Je participe depuis quelques semaines à ce qu'on pourrait appeler "groupe de parole" pour des personnes ayant un statut précaire, ou en difficultés sévères. Échanges très enrichissants, évidemment, où ressemblances et différences d'itinéraires et de personnalités se conjuguent pour donner matière à réflexion. Au fil des séances se livrent ainsi des histoires de vies qui, une fois passé le vernis qui consiste à laisser croire que chacun maîtrise sa situation, montrent la profondeur d'inquiétudes lourdes et légitimes. Chez des personnes plutôt habituées à montrer qu'elles encaissent bien les choses apparaissent des souffrances humaines proches de la détresse.

Ainsi, comme si elle devait confirmer mon dernier billet au sujet des ruptures, l'histoire d'Henri.

Henri est un joyeux luron, toujours à plaisanter. Le regard rusé, avec un sens aigu de l'observation, il a des remarques pertinentes qui font mouche. Mais Henri à le sang chaud, et ne s'en cache pas. Il se sait capable de grande violence, voire de meurtre. Il en est conscient et garde toujours avec lui des médicaments adéquats, tout en étant suivi par un psy. Au fil des séances, le joyeux Henri à souvent laissé filter une profonde souffrance. Lorsque le groupe travaillait à partir de mots censés représenter certaines idées de la vie, Henri utilisait parfois des mots très fort. Ainsi, à propos de son métier, un "misère" à faire frissonner côtoyait le mot "bonheur", facétieusement déposé avec un effet de surprise calculé. Car il aime passionnément son métier, mais crève de vouloir le vivre. Son métier c'est sa vie, et même au delà.

Henri est agriculteur. Il ne pouvait imaginer que son fils ne reprenne pas la ferme ancestrale... mais y avait mis des conditions telles que le fils, incapable de supporter cette pression paternelle autoritaire, à fini par renoncer. Ainsi, en brisant les espoirs du père, dans un sursaut existentiel que l'on peut comprendre, le fils a choisi de se sauver. Au sens propre et au figuré : il est parti.

Il est parti depuis des années, et ces deux-là ne se voient plus, ne se parlent plus. Au mariage de sa soeur le fils est venu, mais père et fils ne se sont pas adressé la parole. Ils étaient comme deux étrangers. Le père en veut terriblement à son fils, et lui a fait payer très cher cette déception avec une violence dont Henri ne se cache pas. En thérapie, il semble avoir fait un important travail de conscientisation. Il demeure cependant porteur d'une haine, pas tant vis à vis du fils que de ce que le sort lui impose : sa ferme ne sera pas reprise. Ainsi, une détestation absolue à l'encontre du voisin, pourtant seul capable de continuer à exploiter la ferme : « Jamais ! plutôt le tuer que de le voir reprendre ma ferme ! ». Haine qui s'explique en filigrane par le fait que ledit voisin, de l'âge du fils d'Henri, à repris LUI, la ferme de son père...

Tout un flot de non-dits est ainsi apparu durant le récit de Henri, sans qu'il n'en ait été fait mention auparavant. Et bien sûr la haine père-fils masque mal une grande souffrance de ce père qui comprend confusément, mais sans ambiguïté, qu'il est pour beaucoup dans la fuite du fils...

Quel est le rapport avec mes histoires de séparations et de rupture ? Et bien que rompre un lien fort n'est pas qu'une perte de lien, mais aussi la mise sous clé de mots à dire. Deux personnes qui se tournent le dos obstinément, chacune rendant l'autre "responsable", mais incapables de "vider l'abcès", pourtant seule solution pour une vraie paix intérieure et relationnelle. Tout travail thérapeutique, toute forme individuelle d'acceptation et de lâcher-prise, de pacification intérieure, ne vaudra jamais un véritable dialogue. Ce sont des pis-aller, qui peuvent avoir une certaine efficacité (fort heureusement !), mais ne peuvent neutraliser ce que le non-dit empoisonne.

Dans les commentaires du billet précédent, Alainx m'a permis de mettre en évidence le fond de ma recherche en apportant un contrepoint à mes propos. En évoquant les ruptures nécessaires, alors que je m'efforce de comprendre leur sens profond, il m'a fait réaliser que ce qui motive ma conviction c'est toujours la réduction des souffrances. Or une rupture fait déjà suffisamment souffrir pour ne pas en rajouter.

Une rupture relationnelle, telle que ce qui se passe dans de nombreux couples, c'est déjà une grande souffrance. Même si elle se passe en plein accord, même si elle est verbalisée, la perte du lien renvoie à quelque chose d'archaïque en nous. Même harmonieuse, une séparation fait mal.

Mais si en plus, telle que celle d'Henri avec son fils, elle se fait dans une insuffisance de mots, ou dans le silence total qui rend deux personnes "étrangères", on rajoute à la perte de l'autre la violence du manque de sens. Et là ce n'est plus quelque chose qui est lié à l'autre, mais quelque chose qui nous est intérieur. Un grand point d'interrogation : Pourquoi ? Qu'il soit formulé dans un « qu'ai-je fait (pas fait) ?, qu'ai-je dit (pas dit) ? », ou qu'il se concrétise en haine chargeant l'autre de toutes les fautes, il y a au fond cette question : que s'est-il passé pour en arriver là ? Qu'avons nous fait de nous ?

C'est d'ailleurs la seule question digne d'intérêt, et toute recherche de "fautes" de l'autre n'est que fuite en avant. Fuite de soi... devant soi. Car la réponse est autant en nous qu'en l'autre. D'où, et c'est tout le sens de mes réflexions récurrentes, l'importance de communiquer afin que soit entendu réciproquement le ressenti de l'autre. . Cet autre qui, en tant que miroir dans lequel je vois les effets de mes comportements sur lui, détient les indices qui peuvent me mettre sur les pistes que j'ai à explorer en moi. Si c'est bien moi et moi seul qui ait la clé, c'est l'altérité qui m'offrira les indices. Et le mieux placé, lorsque c'est possible, est bien celui avec qui la relation est devenue "insupportable". Car ce que je ne supporte pas chez l'autre est évidemment ce qui en lui me fait comprendre mes limites à l'acceptation de sa différence. Quant à son ressenti, il explique ses réactions... celles auxquelles précisément je donne un sens lorsque je ne les comprends pas.

Ma clé (conscientisation et responsabilisation) ouvre donc à la fois à ma part de responsabilité... et potentiellement à la vraie paix relationnelle. Car chacun dispose du pouvoir de faire une moitié de chemin vers l'autre. De tendre une main.

Si Henri veut trouver la paix, il devra faire des pas en direction de son fils. S'il reconnait ses erreurs et ose le dire, tout en allégeant sa conscience, il entr'ouvrira peut-être une porte. S'il peut aussi entendre ce que son fils a accumulé de ressentiment, si les non-dits parviennent à être exprimés, alors ils pourront probablement se remettre sur un chemin de paix. Sinon ils verront la suite de leur existence empoisonnée par des incompréhensions, aussi enfouies soient-elles, jusqu'à ce qu'ils crèvent avec ce poids comme ultime compagnon de route. La mort comme seule délivrance...


Edit du 12 décembre : lire aussi les intéressants commentaires qui suivent. Ils précisent et amendent ce texte avec pertinence.