plus la bague assortie en prime... ben faut pas qu'il se dise qu'il s'est fait avoir si la cliente ne revient pas ! Faut pas qu'il se dise "trahi" par sa cliente qui n'a pas su voir la valeur des bijoux. Pour simplifier, il est peut-être bien gentil ce bijoutier... mais très con !

Doooonc, ce que je veux dire par là, c'est que c'est à moi de me responsabiliser et de ne pas confier quelque chose de précieux dont je pourrais me trouver démuni. Faire preuve de prudence dans le "don" que je fais. Et n'investir qu'en m'assurant que c'est un choix judicieux, correspondant à un investissement comparable de l'autre côté de la relation. Ou qui, en tous cas, ne me démunit pas si je peux donner en abondance. Maintenir un équilibre, en fait. Tout simplement...


Euh... c'est évidemment bien plus compliqué que ça, parce que la logique économique est fluctuante, et que parfois le client ne veut plus de pommes, mais des bananes, puis des cerises, puis plus rien. Mais que peut-être il revoudra des pommes. Ou des boucles d'oreille...

Moralité: n'investissez pas tous vos oeufs dans la même poule.
[qui a dit de préférer une basse-cour ???]



Posté par Coeur de Pierre à 18:02 - Amour et sentiments - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Évolution ou achèvement ?

Tant que je suis lancé dans une réflexion autour des relations affectives, et puisque il en est question dans le secteur de la blogosphère que je fréquente, je poursuis...

Alainx (que je sais lu par nombre de blogs-amis...) a écrit récemment quelques textes qui m'ont bien intéressé. Il y a eu celui sur l'amour durable, suivi d'un billet sur ce qu'on appellait autrefois pudiquement les "liaisons". Son dernier, "La tentation de l'ex", est particulièrement évocateur pour moi puisque je suis en plein dans une "exification": évolution vers le statut d'ex.

Alain dit: «Les "ex" ! Une manière de chosifier, de classifier avec une sorte de froid dessèchement ce qui fut une relation chaude, vibrante, passionnée, pleine de feu.». Je le perçois de façon similaire et, d'aussi longtemps que je me souvienne, je n'ai jamais aimé le terme "ex". Surtout lorsqu'il est énoncé avec un détachement qu'aucune précision ne complète. Car lorsque l'évocation de l'ex est suivie d'un «mais nous sommes toujours amis», ou encore associée à un statut précis (ex-mari, ex-compagne, etc.), je ne ressens pas le coté "coupure" de la sécheresse du mot. Bref et claquant, crucifié sur son x. Renvoyant l'ex-relation à son statut d'insignifiance au présent. Exit.

Je ne sais pas d'où me vient ce malaise vis à vis du mot "ex". Etymologiquement il signifie "sortir", mais peut aussi avoir le sens de "absence", "privation", "passage d'un état à un autre", ou "achèvement". Il est donc tout employé à bon escient et chacun peut en nuancer le sens. C'est celui d'achèvement qui me déplaît. Je n'aime pas ce qui coupe définitivement...



En ce moment, celle qui fût mon épouse et compagne de vie devient progressivement "mon ex-femme", donc "mon ex". Je n'emploie jamais ce terme, surtout pas en raccourci, et je ne crois pas que je le ferai davantage lorsque le divorce sera prononcé. J'ai beau essayer de dire "future ex-épouse", je ne m'y fais pas. Le terme "ex" est trop coupant, non représentatif d'une évolution de la relation. Même s'il y a "passage d'un état à un autre", je sens le terme trop connoté dans l'esprit des gens: l'ex, c'est quand c'est fini. Certes, quelque chose est fini: nous nous séparons, nous dissocions nos parcours. Mais nous restons amis. Amis proches, confidents. Le lien de confiance perdure, voire se renforce. Notre statut d'ex-conjoints-amis est particulier et n'est définissable par aucun mot que je connaisse. Le terme "amis" me semble réducteur, vu l'ancienneté du lien et le rôle de co-parentalité. Quant au terme "ex", s'il traduit la fin d'un certain mode de relation, il me convient. Mais s'il signifie la fin d'un lien... je ne l'aime pas. Il m'indispose profondément. Viscéralement. Syndrôme de l'abandon... Alors dans le doute, je ne l'emploie pas.

Il faudra pourtant bien que j'en trouve un qui convient, lorsque je ne peux pas employer simplement son prénom...



De par ma vie sentimentale, très longtemps monogame et exclusive, je n'ai pas vraiment d'ex. Tout juste quelques simili-ex. Et encore, il s'agit davantage d'ex-amitiés que d'ex-amours. Enfin... disons que les relations avaient les deux composantes, mais c'est la fin de l'amitié, du lien de confiance, qui m'a bouleversé bien davantage que la fin de l'état "amoureux" (dont j'accepte le côté aléatoire).
Il y a d'abord eu une expérience traumatisante dans mon adolescence, lorsque celle que je considérais comme ma première amie fille (et accessoirement premier amour-amoureux passionné) m'a "oublié" en quelques semaines. Elle a très vite cessé de répondre à mes courriers, malgré nos promesses. J'ai maintenu activement le contact pendant un an mais, sans initiatives de sa part, j'ai fini par renoncer. Lorsque cinq ans plus tard je me suis marié, pas rancunier, je l'ai invitée. Elle m'a répondu que, heureuse d'avoir de mes nouvelles, elle essaierait de venir. Elle n'est pas venue, sans autre explication. Encore quinze ans plus tard, j'ai de nouveau manifesté mon désir de la rencontrer. Il devenait important pour moi de dépasser cette blessure du non-dit. Important de "comprendre", de "donner du sens". Comme l'exprime Alainx, je ressentais «toujours en moi cette tentation de reprendre contact avec elle. C'(était) récurrent, cela (revenait) à intervalles réguliers.». Mon courrier, pourtant très amical et correct, resta sans réponse. J'ai attendu trois mois. Bien décidé à aller jusqu'au bout et savoir enfin ce qui, sans cela, resterait un doute jusque sur mon lit de mort, je lui ai finalement téléphoné. Je vous laisse imaginer le rythme de pes pulsations cardiaques en composant le numéro... Au bout du fil était une vérité, que je redoutais sans doute de connaître. Le premier accueil, un peu méfiant (« mais qu'est-ce que tu me veux ? Tu es marié... ») s'adoucit rapidement. Je retrouvais mon ancienne amie avec un immense plaisir. Très agréable conversation de retrouvailles, une heure durant. Toutefois, ça ne m'avait pas suffit et les questions se réactivaient plus nombreuses encore à l'issue de ce premier contact. Et puis... j'avais envie de la rencontrer. La voir en vrai. Croiser son regard. La voir mûrie, autre. J'en avais besoin pour fermer le livre en paix. Ou bien pour retrouver une amitié féminine, vieux rêve encore inaccessible... Bref, sortir de ce que décrit Alain: «un manque intérieur vis-à-vis d'elle. Quelque chose qui ne s'est pas achevé. Il manque l'épilogue à l'histoire que nous avons écrite ensemble.»

Alors j'ai re-téléphoné quelques temps plus tard. Mais mon ex-amie, ex-amour platonique, ne l'entendait pas de cette façon. Sans signes précurseurs, je me suis fait proprement jeter. Quelle claque ! Le lien de confiance, aussi distendu soit-il au bout de vingt ans, venait d'être tranché. J'ai tenté, de toutes les manières possibles, d'expliquer mes intentions tout à fait respectueuses et honnêtes, mon "besoin de comprendre" et son importance cruciale dans mon parcours de vie... Rien n'y a fait. Elle ne voulait plus rien me donner. La belle est entrée dans le silence et n'en est jamais sortie. Je n'ai plus jamais eu de nouvelles et elle a déménagé sans laisser d'adresse. C'était il y a dix ans.

Cette amie est donc bien devenue une "ex": je ne ressens plus "rien" à son égard et je suis en paix. Le rejet et le silence ont vallu explication. Douloureuse, certes... Il m'a falllu quatre années, des mois de thérapie, des centaines de page d'écriture (oui, ça vient de là...), et une autobiographie-éxutoire pour digérer ce refus de dialogue. Donner un sens à cette "trahison" de l'amitié lointaine. Sans compter les vingt années précédentes... Pourtant, si un jour elle se manifestait, je ne refuserais pas le dialogue. Ma fidélité relationnelle n'est pas prescriptible, même si je n'oublie jamais mes cicatrices.



J'ai eu une autre "ex", ou assimilable. Ma première "amie" (du moins le croyais-je) rencontrée sur internet et avec qui une relation de confidences, séduction, puis forte attirance sur fond plus ou moins sentimentalo-désirant s'était développée. Quelque chose d'assez intense, quoique sans réel investissement. Cette femme, aussi intellectuellement brillante que portée sur le sexe, a élargi mes horizons en la matière. Mais, collectionneuse d'hommes de passage, elle était complètement envahie par des névroses auto-destructrices qui finalement m'entraînaient avec elle dans un mal-être sournois. Peu à peu sa dureté est devenue inversement proportionnelle à sa fragilité et à la douceur dont elle avait pu faire preuve auparavant. En quelques semaines, alors qu'elle s'était dite "amoureuse" (?) de moi, elle a méticuleusement saboté notre relation d'amitié naissante. Connaissant ses souffrances intimes par ses confidences, j'ai tenté de l'aider comme je l'ai pu. J'ai vraiment essayé de lui apporter toute ma compréhension. Mais plus je lui tendais la main, plus elle me griffait... puis s'effondrait ensuite de me faire tant de mal. A la fois petite fille fragile et femme très piquante. Limite sadique. Avec elle, j'ai pas mal pleuré... Elle se savait ainsi, ne pouvait pas s'en empêcher, et "tuait" toutes ses relations sentimentales au prix d'une grande détresse intérieure. Elle le faisait d'autant plus qu'on s'attachait à elle et qu'elle s'attachait. Plus on l'aimait/aidait et plus elle blessait pour confirmer la malédiction qu'elle s'était choisie: personne ne pouvait vraiment l'aimer. Je l'ai prévenue que je sentais ne pas pouvoir supporter très longtemps, malgré tout ce que j'avais envie de lui apporter comme soutien en tant qu'ami-confident. Mais elle a poursuivi son programme d'auto-destruction jusqu'au bout...
J'ai mis fin à la relation après seulement trois mois, tout en lui en expliquant les raisons. Quelques temps plus tard je lui ai fait signe amicalement à l'occasion des voeux de fin d'année. Elle m'a répondu très brièvement, précisant qu'elle avait mis un moment à se souvenir de qui j'étais. Ultime perfidie dont je n'ai pas été dupe... Manifestement elle m'avait déjà sorti de sa vie, oubliant tout de ce qui nous avait liés. Elle avait tiré un trait et me le manifestait sans ambiguité. Après tout, je n'étais qu'un homme parmi la centaine qu'elle avait déjà eu dans sa vie. Et même pas un amant...
Elle aussi est donc devenue une ex, et jamais plus je ne chercherai à la recontacter. C'était il y a cinq ans.

Ces deux histoires sont achevées. Les livres sont refermés. Aller jusqu'au terme a pu être pénible, long, mais efficace. Deux amitiés rayées de mon existence, mais sans plus aucune trace de douleur. Je ne voulais pas garder cette amertume dont parle Alainx: «Alors c'est un peu comme si elle n'avait pas encore pris vraiment sa place au fond de mon coeur. Elle est encore comme un corps flottant un peu à la dérive dans mon paysage intérieur ».

Dans une autre relation d'amitié désirante-amoureuse, l'évolution par le dialogue, sans rupture, a permis de maintenir un lien de confiance. Rien n'a été coupé et la confiance demeure, solide. La relation est saine et apaisée des deux côtés. Je ne considère pas cette femme comme une ex, mais comme une amie. Le livre reste ouvert, même si un chapitre est terminé.

Toutefois, dans les deux premiers cas il ne s'agissait que de relations restées assez lointaines dans le domaine de l'investissement affectif, et sans rapport physique.
Qu'en est-il du passage au statut d'ex lorsque le lien de confiance et d'intimité, émotionnelle et physique, amitié et amour, a été très durable, ou très fortement investi ? Peut-être qu'entrent en jeu des problématiques bien plus complexes ?
Je ne pourrai en parler que dans quelques années...

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La neige à recouvert les montagnes... et me donne le temps d'écrire.


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25 novembre 2005

L'amitié amoureuse

Le texte de Valclair aura hâté ma réflexion sur le sujet de l'amitié amoureuse, qui était finalement une des pistes vers lesquelles je m'orientais en parlant de confiance et d'amour.



Distinguer l'amour et l'amitié

Qu'est-ce qui différencie fondamentalement, dans l'acception commune, amitié et amour ? A première vue: la sexualité. Mais celle-ci n'est qu'une conséquence, celle du désir, de l'attirance physique. Et c'est cette distinction qui fait qu'on se situe d'un côté ou de l'autre. Mais que dans une amitié le désir apparaisse réciproquement, avec tout ce qu'il peut impliquer comme dynamique, et l'amitié bascule vers un état amoureux: attirance, séduction, rapprochement. Nouvelle dimension de la relation. Ça pourrait être tout simple, aller de soi, et que cette aspiration au rapprochement physique soit suivie comme un élan naturel. Ce qu'elle est...

Mais le fait qu'il y ait une distinction culturelle nette entre amour et amitié peut nettement compliquer les choses. Il y a parfois des barrières mentales à dépasser. Lorsque ce rapprochement survient entre deux "amis", il devient primordial de bien cerner ce que chacun entend par "amitié" et "amour". La plus redoutable difficulté est de le faire non seulement en conscience, mais aussi (et surtout ?) au niveau subconscient (pour autant qu'il soit accessible...): qu'est-ce que j'associe comme comportement, de façon "naturelle" et automatique, à ces deux formes de lien ? Quels sont mes aspirations ou mes peurs secrètes ? Quelles sont mes projections ? Est-ce que l'amour ne me paraît pas plus "engageant" que l'amitié ? Doit-il donner "plus" ? Quelle est ma position par rapport à l'idée d'attachement que véhicule l'amour ?

Amour d'amitié et amour-amoureux font partie d'un même continuum. Les deux sont basés sur la confiance, donc une forme d'abandon dans le partage de sensibilité. Les deux incluent une certaine solidarité et une évidente empathie. Mais il existe une limite arbitraire au delà de laquelle s'arrêtent les ressemblances dans l'imaginaire commun. L'amour (amour-amoureux), de façon assez générale, semble comporter certaines exigences particulières dont il est difficile de dire si elles sont innées ou acquises culturellement. L'exclusivité (sentimentale et/ou sexuelle) en fait partie. La pluralité affective, généralement très bien tolérée en amitié - considérée comme non désirante - est quasiment proscrite en amour. Le désir, élément de distinction entre les deux sentiments, semble être attendu comme étant exclusif.
La prolongation d'une grande amitié vers le partage intime de tendresse ou de sexualité n'a pas de place officielle. Elle n'a même pas de nom. L'amour autorise d'autres amitiés, mais pas d'autres amours (sans même parler de l'état amoureux-désirant-fusionnel, incompatible au pluriel).

Alors l'amitié amoureuse, cet entre-deux, complique les choses. Ce n'est ni l'un, ni l'autre, tout en étant les deux à la fois. Donc quelque chose de plus difficile à concevoir.

Valclair aborde ainsi l'amitié amoureuse: «
L’amitié peut s’enrichir de tendresse partagée, de contacts plus ou moins poussés, plus ou moins accomplis entre les corps, s’auréoler de ce plaisir qu’on appelle à la légère physique comme disait une grande dame, bref se parer de tout ce qui peut la faire qualifier d’amoureuse.
C’est une amitié comme une autre mais qui comporte ce plus (et quel beau plus !) d’impliquer les personnes dans leur entier, sans les saucissonner comme le fait trop notre culture judéo-chrétienne entre l’âme noble et le corps méprisé.». Il fait directement allusion à ce conditionnement culturel qui n'associe la sexualité (et tout ce qui peut s'en approcher) qu'à l'amour fidèle dans un but de procréation familiale, de préférence hors de toute luxure à tendance "animale". Les mentalités ont beau avoir évolué, le conditionnement reste sous-jacent et nous imprègne.



Une nécessaire maturité

Valclair remarque aussi, tout à fait justement: «Enfin peut-être est-elle le privilège d’adultes mûrs affectivement (enfin, à peu près, qui l’est jamais tout à fait !).»

Je sais, pour l'avoir douloureusement vécu, que cette maturité affective est une condition sine qua non pour bien vivre l'amitié amoureuse. J'ajouterai qu'il importe que le degré de maturité des amis-amoureux soit à peu près équivalent. Parce que le concept demande une "inventivité" du fait qu'il n'est pas vraiment balisé. Ce travail ne va pas de soi et exige un fort engagement pour ne pas s'égarer trop d'un côté ou de l'autre des sentiments repères. Des schémas préétablis viennent en effet parasiter cette recherche. Se départir des étiquettes n'est pas si facile qu'on peut le souhaiter...

La complexité est de trouver la voie médiane qui correspond aux deux partenaires. D'autant plus que l'état amoureux naissant, bien que prolongement de l'amitié, a une caractéristique typique de l'amour-amoureux traditionnel: désir temporaire de "fusion" lorsque la découverte de l'autre est un élan partagé. Il semble que cette étape de fusion (attirance, séduction, et désir partagés), variable selon les couples, est inévitable. C'est un des plus puissants élans que la vie peut offrir, et il serait dommage de s'en priver. Toutefois un élan est un mouvement, pas un état stable.
Tout va se compliquer lors de l'inéluctable fin de ce mouvement... Car il y a peu de chances que les deux en sortent simultanément. L'un des deux, forcément, va progressivement reprendre son autonomie, laissant l'autre suspendu dans quelque chose qui n'est plus. La défusion est toujours un processus délicat, parce qu'elle peut créer une inquiétude, et souvent une souffrance. Ou encore de la culpabilité à "abandonner" l'autre. Si la poursuite du lien d'amitié est souhaitée, l'idéal voudrait que ce soit un moment de grande complicité pour effectuer la transition vers un autre chose, encore à inventer: la phase mature de l'amitié amoureuse. Probablement la plus intéressante: celle ou chacun reprend son individualité... tout en conservant cette dimension amoureuse et désirante d'une amitié pleine et entière.



Défusion a haut risque

Il y a là un écueil majeur, dont il faut bien mesurer toute la dangerosité. Car les sentiments en jeu sont forts, et la confiance de l'amitié antérieurement construite y est jointe. Si l'amour se blesse, l'amitié pourra aussi en être blessée. Et si l'amour meurt... qu'advient-il de l'amitié ?

Deux tendances peuvent apparaître: évolution solidaire, ou évolution solitaire.
La première s'inscrit dans un dialogue approfondi, confiant et respectueux de l'autre et de soi, pour passer cette étape. Echange placé sous le signe de la plus grande franchise, afin de ne pas laisser de zones d'ombre s'installer. La part "amitié" devrait alors reprendre le dessus, afin de se dégager de trop de sentiments amoureux parasites.
Mais le cap peut-être difficile à passer (je parle d'expérience...), parce qu'entrent en jeu des névroses restées jusque là inaperçues, ainsi que des tensions peu propices à une communication sereine. L'amitié est malmenée. Ce "choc des névroses" peut mettre en présence deux individualités sous un jour inconnu. Il s'agit alors d'étrangers l'un à l'autre, ce qui ne simplifie pas le contact en confiance...
Là seconde option, lorsque le dialogue devient impossible, peut être d'envisager un nécessaire éloignement, le temps de retrouver individuellement un équilibre.

Dans une relation amoureuse "classique", la défusion mène soit vers un éclatement du couple, soit à une évolution vers une autre forme d'amour, mature. A la longue il y a une stabilisation qui s'opère.
En amitié amoureuse, le risque de séparation est lourd de conséquences, puisque c'est aussi l'amitié qui est en jeu. Perdre simultanément l'amour et l'ami(e) deviendrait une épreuve particulièrement traumatisante, avec des conséquences potentiellement lourdes à très long terme à cause de la confiance mutuellement investie. L'idée de trahison n'est pas loin, préjudiciable pour le restant de vie. La meilleure transition en vue d'un apaisement est probablement une prise de distance, une phase de status quo. Et laisser la confiance reprendre sa place après "reconstruction" de chacun.



Vivre l'amitié amoureuse

Quoi qu'il en soit, le propre de l'amitié amoureuse étant la liberté relationnelle, elle se différenciera largement de l'amour au sens classique avec cohabitation et partage du quotidien. L'amitié amoureuse, passé le temps de la fusion initiale, est placée sous le signe des contacts espacés. On ne prend que le meilleur de l'autre, chacun gérant sa vie de façon autonome. On peut y voir une forme d'égoïsme, dont il n'est pas dénué, si on lui ôte toutefois sa connotation péjorative. C'est une forme d'amour où chacun se sent responsable de soi, sans dépendre d'un autre pour satisfaire les besoins de son égo. De fait elle demande un égo fort, et une importante confiance en soi. On peut aussi l'appeller autonomie, indépendance, quoique la co-dépendance existe toujours à différents degrés.

L'amitié amoureuse repose donc sur une sorte de paradoxe: solitaires et solidaires.

C'est là que la nécessaire maturité mise en avant par Valclair prend toute son importance, ainsi que la relative similitude du niveau de celle-ci entre des deux partenaires. Sinon le plus mature des deux, le plus au clair avec ses besoins et limites, le plus expérimenté dans l'amour autonome montrera un important décalage. Une "avance" dans la prise de conscience de soi. Son travail préalable, long processus ayant abouti à se défaire largement des schémas préétablis, lui donne un avantage dans l'assurance. Plus encore si l'expérience a déjà balisé les chemins hasardeux et les fausses pistes. Le décalage peut alors être grand avec le novice (que j'étais) confronté à une masse de concepts à décortiquer, et finalement submergé par la complexité de l'ensemble, quelle que soit la volonté d'y parvenir. On ne se défait pas aisément d'habitudes, de comportements et de "modèles" inconscients acquis depuis l'enfance.



Valclair écrit «Si nous la rencontrons, l’amitié amoureuse, sachons en jouir.»
L'amitié amoureuse est effectivement quelque chose de rare et précieux. Probablement d'autant plus "fragile", d'ailleurs, puisque combinant un double enjeu. Je crois qu'il ne faut pas sous estimer la vraie maturité que cela demande. Hélas, il faut aussi en passer par l'expérience pour savoir ce qui va se réveiller dans ces circonstances particulières. Mais si le passage de la défusion est réussi, j'y vois une magnifique façon de partager une amitié dans des dimensions dont elle est habituellement privée. Une amitié "sans limites" particulièrement enrichissante. J'y vois aussi une façon de maintenir toujours vivants le désir et la séduction du fait de la grande liberté de chacun des partenaires. Cela reste, pour ma part, un mode de relation qui a toutes mes faveurs. Qu'on ne s'y trompe pourtant pas: cela reste un défi.



Tous les commentaires seront évidemment les bienvenus...

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23 novembre 2005

L'amours, toujours

C'est avec plaisir que je vois mes réflexions en stimuler d'autres. Non seulement dans les commentaires qui élargissent la portée de mes textes, mais aussi sur des blogs amis:

Gourmande a longuement développé l'amour et la déception amoureuse.

Valclair élargit le propos à une forme très intéressante de l'amour: l'amitié amoureuse.
C'est un domaine que j'ai exploré et qui reste sensible à aborder pour moi (il était en préparation mentale). Finalement il est tout aussi bien qu'un autre en parle, et fort bien. J'y reviendrai probablement.


[Edit: Je constate un lapsus dans mon titre. L'amourS... au pluriel...]

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22 novembre 2005

Don et abandon

Je continue mes réflexions sur la confiance...
Un des commentaires du billet précédent me dit: « L'abandon total "en confiance" à un autre, est un comportement infantile ». Je le crois volontiers. L'abandon "total" est un idéal (?) inatteignable, tendant à l'impossible retour à la fusion originelle. D'un autre côté le refus d'abandonner la moindre part de soi à l'autre équivaudrait à une vie repliée sur soi, érémitique, et pour tout dire totalement égoïste: ne donnant rien de soi. C'est donc entre ces deux extrêmes que se situe le chemin.

Si je veux entrer en relation avec l'autre, je dois forcément donner de moi. Des paroles, une écoute, des attentions. Voire des confidences, et une part de mon intimité si je me sens "en confiance". Plus je peux donner de mon intimité, abandonner ainsi une part de ce que je ressens dans ma solitarité, plus je crée du lien. Je ne suis plus seul. Je partage une partie de moi avec l'autre. Et réciproquement, cela va de soi, dans une relation équilibrée. Recevoir ce don de l'intime de l'autre, ce cadeau de la confiance offerte, est, pour moi, une des plus touchantes satisfactions qui soit. Personnellement, il m'arrive de le ressentir avec une émotion qui confine à la jouissance érotique. Les plus grands bonheurs que j'ai ressentis étaient dans ces instants-là.

La recherche du partage est inhérente à la nature humaine. L'humain, animal social, n'est pas un solitaire, par nature. Et pourtant... dans son intériorié il reste fondamentalement seul. Et seul il vivra ses angoisses, jusqu'à l'ultime, qu'il sera résolument seul à "vivre".

La question est donc de savoir jusqu'où on peu abandonner une part de soi sans "s'abandonner" excessivement. Jusqu'où peut-on s'autoriser ce comportement "infantile" de la vulnérabilité, tellement agréable à partager ? Il faut connaître ses limites, savoir ce qu'on peut "abandonner" de soi sans malaise. Savoir aussi ce qu'on peut recevoir sans que cela devienne pesant. La confiance, c'est peut-être cette adéquation entre le donneur et le receveur...

Le piège se tend dès je veux faire durer cet abandon réciproque. La confiance offerte et reçue en partage n'est qu'un échange temporaire. Une éphémère symbiose. Toute la logique des relations amicales, et a fortiori amoureuses, est au contraire de tenter de rendre renouvelables aisément ces moments de symbiose temporaire. Ne pas avoir besoin de rebâtir de la confiance à chaque rencontre, mais bénéficier d'un capital confiance qui se cumule. Ainsi se construit une confiance mutuelle faite d'abandons partiels réitérés. Tout en sachant qu'à chaque fois la rencontre est une chance... pas forcément acquise indéfiniment. C'est de cette possible rupture du lien que naît la crainte de retourner à un état de solitude. Car chaque lien est unique, et d'autant plus qu'il est intense, réjouissant, et durable. Perdre un lien de confiance, c'est perdre tout un pan de soi qui n'existe que grâce à l'autre, et perdre tout ce que l'autre offre dans la réciprocité. Et parce que l'enfant est toujours en nous, je ne crois pas, quelque soit la façon dont on peut l'anticiper, qu'on puisse éviter un certain traumatisme consécutivement à cette perte du partage.

Car la perte n'est pas que du lien, mais aussi de cette altérité unique qui me nourrit et m'enrichit. Contrairement à ce qui est souvent dit, perdre l'autre n'est pas perdre un miroir bienfaisant, mais perdre une porte ouverte sur un autre monde. Et cette perte là est irremplaçable.

feuille

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20 novembre 2005

J'ai confiance en toi

Dans mon précédent billet j'ai évoqué la confiance et je me rends compte que c'est une notion bien complexe. Quand on parle de confiance en l'autre, s'agit-il de celle qu'il nous fait, ou de celle qu'on lui donne ?

« J'ai confiance en toi » veut-il dire « Je te sais sincère (loyal, honnête, franc...) avec moi » ou bien « Je suis sincère avec toi » ? Généralement les deux simultanément. Don mutuel de confiance.

Ou bien cela veut-il dire « Je sais que je peux compter sur toi » ?

Dans le domaine des sentiments, des émotions, de la part la plus intime de soi, et a fortiori de l'amour, qu'est-ce que peut signifier « Je sais que je peux compter sur toi » ? Il existe dans ces domaines une très large part d'inconscient. Or dans la notion de confiance (fiabilité, sincérité, honneteté...) on ne peut parler que de ce qui est de l'ordre du conscient. Ma conscience fait confiance à ta conscience. Ma part consciente peut compter sur la tienne.
Et la part inconsciente, alors ? Qu'est-ce qui, dans mon inconscient, compte sur l'autre ? Quelles blessures secrètes à moi-même est-ce que je tente de protéger en accordant ma confiance à l'autre ? Et quelle part secrète à lui-même l'autre me dissimule t'il involontairement ?

Ainsi la confiance ne serait-elle pas un marché de dupes ? Deux inconscients qui se rencontrent avec toutes leurs névroses cachées et qui "trompent" leurs naïves consciences. Comment se fier à la part inconsciente de l'autre, largement inconnue de lui-même ?


Alors la confiance peut-elle exister vraiment ? N'est-ce pas une loterie ? Un idéal inatteignable ? On devrait toujours garder à l'esprit cette part inconsciente et en traquer les manifestations pour que ne s'installe pas trop de décalage entre les conscient/inconscient de l'un et l'autre des partenaires de confiance. Or ouvrir son inconscient à soi-même n'est déjà pas facile, mais l'ouvrir à l'autre, ou avec l'autre, c'est se mettre dans une situation de vulnérabilité qui demande beaucoup de... confiance. Je crois qu'il faut avoir une réelle volonté de plonger en soi, et accepter de regarder cette part, parfois assez sombre et douloureuse, avec l'autre. Non pas jouer au psy, puisqu'on en a pas les compétences et qu'on est trop impliqué, mais tenter de s'aider dans l'exploration en regardant ensemble les pistes possibles. Pour cela il faut aussi, je suppose, des partenaires qui en soient à peu près en phase tant dans la connaissance d'eux-même que dans leur volonté d'auto-exploration, et de transparence. Ça fait finalement beaucoup de conditions...

Il faut aussi que le jeu soit égal et qu'aucun des deux ne prenne d'ascendance ou de pouvoir sur l'autre, ni consciemment, ni inconsciemment. La confiance et la sincérité ne peuvent fonctionner que dans un rapport de respect mutuel. Et là, seulement là, peut s'installer une confiance mutuelle épanouissante, dans un partage et un respect des vulnérabilités de chacun, connues par les deux partenaires.

Finalement tout cela demande une grande maturité et une forte connaissance de soi.

Posté par Coeur de Pierre à 09:18 - Amour et sentiments - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

19 novembre 2005

Ouvrir les yeux

Je crois que j'ai longtemps attendu avec un espoir inaltéré que l'amour puisse être la rencontre de deux intimités soudées dans une sorte de confiance que je rêvais absolue. Un espace unique de partage dans une confiance/sincérité la plus poussée. Et bien que j'ai assimilé depuis quelques années que rechercher cette "fusion" était une erreur, et plus encore de vouloir la faire durer, j'en étais arrivé à croire à une sorte de symbiose temporaire, sous forme libre. Des moments de partage émotionnel, de confidences, entrecoupés de temps de liberté individuelle. Chacun chez soi, menant une vie autonome, et se retrouvant dans une zone de confiance. Un cocon protecteur dans lequel se ressourcer. Ainsi, pensais-je, l'état amoureux et désirant pourraient durer...

Je l'ai vécu, j'ai tenté de le faire durer, et je sais ce qu'il en coûte lorsque les illusions tombent.

Aujourd'hui je crois que non seulement cette notion de confiance durable est une bombe à retardement, mais aussi que la recherche de sincérité maximale pourrait bien être une redoutable fausse piste. Je suis convaincu que chercher à faire durer l'état amoureux est le ferment même de sa destruction. Il ne peut durer que de lui-même... L'amour, en revanche, peut davantage durer, parce que c'est un acte largement volontaire. L'amour se travaille.

Si la symbiose, la confiance, la sincérité, peuvent bien exister, et sont les fondements même de l'amour au sens amoureux-désirant, je crois qu'il ne faut les prendre que pour ce qu'ils sont au présent. L'état amoureux est là, à un certain instant, mais peut disparaître demain. Ce n'est pas un état stable. Il n'est aucunement garanti à longue durée de vie.

En fait, qu'ont vraiment en commun l'état amoureux et l'amour ? Sont-ils si proches qu'on pourrait le croire ?


Si je m'imagine désirer, désormais, je n'ai aucune envie de quelque idée d'engagement que ce soit. Peut-être parce que je me suis déjà "engagé" en amour par ailleurs...
Je ne sais pas de quelle façon je vais pouvoir maintenant "aimer" (désirer ?), alors que j'aspire toujours à la communion des esprits et à cette confiance qui fait qu'une forme d'abandon mutuel apparaît. Abandon des défenses, intimité offerte des émotions et des corps...
Pour le moment je ne crois plus vraiment en la confiance durable. Et surtout pas durant l'état amoureux. Ou plutôt... je n'ai plus envie de la donner. C'est un domaine bien trop sensible que le don de soi pour en confier l'avenir sans une très longue approche, et des preuves que seul le temps peut offrir. Je me sens devenu excessivement prudent. Je n'ai plus aucune envie de me faire prendre par mes propres illusions. Mes vieux rêves de confiance amoureuse sont éteints et je veillerai à ce qu'ils ne se rallument pas...

La confiance n'existe qu'au présent, et davantage dans l'amitié et l'amour vrai que dans l'état amoureux. Alors peut-on quand même construire quelque chose en sachant que le chantier peut être interrompu à tout moment ? Ai-je seulement confiance en moi, en ma capacité de faire durer ? J'ai envie d'aimer, mais au présent. J'ai envie de partage d'intimité, de désir, mais seulement parce que ce sera là à cet instant. Ne pas m'attacher. Ne plus m'attacher...
Il paraît qu'on dit tous ça après une déception amoureuse... et puis qu'on s'y laisse prendre encore.

Se peut-il qu'un idéaliste tel que je le reste ait pu prendre autant de recul ? Serais-je devenu un de ces hommes qui refusent de s'engager ? Oui. Et je n'ai envie de partager qu'avec des femmes qui auraient le même recul. Se protéger. Ne plus me brûler... et ne brûler personne.

Je ne me sens pas amer en disant cela. En fait je sens que je tends vers une autre façon de vivre l'amour que celle en laquelle j'ai toujours cru. D'une certaine façon ça peut paraître triste d'avoir ainsi perdu mes illusions, mes rêves. D'être à ce point désabusé. J'y vois au contraire une liberté, et une incitation à la rencontre de l'altérité. Aller vers l'autre sans la crainte de perdre. Ne plus redouter la trahison ni l'abandon. Aimer et partager en adultes responsables plutôt que dans une attitude immature de protection mutuelle. Être adulte c'est être seul. Aimer en responsable c'est aimer "seul"... mutuellement. Aimer pour soi. Presque égoïstement. Et pourtant, aimer c'est aussi le don de soi. Oui, le don, mais au présent seulement. Je te donne maintenant parce que je t'aime maintenant. La notion de temps est indissociable de l'état amoureux.

J'ai l'impression de ne faire qu'effleurer une philosophie de l'amour que je ne pouvais comprendre auparavant. Je crois surtout que l'amour et l'état amoureux ont finalement bien moins de points communs que je ne l'imaginais.

Réflexion à suivre...

soir

Ce soir, au dessus de la mer de nuages



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15 novembre 2005

Chance ou malchance ?

J'aime me référer de temps en temps à des sources de sagesse, qui m'aident à relativiser ou prendre du recul sur ce que je ressens. Souvent des phrases courtes, des citations, ou de petites histoires. En voici une à méditer (il en existe différentes versions plus ou moins semblables).




Un vieux fermier possédait un vieux cheval avec
lequel il labourait ses champs.
Un jour le cheval s'enfuit vers les collines.

Aux voisins qui le prenaient en sympathie,
le vieillard répondit:
" Chance ou malchance, qui peut le dire ? "

Une semaine plus tard, le cheval revint des collines
avec un troupeau de chevaux sauvages,
et les voisins félicitèrent le fermier pour sa bonne chance.

Il répondit encore :
" Chance ou malchance, qui peut le dire ? "

Puis, lorsque son fils, voulant dompter
un des chevaux sauvages, fit une chute et se brisa la jambe,
tout le monde crût que c'était une grande malchance.

Le fermier, lui, se contenta de dire :
" Chance ou malchance, qui peut le dire ? "

Quelque semaines plus tard, l'armée entra dans le village,
et mobilisa tous les jeunes gens valides.
Quand ils aperçurent le fils du fermier avec sa jambe cassée,
ils le dispensèrent du service.

Etait-ce de la chance ? de la malchance ? qui peut le dire ?

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12 novembre 2005

La cérémonie

Quand j'avais une dizaine d'années j'allais à l'école du village. Une école comme autrefois, un peu anachronique dans les années 70. Pupitres de bois et encriers de porcelaine. Parquet ciré. Grandes cartes géographiques Vidal-Lablache suspendues au mur.
Un jour était bien particulier, qui nous voyait tous, la soixantaine d'enfants de tous âges répartis en deux salles de classe, sortir en rang deux par deux. Nous nous rendions alors à la "cérémonie du 11 novembre". Quelques centaines de mètres à parcourir jusqu'au monument aux morts, entre la mairie et l'église, sous le grand tilleul. Il y avait là beaucoup de messieurs en costume du dimanche, dont certains très âgés portaient des médailles sur leur veston. Le monument était entouré de gerbes de fleurs. Certaines étaient ceintes de rubans tricolores avec des phrases en lettres de métal. Tout un cérémonial impressionnant se mettait en place. Les enfants que nous étions répartis en arc de cercle derrière un de ces vieux messieurs, un paysan qu'on croisait parfois dans la campagne. Le maire était là, aussi, avec son écharpe tricolore.

Quand tout était prêt il se lançait dans un discours dont je ne me souviens plus du contenu, sauf qu'il y parlait de la guerre. Et je savais, sans bien me rendre compte, que les vieux messieurs y étaient. Je ne m'interrogeais pas beaucoup sur le fait qu'ils n'avaient que quelques années de plus que moi quand ils avaient fait cette guerre.

Le discours fini, quelques messieurs en costume du dimanche apportaient encore des grandes gerbes de fleurs. Puis le plus vieux d'entre eux lisait la liste des noms qui étaient gravés sur le monument de pierre.

Je trouvais que c'était un peu idiot puisqu'on pouvait les lire tout seuls. Tout le monde savait lire, pensais-je, même les plus jeunes de l'école... Et en plus ils étaient là depuis toujours ces noms, chaque jour ou pouvait les lire si on voulait. C'étaient des patronymes connus, parfois portés par certains de nos copains. Souvent il y avait plusieurs noms identiques. Sans doute des frères, ou des cousins.

Une fois la litanie épuisée, rigoureusement la même que celle de l'année précédente, le silence se faisait.

Nous tournions alors tous nos regards vers le garde champêtre, ce jour là coiffé d'un inhabituel képi. Et le brave homme, celui que nous rencontrions lorsqu'il fauchait les bord des routes, celui qui nous parlait un peu quand il aiguisait sa faux, avait son air grave pour ce jour spécial.

Il levait sa trompette d'un geste auguste.

Prenait son temps en sachant tous les regards tournés vers lui, pour cette seule minute de gloire de l'année.

Inspirant un grand coup, il soufflait enfin la tant attendue "Sonnerie aux morts". Un air lugubre à vous glacer le sang, qui me donnait la chair de poule. Silence total parmi tous les participants. On aurait dit que nous tous étions au garde-à-vous.

Puis la fin de la trompette laissait les murmures reprendre, puis les paroles. Les corps se défigeaient, et l'assemblée commençait à se disperser en petits groupes. Pendant ce temps là les maîtresses donnaient leurs consignes pour continuer la cérémonie. Car c'était surtout ce qui allait suivre qui était le plus attendu. Au lieu de retourner directement à l'école nous bifurquions vers le haut du bourg, pour entrer dans un des cafés du village. Un lieu où je n'allais jamais, sauf ce jour là. Parfois il faisait froid à cette date et le contraste avec la chaleur de la salle était réjouissant. Pour l'occasion c'était la salle de réception qui était ouverte, vite remplie par tous les gamins que nous étions. Une salle en parquet, qui sentait bon l'ancien, mi-renfermé, mi-humidité, avec sa grande vitrine de portes de bois à carreaux de verre coulé. Ces vieilles vitres à la planéité imparfaite qui déforment légèrement les images. Et la récompense tant attendue était là: le vin chaud. Tous les verres étaient alignés sur les tables recouvertes de nappes blanches. Donner à boire du vin à des enfants, dans un café où se retrouvent habituellement des abonnés de l'apéritif à toute heure, me semblait assez incongru. Mais bon, puisque la maîtresse était là, les parents avaient probablement accepté cette transgression exceptionnelle. Vous vous rendez-compte: non seulement on n'était pas en classe, mais en plus on buvait du vin ! Et on se régalait de petits gâteaux...


Je ne sais pas à quoi ressemble aujourd'hui cette cérémonie dans ce village où je n'habite plus. Il n'y a plus aucun des vieux messieurs qui ont fait la guerre. J'ai entendu ce matin à la radio qu'ils n'étaient plus que six, en France. Les plus jeunes ont... 107 ans. Le plus agé en a 111. Dans quelques années il n'y aura plus aucun survivant.

Posté par Coeur de Pierre à 00:43 - Jour après jour - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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