Le métier que j'ai le bonheur d'exercer est une école de patience. On y raisonne en mois autant qu'en années. Quant au résultat, il se jauge en décennies, si ce n'est en siècles. En même temps l'instant est toujours présent, tandis que les heures véhiculent les aléas auxquels il faut souvent s'adapter. C'est donc dans un large spectre temporel que je m'insère. Avec un maître-mot : on ne peut pas aller plus vite que le temps. Pas question de réduire une décennie à quelques années !

Notre société actuelle, à l'inverse, nous porte à vivre dans l'instant, à accélérer le temps, à réduire les délais. C'est l'ère de la satisfaction immédiate. « Je le veux maintenant ». A tel point que certaines personnes ne semblent pas comprendre pourquoi il est impossible de réduire le temps. Elles ont perdu la notion de durée, de lenteur, de maturation. L'attente patiente.

Autrefois on communiquait par lettres, et l'espace entre messages se comptait en jours. Puis les échanges sont devenus instantanés, avec le téléphone et les débuts d'internet. Maintenant c'est le temps qui va plus vite que les échanges : avant même d'y penser on a déjà reçu le message ! Il se signale et s'impose séance tenante. C'est la tyrannie de l'instant et du temps compressé. Nous sommes envahis par le contact permanent.

À la base ça paraît très pratique d'être informé "en temps réel": dès qu'un message est posté, on en est prévenu. Qu'il s'agisse de textos, de messages sur msn, ou de mise à jour de blogs, rien ne nous échappe. Mais pour quelle urgence ?

Je n'ai pas de téléphone portable, et je vis très bien sans. Mais ne me suis-je pas laissé attraper par d'autres fils à la patte ? Par exemple j'ai trouvé très bien d'installer, il y a quelques semaines, un agrégateur pour suivre les mise à jour de mes blogs favoris. Mais rapidement je me suis dit que ce gadget était peut-être de trop. Par chance, l'agrégateur que j'avais choisi n'a pas fonctionné longtemps, le propriétaire du site le mettant en vente tout en suspendant le service. Tant mieux, ça m'a permis de me rendre compte qu'en quelques semaines j'étais déjà devenu addict de ce genre de choses. Je n'en ai pas réinstallé.

Au même moment j'ai réalisé que j'étais très accro à tout un système amicalo-blogosphérique, et que lorsqu'il ne "vivait" pas suffisamment, j'étais en manque. Il m'arrive parfois d'errer de blog en blog, à la recherche de nouveaux textes ou commentaires. Le plus souvent en vain. Temps perdu...

Moi-même je me suis parfois senti poussé à écrire, à "produire", ne serait-ce que pour stimuler des échanges. Mais ensuite je me retrouvais... en attente de commentaires ! Prévenu par msn, bien sûr, à la seconde où ceux-ci sont postés.

C'est débile !
Ça ne correspond pas à la façon dont je souhaite vivre.
Je cherche la liberté et je me laisse prendre dans des diktats bouffeurs de vie.

Certes, tout comme je prends le temps d'écrire et de peaufiner mes textes, je diffère généralement les réponses. Il n'empêche que cette immédiateté qui s'impose me dérange. Je me sens envahi par l'instantanéité... tout en ayant fait tout ce qu'il fallait pour m'y soumettre.

Tout cela est trop proche. Trop serré.

D'où un mouvement de recul...
Je prends de la distance.

Je laisse le temps respirer.

Je réinjecte du délai.

Envie de me retrouver.