L'interaction relationnelle est devenue un sujet de grand intérêt pour moi. Je ne cesse d'en explorer les contours et régulièrement les réflexions des autres nourrissent les miennes. Voici ma dernière récolte :

« Le jour où j'ai quitté la maison pour ma propre survie, je l'ai détruit, je le sais. Il en est même mort. A petit feu. Mais je n'avais pas le choix. »

Il était une fois

« Avant de se replier sur un temps d'hibernation, ne pas oublier de vérifier (...) qu'il n'y a pas dans notre entourage des proches pour lesquels notre présence à la vie est importante, voire essentielle. »

Fabeli, chez Alainx

J'ai trouvé intéressante cette opposition entre deux postures relationnelles. Dans le premier cas il est parlé de survie, d'actes définitifs, en sachant les conséquence lourdes (éventuellement "mortelles", au sens psychique) que cela peut avoir sur un autre. Le "pas le choix" indique que le choix fait est celui de se préserver, quelles qu'en puissent être les conséquences. Une prise de distance pour ne pas aller jusqu'au sacrifice. Un choix vital.

Dans la seconde posture apparaît un réel souci de l'autre, de ses besoins essentiels, lorsque mon besoin d'une distance temporaire est nécessaire. Il n'est pas là question de survie, ce qui laisse supposer qu'il reste encore une marge de manoeuvre.

C'est bien cette marge qui différencie les deux situations. Dans le second cas les choses sont encore négociables, la rupture unilatérale n'est pas imposée.

À chaque fois que je suis confronté à ce genre de réflexions
, je m'interroge de nouveau : comment peut-on en arriver à ne plus pouvoir être en relation ? Qu'est-ce qui a fait que les besoins de l'un deviennent inacceptables pour l'autre ? Et inversement, jusqu'où doit-on tenir compte des besoins de l'autre ?

Le mot "survie" me semble vraiment éloquent. Se mettre à distance, partir, quitter la relation, c'est bien "se sauver". Un choix vital où l'autre passe au second plan. Et tant pis si cet autre se noie, chacun sauve sa peau comme il peut.

Ces questions m'interpellent, parce qu'elles vont à l'encontre de ma conception idéale des relations humaines. Si j'ai maintenant bien admis que chacun était le mieux placé pour prendre soin de soi, je considère qu'il devrait toujours demeurer cette marge qui permet de tenir aussi compte d'autrui. C'est à dire que le repli, l'hibernation, la distance, n'aient pas lieu trop tardivement, afin d'éviter le définitif, donc la mort de quelque chose. Or il me semble constater que pour pas mal de gens cette marge n'existe pas vraiment. C'est tout d'un coup que c'est devenu trop, avec réaction en proportion.

On peut supposer qu'une plus grande vigilance relationnelle, une meilleure connaissance de soi et de nos limites, une plus grande attention portée à l'autre, pourraient éviter de sacrifier l'un ou l'autre.
Je pense qu'il y a toujours des signes avant-coureurs. Le trop n'étant qu'une accumulation de choses supportées difficilement... D'où l'importance d'une verbalisation, et d'un positionnement clair : dire ce qui me déplaît. Que l'autre sache bien à chaque fois qu'il empiète sur mes limites vitales et que je les défends.

Mais ce positionnement clair n'est-il pas la chose la plus difficile qui soit, en matière relationnelle ? Se dire, déjà, n'est pas la chose la plus évidente. Mais en plus il ne suffit pas de dire : encore faut-il que ce soit compris suffisamment précisément, entendu, et surtout accepté. Or les limites de l'autre, qu'il m'impose en étant lui-même, restreignent la liberté à laquelle j'aspire. L'autre me montre sa réalité, toujours différente de mes souhaits, mes désirs, mes idéaux. Ta réalité et la mienne, différentes, peuvent-elles se conjuguer en une réalité commune ? Être en relation c'est faire appel à l'acceptation des différences, tellement enrichissantes pour l'ouverture mutuelle des l'esprits. Enrichissantes, parce qu'obligeant à la remise en question permanente de ce que je pense et qui me constitue.

C'est évidemment la communication qui lubrifie les inévitables frottements interpersonnels. Tant qu'elle se maintient la relation peut évoluer pour le bénéfice de chacun.

Mais la prise de distance, qui marque un refus de poursuivre tel quel, et surtout si elle tend vers quelque chose de radical, supprime du même coup le lubrifiant relationnel. Les différences ne parviennent plus à coopérer. Pis, elle tendent à se radicaliser. L'autre est perçu comme menaçant pour mon équilibre vital, et les avancées qui avaient été possibles ensemble semblent soudain avoir outrepassé mes limites. En fait, c'est comme si on avait forcé la machine.

C'est là que je crois que la patience relationnelle, le "laisser le temps au temps", est un des éléments essentiels pour éviter de "tuer" quelque chose en l'autre, en soi, et finalement dans le lien humain. Car toute relation coupée est un échec dans ce qui nous relie à l'altérité. Même si on s'en remet (plus ou moins bien), il restera la trace d'une blessure. Une cassure de confiance viscérale, une perte de naïveté qui se traduira au mieux par une prudence, voire une méfiance, ou carrément un rejet vis à vis du type de relation incriminée. On le voit souvent systématisé dans les relations hommes-femmes, après ce genre de déceptions destructrices de soi. On en arrive aux généralités sur "les hommes sont tous des...", "les femmes des...", ou "l'amour c'est toujours..."

Ainsi une rupture relationnelle n'est pas qu'une séparation d'avec l'autre, mais aussi d'avec soi : rêves, aspirations, idéaux, désirs. En "tuant" (par le rejet, la haine) l'autre en qui on avait cru, on tue aussi une part de soi. Une part essentielle qui touche à la confiance en soi, l'estime de soi, mais aussi la confiance en des valeurs humaines. Et cela d'autant plus qu'on avait placé sur l'autre des espoirs élevés, plus ou moins consciemment. L'amour étant évidemment le plus fort investissement, que ce soit dans les liens familiaux ou les alliances amoureuses, a fortiori dans les couples au long cours. C'est pareil pour les grandes amitiés.

Pour ma part, confronté à la prise de distance de relations fortes, tant en position d'acteur agissant que subissant, je me suis rendu compte que ma patience est probablement assez grande. Je vois cela comme une chance qui m'a permis de ne pas sombrer dans trop d'amertume lorsque j'ai subi l'éloignement, ni de laisser tomber les personnes vis à vis de qui c'est moi qui ai installé une distance. Parce que je considère qu'un lien est sacré, je crois les avoir toujours maintenus "au chaud", m'abstenant de toute froideur, même quand je me mets à mon tour à distance pour me préserver. J'ai toujours réagi en gardant cette marge qui permet que rien ne soit définitif, porte ouverte, fil du lien maintenu. Avec moi le dialogue est toujours possible, et souhaité comme source de connaissance, de compréhension, et d'enrichissement par les différences. Quelle que soit l'évolution d'une relation, je crois qu'elle peut continuer à apporter à ceux qui choisissent de ne pas radicaliser la rupture. Je considère qu'on a bien davantage à apprendre et comprendre dans l'observation des différences qui "éloignent" (en fait : remettent à la distance optimale) que dans les similitudes qui ont rapproché.

Encore faut-il que le fil ne soit pas coupé. Ce qui implique d'avoir gardé suffisamment de marge de patience réciproque pour trouver ensemble à quelle distance se situer pour l'équilibre de chacun. Sans que personne ne soit sacrifié. Cela implique aussi que soit entièrement accepté le besoin d'éloignement de l'autre. C'est une autre forme de patience, et même de confiance, qui vient titiller la peur de l'abandon, donc celle de la solitude. Mais là s'ouvre un autre chapitre...

Tout cela étant une réflexion intellectuelle, condition sine qua non, mais insuffisante, pour le vivre avec les tripes dans le feu de l'action.