Alter et ego (Carnet)

Itinéraire d'une ouverture à soi et vers autrui

21 mars 2007

Je ne parle pas comme j'écris

En lisant les impressions de Fuligineuse et Pati, qui ont très bien su extraire l'essentiel de la table ronde abordant l'expression de soi sur internet, je me suis rendu compte que la meilleure place pour suivre n'était pas d'être autour de la table, mais bien dans la salle. Avec leur regard distancié, chacune met en évidence des éléments que je n'avais pas remarqués.

L'impression que je garde c'est que le sujet était très vaste, et qu'il n'a été qu'à peine survolé. Je m'étais préparé à répondre à des questions pointues... que l'auditoire ne se posait pas ! Je m'attendais à évoquer les risques du dévoilement de soi, ou en ce qui concerne des tiers, mais non, aucune question déstabilisante (quoique certaines étaient fort intéressantes). A l'issue de la réunion nous avons bien dû convenir que nos réflexions allaient un peu loin pour des personnes qui connaissaient mal, ou pas du tout, ce type d'expression de soi. La plupart étaient d'ordre pratique et montraient certaines craintes concernant le respect de l'anonymat, la diffamation, le secret, le vol de textes... Toutes préoccupations légitimes, et indispensables pour se livrer à une écriture "en confiance". Je me souviens m'être posé quelques unes de ces questions lorsque j'ai commencé à écrire en ligne, mais les ai "oubliées" avec le temps. Cela ne m'inquiète plus, mais c'est aussi parce que je n'ai aucun secret à cacher. Je préfere que mes proches ne me lisent pas, mais s'ils le faisaient ça ne serait pas une catastrophe.

Ces questions de néophytes attentifs ont marqué une préoccupation importante, et mes réflexions sur les limites de l'intime, les paradoxes du dévoilement public et autres potentialités de ce moyen d'expression, portaient probablement vers quelque chose qui pouvait paraitre assez abstrait. Je regardais de temps en temps le petit groupe de blogeuses et diaristes aguerries, en me disant qu'elles ressentaient peut-être une frustration de ne pas nous voir aller plus en profondeur. En même temps l'objectif était bien une présentation des possibilités de ce nouveau moyen d'expression de l'intime et je pense que nous avons su offrir un panel assez diversifié. Philippe de Jonckheere, Tarquine, ou moi-même avons une pratique fort différente. Pour ma part j'espère avoir sû mettre en évidence les dimensions d'échange, de réflexions, et de partage qui peuvent se développer et constituent à mes yeux la vraie richesse de ce mode d'expression. C'est d'ailleurs souvent une surprise que décrivent les nouveaux adeptes après quelques temps de pratique. A l'évidence, ces confidences plus ou moins intimes sont à l'exact opposé du nombrilisme dont on pourrait taxer l'écriture de soi.

Oriane Deseilligny à porté un regard de spécialiste sur la pratique des écrits intimes en ligne, qu'elle a longuement observés pour écrire sa thèse. Elle fait un parallèle avec la correspondance, autre forme d'écriture de l'égo adressée à autrui, qui me semble tout à fait pertinent.

En marge du contenu, ce qui m'a le plus marqué c'est la confrontation à la réalité d'une centaine de regards simultanément fixés sur moi alors que je parlais de ma pratique. En quelque sorte j'élucubrais autour mon ego [comme à mon habitude], et pour la première fois je visualisais ce que représente une assemblée qui suit chacun de mes mots. Lorsque j'écris, puis mets en ligne, il peut y avoir le même nombre de lecteurs sans que ça n'influe sur mon écriture. Après tout, dix, cinquante, ou cinq-cent lecteurs, ça ne change pas grand chose. Ce sont des nombres abstraits. Mais un, cinq, ou cent regards, là, devant moi... ça change beaucoup de choses ! Ce rapport à la présence me fascine. Pourquoi mes idées fuient-elles lorsque je suis physiquement en présence d'autres personnes ? Car c'est un peu ce qui s'est passé : un vide qui se fait au moment de commencer. Sans mes notes, je ne sais pas ce que j'aurais dit ! Ça serait parti dans tous les sens, téléguidé anarchiquement par des automatismes de sauvetage avant noyade [dire ce qui me passe par la tête putôt que de risquer un blanc total]. Pourtant ce n'est pas faute de connaître un sujet sur lequel je pourrais développer moult déclinaisons...

Nous savons bien, tous écrivants que nous sommes, à quel point il y a desinhibition lorsque c'est par écrit que nous nous adressons à l'autre. Peut-être parce que c'est "en direct", alors que l'écriture est en différé. Avec droit à l'erreur, à la correction, à la suppression. C'est bien cette possibilité qui permet d'aller plus loin. Nouveau paradoxe: en mesurant les mots, je peux aller plus loin, parce que la crainte du dérapage n'est pas là. Tout est question de peurs, évidemment. D'où l'intérêt d'une écriture qui peut permettre, lorsque nécessaire, de sortir de soi ce qui en a besoin... et seulement ce qui en a besoin. Je peux établir des filtres, développer des axes... et ne pas en évoquer d'autres. L'écriture permet de maîtriser l'expression de soi, ce que le stress du face à l'autre ne garantit jamais.

Pourtant, lire "en direct" un texte écrit à l'avance ne protège pas du trac... Ce n'est donc pas seulement le contrôle des mots qui influe, mais bien le contrôle de soi tout entier, qui se fait ainsi happer par les impressions inconnaissables de ceux qui sont en présence.

J'ai beaucoup aimé une question à laquelle je n'avais pas réfléchi. Grosso modo c'était « A quoi ça sert d'écrire sur internet et d'entrer en relation ? Est-ce que ça peut construire quelque chose, concrètement ? ». J'ai répondu qu'il me semblait que je pouvais ainsi contribuer à influer de façon infime sur le monde. Ce qui peut paraître fort prétentieux... En fait je ne suis pas allé au bout de ma pensée : c'est pour moi une façon d'agir en oeuvrant pour le dialogue, la connaissance de soi, et l'ouverture à la différence...

Mais bon... je ne voudrais pas paraître trop idéaliste...

Dans un autre registre, j'ai beaucoup aimé ce qu'a dit Tarquine, en évoquant ce qui l'avait poussée à écrire en ligne : se libérer de ses tourments sans les imposer à qui que ce soit. Sur internet on propose ses écrits, et personne n'a à subir. On ne lit que si on en a envie, et c'est aussi simple que ça.



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Après la table ronde les quelques écrivants du net présents se sont retrouvés dans un café. Un moment passé ensemble, le temps de mettre des visages sur des noms connus, ou de les revoir. Sentir ces présences si différentes, gardant une grande part de mystère malgré le livre ouvert sur leurs pensées écrites. Chacun diffuse dans les rapports sensoriels une façon d'être, un "langage" du corps, des gestes, des intonations de voix, des regards, qui sont évidemment les grands absents d'internet. Je suis donc particulièrement sensible à ces mise en présence. À ces moments-là tous mes capteurs sont en éveil, je suis attentif et j'observe. Je constate que je suis toujours beaucoup moins "moi-même" que ce que je peux prévoir à l'avance. Je m'imaginais à l'aise et je me vois un peu intimidé... Je crois que je resterai toujours comme ça, même si en quelques années je sens bien m'être énormément ouvert.

L'écriture en ligne et les relations multiples que cela m'a permis de nouer y sont pour beaucoup...



Dernier constat : en rédigeant ce texte je sens les influences qui s'exercent sur mon écriture. Je pense à la fois à mon lectorat habituel, avec qui j'ai une certaine tonalité de langage. Je pense aussi aux éventuels lecteurs de l'APA, avec qui je suis tenté d'avoir un autre style, plus sérieux. Indéniablement c'est la preuve que le regard supposé [imaginé] joue un rôle dans mon écriture. Mais ça, je le savais..

Posté par Coeur de Pierre à 22:53 - Pourquoi écrire en ligne ? - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

merci Pierre pour cette analyse si fine...
Je suis allée lire partout les compte rendus de cette table ronde.
Jaurais voulu en être...mais bon...

Posté par Coumarine, 21 mars 2007 à 23:08

Je suis impressionnée par toute cette réflexion sur la pratique du journal en ligne. Et je me pose une question probablement très naïve, qui est: "pourquoi la mener?" "Pourquoi ne pas s'y adonner spontanément et dans l'insouciance ?"
... Est-ce que c'est juste parce que des sociologues s'attachent à analyser les phénomènes de société ?
Ou bien est-ce un réflexe de protection, un nécessaire garde-fou ? Et pour se préserver de quoi?
J'aime beaucoup ce que tu écris sur la différence entre la prise de parole à l'oral ou par écrit.
De toute manière, il y a de quoi avoir un fichu trac, devant un auditoire pareil...
Quant à ce qui suit la magnifique photo, j'y ai été très sensible. Si tu lis mon dernier billet, tu comprendras sans peine pourquoi.

Posté par Forestine, 24 mars 2007 à 09:42

De l'autre côté du miroir

Très intéressant pour moi, qui ai donc assisté à cette table ronde en tant que spectatrice, de connaître tes impressions "de l'intérieur". Toutes proportions gardées, je pense que la différence entre l'expression écrite et orale est inévitable, et qu'il y en a une même quand on s'adresse en petit comité, voire "entre quatre z'yeux", à des personnes que l'on connaît et non à un parterre d'anonymes. Tu t'en es fort bien tiré même si tu avais le trac, et ton propos était tout à fait cohérent.

D'autre part, l'écart entre ce à quoi tu t'attendais (des questions plus profondes sur le contenu de ton écriture et le sens que tu lui donnes) et ce qui s'est réellement passé vient sans doute de ta propre attente par rapport à cette réunion. Mon impression - que je n'ai pas pu développer pour ne pas gonfler exagérément mon compte-rendu) est que la majorité des spectateurs étaient des gens très peu familiers avec l'univers des blogues et venus là justement pour en savoir un peu plus. Ils ont donc posé des questions de néophytes portant sur des modalités pratiques (ce qui montre aussi qu'une partie d'entre eux est tentée par l'aventure !) De plus, le fait qu'on leur a expressément proposé de s'informer sur les aspects juridiques de la chose a orienté leur questionnement.

Autre chose que je n'ai pas eu l'occasion de dire dans ma note, parce que j'ai choisi de faire un compte-rendu un peu objectif, pour autant que ce soit possible, disons, "factuel", c'est que j'ai beaucoup apprécié la personnalité de Tarquine, sa vivacité, son courage.

Enfin je partage ton point de vue sur la dimension d'ouverture de l'écriture en ligne, en ayant sous d'autres formes une expérience analogue.

Posté par fuligineuse, 24 mars 2007 à 11:12

l'écriture en ligne

Le fait de pouvoir écrire dans un anonymat si relatif m'interpelle. Notre pratique de l'écriture serait-elle si différente si notre auditoire n'était pas aussi lointain et impalpable. Le regard oppressant, les sourires moqueurs ou les moues dubitatives ne sont pas discernables à travers l'écran puisque généralement, celles et ceux qui laissent un commentaire partent d'une bonne intention. Récemment, j'ai eu la désagréable surprise de découvrir qu'une de mes connaissances lointaines venait régulièrement lire mes chroniques. Au lieu d'être flatté, je fus meurtris qu'une partie de mon intimité soit accessible par une personne pour laquelle je ne ressentais aucune forme d'empathie. Et pourtant, il a bien fallu que je me rende à l'évidence que le fait d'écrire sur le web sous mon vrai nom pouvait aussi susciter la curiosité de personnes pour qui je n'avais aucune affinité dans la vie réelle. Et si, le paradoxe du blog était cela, être lu tout à la fois par sa meilleure amie et son pire ennemi!

Posté par mohamed, 25 mars 2007 à 08:53

Forestine, la réfléxion vient d'elle même. Des questions se posent et le besoin d'y répondre avec. Et comme on est dans l'expression de soi... tout naturellement ces questionnements apparaissent dans les écrits. Garde-fou, peut-être... Car selon le degré d'implication personnelle cette écriture intime en public peut mener très loin. Et n'est probablement pas sans risques. On a pu voir avec les Ricochets des blogueurs certaines difficultés apparaître en écrivant sur le passé. Quand on se situe dans l'intime, on est dans un domaine très sensible, potentiellement déstabilisant. D'où la richesse de ces écritures croisées :o)

Fuligineuse, tu auras sans doute lu les réflexions récentes concernant la différence entre écrit et oral, comme je les signale dans mon billet d'aujourd'hui. Je crois qu'il se situe dans cette différence quelque chose de très intéressant pour comprendre, individuellement, notre rapport à autrui.

Pour ce qui est de Tarquine, c'est effectivement une personnalité attachante et d'une grande vivacité d'esprit.

Mohamed, tu soulignes bien cette différence que l'on peut ressentir selon les regards qui nous lisent : on écrit bien "face au monde", mais certains regards sont plus ou moins bienvenus. Je n'aimerais pas me savoir lu par quelqu'un que je n'apprécie pas, ou qui pourrait me nuire en se servant de mes écrits. Quoique... ça m'est déjà arrivé dans le passé.

Posté par Pierre, 29 mars 2007 à 10:09

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