En lisant les impressions pré-festives de Valclair, je me suis assez largement reconnu. Même ambivalence par rapport a des retrouvailles familiales dont je ne sais jamais si elle me font plaisir ou m'indisposent. Même malaise devant la débauche opulente de ce sacro-saint rituel des cadeaux à profusion. Impression d'un excès, et vraie gêne à y être convié. Je n'y participe presque pas. J'évite d'aller en ville et ne me rends plus dans les temples de la consommation. Je ne veux ni cautionner ce rituel, ni m'y soumettre. De plus je n'ai pas d'argent, et noël est une fête de riches...

Et puis les cadeaux "obligés" m'ont toujours profondément indisposé. J'ai parfois du mal à discerner ce qui vient vraiment du coeur et ce qui tient de l'obligation. Je préfère le cadeau des émotions, des mots, des regards.

Cette année le cérémonial familial est un peu perturbé, lointaine conséquence de mes frasques et de mon désir de vivre libre: Charlotte ne viendra sans doute pas à la fête de noël dans ma famille. Non qu'elle n'y soit pas accueillie à bras ouverts par tous... mais parce qu'elle a besoin de marquer une "rupture". J'ai fini par comprendre ce genre d'acte symbolique, qui libère ainsi du rituel. Il n'y a désormais plus "obligation", mais choix, et c'est très différent. Quelques hésitations, aussi, autour du noël de notre petite famille, notre fils aîné ayant manifesté son malaise à nous voir réunis alors que nous sommes désunis. Et puis finalement le simple fait d'en avoir parlé l'a libéré de ce malaise, et c'est avec plaisir que nous nous retrouverons tous les cinq. Des trois noëls familiaux, c'est toujours celui-ci qui a compté le plus. Du côté de Charlotte je me serais assez volontiers rendu dans sa famille, parce que je ne les vois presque plus. Et puis... j'avoue que je ne rechigne pas devant un petit côté provocateur puisque parmi eux bon nombre ne comprennent pas notre séparation, et surtout cette entente qui existe toujours entre nous. Mais là encore, ma présence ne semblait pas convenir à Charlotte, qui préfère éviter d'éventuels regards désapprobateurs dans sa famille. Et puis elle manifeste le désir de s'émanciper de mon soutien et affronter sa famille seule. En toute circonstance Charlotte apprend à se débrouiller sans moi et je trouve qu'elle a des réactions très saines.


Ce que je constate, et apprécie, c'est que le fait de ne plus être en couple redonne de l'air. J'ai réintroduit le choix de participer ou pas. C'est une liberté nouvelle. Je me demande si, dans les années à venir, je me soumettrai aussi aisément aux "obligations familiales". Excepté le petit noël des "nous cinq", les autres festivités me semblent devenir facultatives. Après tout, nul n'est indispensable et il n'est pas forcément inutile de se faire apprécier lorsqu'on est là par choix. Ceci dit je sais que certaines personnes tiennent absolument à la présence de tous... Mais jusqu'où devrais-je me soumettre à ce genre de diktat affectif ? Oui, je sais, je suis un peu dur...

Cette année, et pour la première fois depuis 25 ans, je ne passerai pas le jour de l'an avec Charlotte. La question ne s'est même pas posée. Chacun sa vie désormais. Je me souviens, il y a quelques années, mon amie de coeur québecoise me disait qu'on ne pourrait jamais changer d'année tous les deux ensemble. Je savais qu'elle se trompait et que ce serait possible un jour pas si lointain. Mais je n'ai rien dit: on ne convainc une incrédule que par des actes, pas par des mots. Travail de longue haleine, oeuvre de patience. Je pense qu'elle ignorait à quel point ce séjour dans son lointain pays allait contribuer à m'ouvrir les ailes. C'est là que j'ai senti à quel point j'avais soif de nouveaux horizons, un peu comme le décrit Valclair. Chaque belle journée d'hiver, au froid vif, me rappelle ce séjour en douce compagnie, tout en émotions et vibrations partagées. Une des expériences les plus fortes de mon existence, révélatrice, comme bien d'autres choses partagées avec cette proche amie si lointaine. Souvenirs précieux, gravés en moi, et qui m'ont permis de continuer mon émancipation conjugale, quel qu'allait en être le prix à payer. Chaque acte qui me libère me ramène à ces souvenirs, véritable source de jouvence.

C'est donc pour retrouver ce plaisir ineffable de la liberté et de l'ailleurs que j'ai accepté sans retenue la proposition d'un couple-ami: une petite semaine dans la cité des doges... Hmmmm, voir la piazza San Marco sous la lumière d'hiver, c'est vraiment trop tentant. Je n'ai pas d'argent, mais tant pis, ce genre d'escapade n'a pas de prix. Et comme avec ces amis (surtout elle...) nos échanges sur le sens de la vie sont sans fin, je me réjouis d'avance de ce que nous allons vivre. Nous serons quatre, avec un autre de leurs amis, lui aussi en évolution de couple. Quant à mes amis, ils forment un couple atypique. Non mariés, sans enfants, ils sont souvent considérés comme frère-soeur. Ils ont dix ans de moins que moi et (elle surtout) sont avides de mes réflexions sur les relations humaines. Dans l'autre sens j'apprécie beaucoup la curiosité et la profondeur de réflexion de cette femme intéressante, vibrante de vivacité joyeuse, résolument anticonformiste. [et en plus elle est plutôt séduisante...]

Les envies d'ailleurs et de partage émotionnel portent de plus en plus mon existence et orientent mes choix de vie. Je me découvre fort différent de ce que je croyais être. L'ours solitaire et casanier semble bien en voie d'extinction...