Samantdi évoque brillamment le dernier roman de Mazarine Pingeot, fille "illégitime" et longtemps cachée du président Mitterand. Ce genre de destin laisse forcément une empreinte profonde dans une vie et je ne suis pas surpris d'apprendre que les thèmes de ce roman évoquent la maternité, l'infanticide, et le fait de ne pas vraiment trouver sa place dans l'existence.

C'est surtout ce dernier point qui m'intéresse, abordé ainsi par Samantdi qui décrit le personnage du roman :
« Elle-même ne se connaît pas et n'existe que sous le regard de ceux qui l'ont modelée, sa mère, et son mari.
Ainsi parce qu'on le lui a dit et répété, elle se sait égoïste, centrée sur elle et son nombril.
Défaillante, toujours, malgré les reproches de son entourage et ses efforts pour l'obliger à changer, à s'améliorer, pense-t-elle. Efforts vains car elle est si faible de caractère, si mal organisée, si désordonnée que toujours elle retombe dans ses travers. »

Comment se fait-il que des personnes acceptent d'exister (ou de non-exister...) selon ce que d'autres définissent à leur égard ? Par quel mécanisme de négation de soi peut-on cèder ainsi ? Pourquoi l'abdication en n'osant pas affirmer une singularité épanouissante et libératrice ?

Est-ce la résultante d'une personnalité "cassée" dès le plus jeune âge, à qui l'on a appris à se soumettre plutôt qu'à être ? Ou bien est-ce le reflet d'une nature faible, soumise, incapable d'affirmation de soi depuis la naissance ? C'est probablement impossible à discerner, tenant un peu des deux comme tout ce qui combine comportements innés et acquis. Pour autant, je reste intimement persuadé que des encouragements à devenir soi, en étant pleinement reconnu, sont la meilleure garantie d'épanouissement.

Inversement, des commentaires dénigrants, appuyant systématiquement sur des points considérés comme "négatifs" érigés en références, ne peuvent rester sans conséquences. Certains enfants (je parle là du statut, pas de l'âge) entreront dans une salutaire révolte, plus ou moins tôt dans le déroulement de leur vie. D'autres porteront jusqu'à leur mort les séquelles de comportements parentaux abusifs, trop abîmés pour se redresser seuls.

Samantdi continue, s'appuyant sur la dérive atroce de l'infanticide, qui fait le sujet du roman. « Au fil des pages se dessine en creux le portrait d'une femme masochiste, une victime partie prenante parce que, comme elle le dit : "je n'ai jamais su départir l'amour de la peur, je n'aime que ce qui me terrifie". »

Cette alliance de l'amour et de la peur, qui peut se développer avec un ou des parents qui distribuent indissociablement l'un et l'autre, à de quoi perturber gravement la construction des pensées. Si ceux de qui on attend de l'amour donnent aussi de la violence, comment la conscience en construction de l'enfant, futur adulte, pourra-elle discerner l'un de l'autre ? Il ne sera pas surprenant que l'amour adulte s'accompagne de manifestations qui en sont à l'opposé. Ainsi l'échec en amour peut se perpétuer longtemps.

Au fil des blogs portés à une introspection approfondie (de plus en plus confidentiels) on voit bien apparaître ce rapport à une enfance blessée, maltraitée, presque torturée... sans autre traces que mentales. Mais quelles traces ! Les enfants devenus adultes qui en parlent aujourd'hui on bien du mal à s'émanciper des injonctions parentales, aussi erronées qu'elles furent. C'est souvent devenu un combat contre soi, enfant/adulte, hésitant entre des sentiments de culpabilité et de révolte, d'amour et de haine, de violence et de tendresse, de paix et de guerre. L'adulte et l'enfant intérieur cherchent chacun à exister tour à tour, le second ne cédant la place qu'après que ses blessures aient été reconnues par l'adulte en soi. Cette lutte intérieure qui vise à la reconciliation est épuisante. Très souvent je constate qu'il y a un accompagnement psychologique, qui semble indispensable pour se reconstruire sainement. Parfois cette "aide" est le seul moyen d'en sortir. Je sais, pour y être au coeur, ce que la prise en charge de ce genre de mal-être demande comme courage et persévérance. Des années de travail pour se reconstruire ! Je remarque que bien des personnes qui se sentent "faibles", se reprochant de ne pas oser être vraiment elles-mêmes, montrent au contraire une grande force intérieure... dont bien souvent elles-seules ne se rendent pas compte. Observer la subjectivité des autres c'est aussi prendre conscience de la mienne...

Quant à « être centré sur soi et son nombril », posture tant honnie par ceux qui n'en n'ont pas besoin, ou le croient, je crois que cela démontre surtout une capacité à prendre soin de sa santé mentale. Loin d'être égocentriste, c'est une pratique qui vise à l'ouverture vers autrui, donc au partage. Mais à un partage plus libre, plus épanouissant, plus souriant que lorsqu'on traîne avec soi un sentiment d'inexistence atrophiant. C'est tout simplement le besoin de prendre sa place dans le monde, et le désir d'y contribuer.