Alter et ego (Carnet)

Itinéraire d'une ouverture à soi et vers autrui

21 janvier 2006

Le sens du silence

Le petit cercle de blogs dans lequel je m'inscris, informellement matérialisé par les traces de nos passages sur les commentaires des uns et des autres, est constitué de personnes dont les préoccupations m'intéressent. D'accord ou pas, les sujets de réflexions sont suffisamment proches des miens pour que cela stimule ma propre réflexion. Dans les axes développés par chacun, je puise ce qui nourrit ma réflexion du moment.

Il y est toujours question de relation à l'autre, ou à soi.

Tandis qu'Alainx est dans un cycle qui le fait s'interroger de façon approfondie sur la spiritualité et la conscience de soi, Goumande parle de l'échange intime dans sa dimension sensuelle et sexuelle. Il y a quelques temps elle abordait la fidélité relationnelle, dans l'aspect volonté de maintien du lien. Ailleurs c'est Tristana qui exprime sont ressenti dans une séparation vécue "en direct".

Ceux qui connaissent mon parcours savent à quel point chacun de ces sujets peut m'interpeller. Malheureusement il m'est matériellement impossible de prolonger la réflexion autant que je le voudrais, faute de temps. Mais je me nourris de ces reflexions et je sais qu'elle s'installent en moi et "travaillent". Le jour viendra où ce travail sera restitué, ici ou ailleurs. J'incorpore les pensées des autres à ma conscience.


C'est au sujet du silence que je vais écrire aujourd'hui, après avoir lu l'expression de souffrance de Coumarine. Il se trouve que son billet arrive au moment ou, dans ma vie relationnelle familiale, quelqu'un de proche exige que le silence soit fait. Demande qui tente de s'imposer de force, avec ce que cela peut avoir de dérangeant.
Par ailleurs j'ai été confronté au choix du silence, il y a quelques temps, au sein d'une relation qui était devenue essentielle à mon existence. Je l'ai très douloureusement vécu mais je crois avoir maintenant pris suffisamment de recul pour en parler. L'avantage des épreuves c'est qu'elles apportent de la maturité...

Une relation nait de la communication. Verbale, écrite, voire tactile. Quelle que soit la forme de la rencontre, pour qu'il y ait lien il faut qu'il y ait "contact". Cela se produit généralement par un mouvement spontané de l'un vers l'autre, sans volonté consciente: un jour on se rend compte qu'un lien a été établi.
Pour différentes raisons, il arrive que par la suite l'une des deux personnes décide qu'elle ne désire plus être dans le même élan. Dès lors apparaît un "silence", donc une "distance", qui ne représente que le décalage d'investissement de chacun des partenaires dans la relation. L'un et l'autre n'ont plus le même désir de communication. C'est un point d'inflexion, temporaire ou durable, dans la construction du lien. Il est déstabilisant puisqu'il marque une "rupture" dans la dynamique relationnelle. Il va nécessiter une adaptation volontaire, et non plus spontanée, aux besoins de l'autre. L'un souhaite "plus", tandis que l'autre désire "moins".

Le silence relationnel est la marque de cette divergence. Mal géré, il peut aboutir à des tensions d'autant plus fortes que le lien affectif est soutenu. Et chaque partenaire risque d'être tenté par une imposition de son point de vue, alors que les besoins sont contradictoires.
Il n'y a aucun intérêt à entrer dans une logique d'opposition, sous peine de blesser la relation. Imposer le silence est tout aussi violent que d'imposer la parole. L'écoute des besoins de l'autre, du moment qu'ils sont exprimés, et la base du respect et de la confiance.

Je perçois le besoin de silence comme un besoin de reprise de distance affective. Un désir de se recentrer sur soi. Quelle que soit la valeur de la relation, le désir de silence exprime un besoin d'en diminuer l'importance relative. Il s'agit d'un processus analogue à celui de la défusion, bien connu dans la relation amoureuse, mais qui peut exister à moindre échelle dans toute relation. Vient un moment où la dynamique relationnelle marque une inflexion pour l'un des partenaires. Ce qui ne signifie pas qu'il en souhaite la fin...

L'adaptation consiste à accepter de changer cette dynamique. Malheureusement... cette rupture étant déstabilisante et potentiellement inquiétante pour l'autre, ce passage demanderait précisément un ajustement. Or celui-ci passe par la parole...
C'est un point très critique dans toute relation puisque ce qui devient "évidence" pour l'un ne l'est pas pour l'autre. Le moindre investissement s'impose en soi, peut-être parfois avec un certain malaise pour celui qui le sent apparaître, puisqu'il perçoit bien qu'il est acteur de ce décalage. Pour l'avoir vécu, je sais maintenant que cet épisode demande une grande attention, tant dans l'expression que dans l'écoute. Le "quittant" aura tendance, par culpabilité inconsciente, à avoir une expression inadéquate (peu d'expression, ou alors agressivité, repli), tandis que le "quitté" percevra le moindre investissement mais en niera inconsciemment la réalité. Dans les deux cas la communication deviendra complexe par manque, ou excès désordonné, de mots.

Une autre forme de silence imposé existe aussi sous des formes plus pernicieuses. Il s'agit du silence comme instrument de chantage affectif. Ou pour être plus cinglant: comme instrument de torture. Le pouvoir de celui qui impose le silence est imparable. D'une certaine façon l'autre est obligé de s'y soumettre... Toute tentative de restauration de contact devient intrusive, donc potentiellement aggravante.
Savoir que l'autre souffre du silence, ne pas réagir face à cette souffrance, ne pas chercher à l'apaiser, peut donner un grand pouvoir. Tout en sachant que la réciproque est vraie en matière de chantage affectif: exprimer sa souffrance en vue de rompre un silence insupportable est aussi une forme de manipulation tendant à la culpabilisation de l'autre.

Il existe aussi le silence tyrannique, sous forme de « je ne veux plus qu'on parle de ça ». C'est ce que vient de faire ma mère, pour clore un courrier familial collectif ou elle déversait tout un mal-être affectif dont elle-même avait été l'élément déclencheur. En jouant le rôle de la victime blessée, tout en interdisant qu'on revienne sur le sujet, elle tente de renvoyer la culpabilité de sa souffrance sur chacun... sans laisser la possibilité d'intervenir. Choix victimaire tyrannique. Outrepasser cette injonction oblige à une intrusion dans un espace de silence qu'elle impose. Respecter son souhait... c'est nier un ressenti personnel qui peut être en désaccord avec sa vision des choses. C'est une manipulation affective assez vicieuse...


En toute circonstance le silence est une expression: celle de la limite d'un territoire relationnel. Il doit être respecté, du moment qu'il n'est pas tentative de manipulation affective ou générateur de sentiment d'injustice. Le silence est une façon de dire « je ne souhaite pas être en relation avec toi en ce moment ». Ces mots sont sans doute difficile à exprimer, et à entendre, mais ils sont pourtant essentiels pour donner du sens à ce qui n'en a pas. Le non-dit est un poison, une violence muette. Et le minimum qu'on puisse attendre d'une relation de confiance, c'est que les choses soient dites. Le silence non expliqué est une fuite qui laisse à l'autre le soin de trouver tout seul les explications manquantes. En ce sens le silence imposé est un puissant destructeur de confiance. Tout comme la communication construit une relation, le silence non-expliqué (non communiqué) détruit. Le silence imposé est un acte mortifère dans une relation.

Il a donc un certain sens...

Mais la parole imposée est tout autant mortifère, si elle ne respecte pas un besoin de silence. Sans compter que la parole est parfois une forme de non-dit, lorsqu'elle se disperse au lieu d'aller à l'essentiel. Lorsqu'elle fait diversion et s'égare loin de ce qui doit être dit.

Et cet essentiel peut parfois être de dire simplement: ton silence m'inquiète.

Ce qui est certain, c'est que du silence ou de la parole, la seule chose qui détruise la relation est la non-écoute des besoins de l'autre. Accepter, accueillir un besoin de silence clairement exprimé ne détruit rien. C'est une mise en attente, une pause relationnelle, dont chacun des protagoniste peut tirer parti. Si les désirs son respectés, la relation n'est pas endommagée, et le lien de confiance demeure. Celui qui a eu besoin de silence peut vouloir se ressourcer ailleurs et ne peut être que reconnaissant que ce besoin ait été reconnu. Et si le temps de silence conduit à un éloignement... c'est qu'il devait en être ainsi. Parce que la vie est mouvement et constante évolution. On ne force pas les choses en matière de ressenti: c'est ou ce n'est pas, et la volonté n'y peut rien.


Il y a un silence dont je n'ai pas parlé: quand il n'y a plus rien à se dire. Quand le temps de relation est passé dans une sorte de vide affectif, ne persistant que par habitude ou conventions. Je pense à certains liens familiaux "obligés", ou aux couples qui n'ont plus rien à se dire dans leur vie de cohabitation. Mais peut-on encore parler de relation, lorsque c'en est à ce point ?

Posté par Coeur de Pierre à 13:16 - L'autre et moi - Commentaires [28] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Effets parasites

L'affaire garfieldd étant lancée, apparemment avec des effets notables, chaque blogueur qui s'était senti concerné va reprendre le fil de son monologue spécifique. Les plus engagés, et ses amis, continueront probablement la lutte. Pour ma part je vais observer les suites de loin, mais je n'ai plus grand chose à en dire. Enfin, pour le moment...

Cependant cette flambée de solidarité et de défense de la liberté d'expression me pousse à réfléchir à mon propre euh... "engagement" (le mot est fort...) dans l'affaire. J'ai répondu à une impulsion devant l'injustice de la sanction et la faiblesse de ses bases. J'ai réagi par empathie, en tant que blogueur d'une part, en tant qu'être sensible d'autre part. Car à la lecture des textes de Garfieldd j'ai découvert une personnalité attachante, de l'humour, une capacité à la réflexion. Bref, quelqu'un de sympathique.

Mais je m'interroge...

  • Aurais-je (aurions-nous...) réagi de la même façon si Garfieldd s'était révélé être un personnage antipathique, ou si, comme je l'ai lu quelque part, il avait exprimé des opinions ou valeurs peu appréciées ? Est-ce la défense de la liberté d'expression ou celle de Garfieldd qui m'a animé ?

  • La blogosphère se serait-elle mis en bourdonnement si une décision injuste avait été prise à l'encontre d'un non-bloggueur ? Je crains fort que non, vu le nombre d'injustices qui existent sans susciter un tel élan de solidarité.

  • Le soupçon d'homophobie, autre axe souvent mis en avant, n'a t-elle pas été un catalyseur ? Ce ne serait pas surprenant, ni injustifié puisque le droit à la différence est sans doute une cause supplémentaire de révolte.

  • Si Garfieldd n'avait pas été lu par des personnes qui me semblent faire partie d'une certaine part influente de la blogosphère, y aurait-il eu cet engouement ? S'il avait fait partie d'une autre administration que l'Éducation Nationale, aurait-il eu autant de "collègues" pour le soutenir et lancer le mouvement ?

    En gros, le cas Garfieldd était "idéal" pour susciter un tel élan. Tant mieux, mais il ne faut pas négliger cette concordance d'éléments. Un obscur blogueur, moins talentueux, moins attachant, n'aurait peut-être pas eu le même soutien...

Par ailleurs, je me suis interrogé sur ma participation après mon premier élan impulsionnel. Si j'ai bien écrit "avec mes tripes", en suivant un désir de communiquer autour de cette injustice... je ne peux nier que j'ai ressenti quelques effets parasites nettement moins altruistes. Et je n'aime pas trop ça... (du moins je préfère en être conscient)
Je veux dire que j'ai aussi senti des poussées d'ego. D'abord en ayant la bête impression satisfaite de "participer" à un mouvement pour une cause que j'estime juste. Ensuite en constatant, non sans un plaisir ambigü, que tout cela augmentait mon lectorat.
Mais j'ai aussi, je dois bien le reconnaître ressenti euh... le plaisir (assez pitoyable) de cotoyer une certaine "élite" de la blogosphère. Le terme élite n'a guère de sens, mais signifie ici "personnes influentes et reconnues". Et de fait, en les lisant, je comprends que certains aient du succès vu leut talent d'écriture et la hauteur de vue de leurs interventions. Donc mon petit égo s'est trouvé satisfait de se trouver sur la page "Ils parlent de Garfieldd" sur Embruns, site référentiel. Surtout quand il n'y avait que 30 noms... Ensuite, ça avait nettement moins d'impact. Oui, bon, je suis comme ça et je n'en suis pas particulièrement fier. Je me console en me disant que je ne suis certainement pas le seul...
Quand je vois le nombre de "trackback" chez des blogueurs ayant pignon sur net, je me dis que ce n'est peut-être pas tout à fait désintéressé. Avec pour corollaire une diminution de l'intérêt de ce genre de liens lorsqu'ils se multiplient. Deux ou trois ça va, mais quand il y en a trente !

Bref, en m'immiscant dans ce cercle d'influence, je me suis surpris à tenter de prendre une certaine hauteur de vue. Puisque je me trouvais en si bonne compagnie, parmi des blogueurs qui semblent tous plus ou moins se connaître, j'ai très timidement tenté de me faire une toute petite place parmi eux. Vaguement mal à l'aise de me savoir "profiter" de cette occasion, bien que porté par un élan compassionnel et idéologique. Un peu comme le gars qui s'inviterait dans un cadre qui ne lui est pas habituel, que personne ne regarde, qui dénote par son habillement, sa posture, et le fait qu'il ne connaisse personne à qui parler.

Non, c'est pas ma place. Je ne suis pas un grand orateur, je n'ai pas des idées originales, ni un humour séduisant. Et si le coté intime/public (extime) de l'écriture sur blog m'intéresse, le phénomène blog en général n'est pas dans mes préoccupations. Mon truc c'est l'intime et l'introspection, et la tentative de lucidité (à laquelle je me livre en ce moment...).


Pour ce qui est de l'audience, je réalise à quel point cela gomme ma spontanéité. Et je m'interroge alors sur l'absurdité de la prétention à l'authenticité dès qu'on entre en contact avec un public nombreux. Je pense qu'il faut avoir une sacrée confiance en soi pour rester authentique devant un public grandissant. S'adresser à 5 ou 10 personnes dans un blog confidentiel est bien moins impliquant que devant 100 ou 500. Et je ne parle même pas de ceux qui atteignent les 5000 visites par jour ! Une chose me semble évidente: ces blogs-là ne sont plus dans le "je" intime. Ils ont une tonalité généraliste ou le "je" devient vite surprenant.

Je crois qu'il y a deux pôle difficilement compatibles: audience et authenticité. Voila pourquoi il arrive que je me trouve mal à l'aise dès que je me sais "trop" lu. Par nature j'ai envie de tendre vers l'authenticité. Parce que... je crois que c'est là qu'on trouve l'humain, notre part commune, ce qui nous relie. Et c'est ça qui m'intéresse, c'est ça que j'ai envie d'exprimer. Dans cet objectif, je ne rechigne pas à voir augmenter le nombre de mes visiteurs. Mais je tends vers une impossibilité...
Ou alors il me faut avoir une grande assurance dans ce que je suis, pour ne pas risquer le malaise. Peut-être est-ce l'acquisition de cette assurance que je cherche, en fin de compte...

Honnêtement je me fous du succès en tant qu'objectif. Par contre je tiens à l'authenticité et à l'honnêteté. Et si cela peut m'apporter, par voie de conséquence, un relatif "succès", alors là je l'accepte entièrement. Mon véritable objectif, c'est la connaissance de soi. Avec une idée trèèèès idéaliste derrière: plus on se connaît, moins on fait porter sur les autres nos propres manquements. Apprends à te connaître, à t'écouter, à t'aimer... et tu pourras ainsi aimer, ecouter et connaître l'autre. Sans projections, sans attentes, sans parasites. C'est simplement une question de respect et de tolérance, mais à l'échelle du fonctionnement intime de l'individu.

Je vous avais prévenu: je suis un idéaliste...

Posté par Coeur de Pierre à 00:10 - Ce qui me construit - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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