Je reviens sur la séparation et la rupture suite aux commentaires à mon précédent billet, plus cérébral qu'émotionnel. Je ne suis plus dans l'émotionnel, mais j'y suis passé... (pour ça que ce sujet n'est pas forcément simple à aborder d'ailleurs)

Oui, une séparation ça fait souffrir. Beaucoup souffrir. C'est destructurant et déstabilisant. C'est un arrachement d'une part de soi. Cette part de moi dans laquelle j'avais laissé l'autre plonger ses racines, que j'avais accueilli jusqu'au plus intime de mon être. Et c'est aussi cette part de lui/elle dans laquelle je plongeais mes racines qui se trouvent mises à nu, se désséchant dans un vide froid et sec. C'est un coeur commun qui s'arrête de battre, ou qui va battre différemment.

C'est l'incompréhension abasourdie. La sidération. Les questions sans fin... et parfois sans réponse.

Pour ma part je crois que l'on peut adoucir cette souffrance par un sevrage progressif, si les deux partenaires le désirent. Comprendre que les chemins divergent et que chacun va devoir retirer de l'autre, délicatement, amoureusement, ce qui est nécessaire. Pas tout d'un coup, parce qu'il reste des parts de l'autre qui peuvent continuer à me nourrir. Parce que j'ai envie de partager encore, même si c'est moins entièrement qu'auparavant. Evidemment il faut pour cela que la séparation se fasse avant que la haine se soit installée...
Ma façon personnelle de vivre les choses, c'est de préférer avoir moins que de n'avoir rien. Ceci parce que je ne désire pas investir la totalité de mes sentiments et de mon existence dans un seul alter ego, dans une supposée "moitié" de bulle fusionnelle. Je ne ressens donc pas le besoin de "tout couper" pour me libérer entièrement de l'autre en vue de construire un autre lien unique et exclusif. Je n'ai pas besoin de tirer un trait pour repartir ailleurs. Je n'ai pas besoin de remplacer un amour par un autre. Ce n'est pas l'amour-amoureux que je privilégie, mais le lien (amour-confiance). Je sais que la séparation douce est une voie plus exigeante en temps et en remise en question personnelle, et qu'elle va demander un délai d'adaptation, de flou, d'incertitude. Ce qui est douloureux ce n'est pas le temps d'évolution, c'est la période d'indécision durant laquelle on ne sait pas dans quelle direction on va aller. Mais une fois que la décision est prise, que la séparation est inéluctable, alors je crois qu'on peut s'accompagner et se respecter pour que celle-ci se fasse au mieux des désirs et besoins de chacun. Une sorte de dernier projet commun: réussir sa séparation. Un tel projet demande du temps, mais il vaut la peine si on veut poursuivre sa route dans de bonnes conditions...

Une fois la décision prise, voir ensemble jusqu'où on désire désinvestir ce lien: totalement ou partiellement. Ainsi on peut garder le lien d'amitié et de confiance, tout en désinvestissant la part la plus intime, devenue impartageable.

Il semble pourtant que la blessure soit telle qu'il faut accepter de passer par un temps de "rupture". Un temps qui marque nettement une inflexion, un changement des habitudes, la fin de certains gestes qui ne sont plus acceptés. Mais il n'y a aucune recette: chaque relation vit sa séparation au mieux des possibilités, dans la posture de "survie" dont chacun aura besoin. Je crois que c'est aussi dans la séparation qu'apparaît la nature de l'amour prééxistant. Car à ce moment là ressortent toutes les rancunes accumulées, tous les compromis mal acceptés, tous les non-dits et faux "dons". Et plus il y en avait... plus ça fait mal. Il va falloir solder les comptes là où la situation s'est arrêtée. La séparation est un moment de vérité dans un couple...

Paradoxalement je crois qu'il faut vraiment s'aimer pour bien se séparer... Je parle évidemment de l'amour de l'autre pour lui-même, pas de l'amour du bien qu'il m'apportait et dont je vais être privé. Si j'aime vraiment l'autre, et même si je souffre de la séparation d'avec cet autre, je respecte ses besoins. Même celui de se séparer...
Aimer l'autre c'est vouloir son bien-être. Si son bonheur est sans moi... alors je laisse l'autre. Et si l'autre m'aime pour ce que je suis... il ne me sortira pas de sa vie. Je crois que les ruptures son vraiment significatives de la façon donc le lien avait été investi.

Ce qui compte avant tout à mes yeux c'est le lien de confiance. Lien que j'ai investi comme étant sacré. La vie en commun, la tendresse, la sexualité... ce sont des améliorants du lien. Améliorants essentiels et qui précisément rendent ce lien unique et magnifique. Mais à la base c'est bien le lien de confiance qui permet à ces suppléments magiques de se greffer. Alors s'il faut se passer de tout ou partie des améliorants... et bien soit. Mais sans détruire l'essentiel. Sans toucher au sacré.
Oui, je sais bien que pour d'autres c'est le lien intime, la sexualité, qui est considérée comme "sacrée". Tiens oui... et si avant de se lier on demandait à l'autre ce qui, à ses yeux, rend le lien sacré ? Peut-être qu'on éviterait pas mal de désillusions...

J'ai parlé plus haut de questions sans réponse. Pour ma part je crois que c'est un élément capital dans une séparation: avoir des réponses à ses interrogations. Pouvoir donner un sens à ce qui se passe. Pouvoir "comprendre" de façon à utiliser ce passage douloureux de l'existence pour en sortir grandi. Pouvoir exprimer, aussi, de façon à se vider de toute cette frustration accumulée. Une séparation demande énormément de dialogue si on la veut réussie. Aller jusqu'au bout des choses, purger la relation. Sortir des blessures narcissiques et tenter de comprendre ce que l'autre ressent. Qu'il n'agit pas "contre moi", mais "pour lui". Que ce n'est pas moi qui n'ai pas été à la hauteur, mais que l'autre a besoin de quelque chose que je ne peux pas lui apporter.
Et ainsi pouvoir repartir dans la vie avec une expérience, des souvenirs, plutôt que désarticulé et plein de rancoeurs, estime de soi cassée. C'est vachement important tout ça. Vachement important...

On pourrait croire que le tableau que je brosse est "idéal". Il est aussi réalité. Des couples se séparent de cette façon et conservent le lien de confiance. Tant d'autres se déchirent indéfiniment, ou définitivement...