Je poursuis mon compte-rendu de conférence, toujours sans y faire intervenir mes impressions personnelles. C'est une façon de me laisser imprégner par les points importants que j'avais notés. Cette parole extérieure recoupe beaucoup de ce que l'expérience récente de mon existence m'a enseigné, mais que je sens encore trop fraîche pour l'évoquer de façon cohérente. Je ne me vois pourtant pas totalement en accord avec certains éléments que je rapporte ici, et j'y reviendrai peut-être ultérieurement.


Pour Comte-Sponville, être athée ce n'est pas avoir la haine de la religion. La frontière n'est pas entre athées et croyants, mais entre esprits libres, ouverts, torérants, et pensées fanatiques, dogmatiques, obscurantistes. Et ce, que l'on se situe d'un côté ou de l'autre quant à la croyance en l'existence de Dieu. Trop souvent l'athéisme est une forme d'intolérance, par rejet en bloc de la religion et l'idée de Dieu. Il y a des intégristes de l'athéisme, reproduisant en creux quelques dérives religieuses qu'ils prétendent combattre.


Dans la doctrine chrétienne, y a trois vertus théologales : la foi, l'espérance, la charité (amour, au sens d'agapé: l'amour de charité). Comte-Sponville les analyse l'une après l'autre.

Pour lui, ce n'est pas parce que l'athée n'a pas la foi qu'il n'a pas de spiritualité. Il s'agit pour lui d'une spiritualité de la fidélité à des valeurs plutôt que celle de la foi en Dieu.

Aborder l'espérance, c'est aussi en voir son contraire. Le désespoir ultime (absence d'espoir) étant qu'après la mort il n'y a plus rien. Gide évoque ainsi « le fond très obscur de la mort ». Pour l'athée, au moment de mourir il n'y a plus aucun espoir. Kant s'est interrogé sur le sens de la vie: «Que puis-je savoir ? que dois-je faire ? que m'est-il permis d'éspérer ? ». Le fait de croire ou ne pas croire en Dieu ne change rien au « que puis-je savoir ? ». Ça ne change pas grand chose au « que dois-je faire ? », puisque j'agis selon des valeurs morales intégrées en moi. Perdre la foi, ou bien me convertir, ne change rien a mes valeurs morales. Ma morale, mon éthique, mon humanité seront les mêmes, que je sois ou non croyant. Je ne vais pas me mettre à voler, assassiner, mentir, devenir lâche, si je perds la foi ou si je me convertis. En revanche, à la question « Que m'est-il permis d'espérer ? », le fait d'être croyant ou pas change tout. Le croyant espère, au contraire de l'athée. Pour certains philosophes, un athée lucide et cohérent ne peut pas échapper à une part de désespoir. La posture de l'agnostique, qui ne veut pas choisir, trouve là ses limites.

Mais le désespoir n'implique pas qu'on soit malheureux.
Pas davantage que l'espoir rendrait heureux.

Spinoza dit que « il n'y a pas d'espoir sans crainte, ni de crainte sans espoir ». Espérer, affirme Comte-Sponville, c'est donc vivre dans la trouille. Si on espère, c'est qu'on a peur que quelque chose ne se réalise pas. Et si on est mort de trouille, on n'est pas heureux. On ne vit pas vraiment. Ainsi l'espérance rend malheureux. D'ailleurs l'espérance et le bonheur ne se rencontrent jamais, parce que quand on est pleinement heureux, on n'a plus rien à espérer.

Il faut donc dissocier le désespoir du malheur. Seul le désespoir est heureux. Le Mahâbhârata dit « L'espérance est la plus grande torture, le désespoir la plus grande béatitude ». Libéré de l'espoir, on est aussi libéré de la crainte. Kierkegaard énonce « le contraire de désespérer c'est croire ». Comte-Sponville parle d'un "gai desespoir". Il consiste à penser à la mort et la finitude pour mieux vivre l'instant. Une pensée pas assez constante de la mort ne donne pas assez de prix à chaque instant. Et cela que ce soit à l'échelle: celle de l'individu ou celle de l'humanité. Bien qu'il y ait une différence d'échelle entre espérance dans l'action humaine et la déséspérance individuelle, nous allons tous crever ! Nous sommes tous des condamnés à mort. L'espèce humaine elle-même l'est aussi. La finitude de l'humanité et des individus nous rappelle que l'immortalité est hors d'atteinte. Il n'y a pas d'espoir d'en sortir vivants.

Pour Comte-Sponville, une spiritualité sans Dieu, c'est de l'amour (charité) plutôt que de l'espérance. Saint Paul à écrit « La plus grande des vertus c'est la charité. La charité seule ne passera pas ». Ce qui implique que la foi passera, que l'espérance passera, mais que la charité demeurera.

Pour l'athée fidèle, le paradis c'est maintenant. Il n'y a rien à croire, mais tout à connaître. Rien à espérer, mais tout à vivre. Et la charité en premier lieu. Pour le croyant, c'est au paradis à venir qu'il ne restera que l'amour.
Saint Thomas disait « Le christ n'a jamais eu la foi ni l'espérance, seulement la charité ». Imiter Jésus ne peut que conduire à imiter son amour de charité... et son absence de foi et d'espérance !

Brassens, notoire mécréant, à dit un jour « Jésus est mon poête préféré », et Spinoza aurait dit « Jésus est le plus grand des philosophes, parce qu'il a dit l'essentiel ». Être athée n'empêche donc pas de s'attacher à une tradition christique, affirme Comte-Sponville. Athées nés dans une culture chrétienne et croyants chrétiens ne sont, finalement, séparés que par ce qu'ils ignorent. C'est à dire trois jours. Ceux qui séparent la crucifixion, fait avéré et non contesté, de la résurection, qui est une croyance. Mais ce qui compte dans les évangiles, est-ce le, ou les miracles, ou bien le message d'amour ? Que Jésus ait marché sur l'eau ou pas ne remet pas en question son message, ni même la foi en lui. De même pour sa résurection. L'essentiel du contenu moral, éthique, humain des évangiles est accepté par l'athée lucide.

La résurection est une croyance, mais est-ce un fait important ? Qu'est-ce qui compte le plus : un seul jour, ou les trente-trois ans qui ont précédé et "fait" Jésus ? En fait il y a une communion des athées et des croyants sur les valeurs chrétiennes, et bien peu de différences. Excepté sur la croyance en la résurrection après la mort.

Comte-Sponville, avec bien d'autres, nous dit que ce que nous vivons est déjà le paradis: il n'y a rien de mieux à espérer. L'éternité c'est maintenant.

(à suivre)