Est-ce que l'achèvement de 2007 sera pour moi l'occasion d'un changement d'ère ? Peut-être bien. En tout cas je vois cette année arriver sous de bons auspices. Voici donc une suite de mon bilan fragmenté, histoire d'aider au passage.

Commençons par un petit retour en arrière : depuis l'adolescence j'ai vécu des épisodes de passions. Des moments d'intérêt quasi exclusifs durant lesquels une grande part de mon énergie fut consacrée à la découverte et l'explorations de terres inconnues devenues attirantes. Mes passions successives correspondent à des engouements plus ou moins inopinés, qui ont pu durer de quelques mois à plusieurs années. Naaan, je ne parle pas là de passions amoureuses, allons ! [quoique... si j'y songe bien...]. Ces passions ont une caractéristique commune : même lorsque l'épisode passionnel s'est éteint, je garde un intérêt, et je pourrais dire un lien d'affection avec ces amours de jadis. Amour étant, je le rappelle, à prendre au sens métaphorique... [quoique... à bien y réfléchir... est-ce bien différent au sens propre ?].

Les ressemblances dans ces investissements matériels, idéologiques, intellectuels [ou sentimentaux], montrent que je n'ai pas fait les choses à moitié : quand j'ai aimé quelque chose [ou quelqu'une...] ce fut à fond ! J'y ai consacré une grande part de mon temps disponible et de mes pensées. Soif de découvrir, de comprendre, d'aller plus loin dans la connaissance. Toutefois, lorsque cette phase disons... d'emballement est passée, j'ai aimé et investi de façon beaucoup plus pondérée. Je suis devenu "amateur" plutôt que "passionné obsessif", relativisant peu à peu de ce qui auparavant me faisait vibrer. Les plaisirs que je ressens lorsque je fréquente de nouveau ces passions restent vivaces, mais ne me portent plus aussi haut dans la lévitation transcendentale. Je me contente de garder les pieds sur terre et d'apprécier le supplément que m'apporte la connaissance.

Où veut-je en venir avec mes insinuations comparatives ? Développons.

D'abord j'exerçais (j'exerce ?) mes passions avec une certaine exigence. J'y mettais [fichtre ! osons le passé...] de la précision, je cherchais à aller au delà du facile, du commun, du visible et... objectif peu avouable, j'en attendais une certaine admiration. Ou du moins une reconnaissance, façon d'exister et de me rassurer sur ma signifiance. Par exemple une de mes premières passion fût le dessin. Mais sous une forme assez particulière : un graphisme technique hyper-précis, très rigoureux, ou le défi consistait à tendre vers une perfection du trait. Avec mon Rotring (stylo spécial pour dessin à l'encre de chine) muni de la plus fine pointe (0,1 mm), je m'esquintais les yeux en les collant à la feuille pour que chaque détail soit irréprochable. En gros, il aurait fallu une loupe pour apprécier la qualité du travail ! Mais c'était là ma satisfaction : avoir un résultat incomparable. Et, de fait, aucun de mes copains ne pouvait rivaliser avec moi. J'aimais le petit prestige que je retirais des commentaires admiratifs... et un peu éberlués face à ce défi inutile. Au delà de mon plaisir, c'était une façon discrète d'attirer l'attention sur moi...

La photo m'a ensuite séduit et je me suis acheté un appareil Reflex, à 18 ans. Depuis quelques années je pratiquais le développement et le tirage en chambre noire et avais rapidement mesuré les limites de mon ancien appareil Instamatic. Quand à l'historique appareil à soufflet de mon grand-père, malgré la qualité superbe des images au format 6x9, il se révéla fort peu pratique d'emploi... Je me suis mis à dévorer des livres de photographies et de techniques y afférant. Je passais beaucoup de temps à composer mes photos, à améliorer ma technicité, la composition et la qualité graphique. J'ai même réalisé une exposition qui avait eu un petit succès. Encore une fois j'ai apprécié que l'on soit admiratif devant certains de mes clichés...

Plus tard je me suis passionné pour le passé urbain de ma ville. Je recherchais d'anciens plans, de vieilles photos ou cartes postales, et je comparais l'évolution du paysage à un siècle d'écart. Je photographiais la ville actuelle en tentant de retrouver la place de celui qui avait réalisé le même cliché des décennies plus tôt. À la longue je connaissais par coeur les tracés effacés de la ville, sachant précisément où se trouvaient les anciens remparts d'époques successives, les portes de la ville, les rues supprimées. Je vivais la ville dans le temps et me sentais riche d'un savoir transversal, pris dans l'épaisseur de ce temps. J'associais là mon goût pour la photo et celui pour le dessin, en retraçant des cartes hyperprécises d'un passé disparu. À quoi cela servait-il ? Ne me le demandez pas... J'ai gardé cette lubie assez secrète et n'en ai pas obtenu l'admiration recherchée ailleurs. Tout au plus cela m'a rendue plus familière cette ville dans laquelle sont mes attaches familiales. Peut-être y avait-il un goût pour la singularité, l'unique, l'incomparable, l'impartageable... À moins que cela soit la survivance d'engouements solitaires, tel que celui que j'ai eu pour les cabanes dissimulées que je construisais perchées dans les arbres ou creusées sous terre, durant mon adolescence érémitique.

Mes passions se sont souvent chevauchées, éteintes puis ranimées, juxtaposées. De quelques une j'ai fait un métier : en devenant collaborateur d'une agence d'architecture et d'urbanisme j'ai joint mon goût pour le dessin à celui de la photo et du développement urbain. C'est là aussi que j'ai découvert le plaisir d'écrire et d'être lu (rédaction de rapports et études), mais aussi celui de la mise en page et du graphisme typographique (c'était avant que les ordinateurs ne simplifient considérablement tout cela). Là encore un superfétatoire perfectionnisme me caractérisait.

Une autre passion, plus forte, me prit à l'adolescence. Celle du jardin, puis du paysagisme, et enfin de la botanique. C'est cette dernière qui m'absorba avec le plus d'intensité. Je me mis à "apprendre les arbres". Pas seulement leur diversité, que je découvris infiniment plus riche que ce que je croyais (comme en tout savoir, plus on en sait et plus on mesure ce qu'on ignore encore...), mais aussi leur façon de croître, de s'associer, de se développer, de se dominer. J'en suis venu à "penser arbre" et même à "ressentir arbre", selon les épisodes saisonniers ou météorologiques. Ouais, c'est difficile à décrire quand on ne pratique pas...
Là encore je me suis plongé dans une abondante bibliographie, et ai parcouru les jardins et forêts de différents continents pour mieux connaître et apprécier la diversité végétale. Mon plaisir à consisté à sortir des sentiers battus. J'ai appris la nomenclature officielle, le latin spécifique, élargissant mes connaissance et m'enorgueillissant humblement de faire partie de ceux qui en savent un peu plus. Je suis devenu militant associatif, puis rédacteur occasionnel d'articles sur le sujet. Mon savoir a parfois impressionné et... j'aimais le modeste prestige que j'en retirais. Là encore mes connaissances en photographie me furent utiles. Tout comme celles en dessin, en rédaction, en mise en page, lorsque j'ai réalisé des documents de communication.

Car j'avais fait de cette passion un nouveau métier...

Auparavant et simultanément j'ai quand même consacré pas mal de temps à vivre un amour aussi passionné que juvénile, puis établir un couple et une famille, ce qui absorba aussi beaucoup de mon énergie et me demanda l'approfondissement de pas mal de connaissances éducatives et relationnelles. D'autant plus que je ne voulais pas transmettre à mes enfants ce dont j'avais souffert et dont je prenais tardivement conscience...

C'est quand j'eus bien exploré tant mes passions anciennes que mon investissement familial que j'ai soufflé un peu. Je me suis posé, j'ai pris le temps de vivre. Pour moi et pour la famille. Ouuuuf... J'ai alors commencé à me poser sérieusement des questions sur ce que j'attendais de mes investissements passionnels, de plus en plus considérables. Créer une entreprise et la faire se développer, seul, tout en étant perfectionniste et exigeant, m'a demandé une énergie dont les résultats en termes de retombées économiques étaient notablement dérisoires. Décourageants, à la longue. Alors, pourquoi tant d'énergie ? Pourquoi tant d'exigence ? Pourquoi me lancer de tels défis en optant pour les chemins les moins fréquentés ? Qu'est-ce que je cherchais, finalement ?

J'avais entrepris une psychothérapie pour comprendre pourquoi je ne me sentais jamais à la hauteur des attentes supposées des clients. Pourquoi je me sentais un usurpateur (syndrôme de l'imposteur), parce que jamais aussi irréprochable et parfait que j'aurais voulu l'être. C'était au début de ma création d'entreprise, dans la première moitié des années 90. À partir de là je me suis posé des questions sur ce qui motivait mes actes et mes choix. Vaste travail qui m'amena progressivement à revisiter tout mon parcours de vie et remettre en question nombre de mécanismes et de "valeurs".

En a découlé une réflexion approfondie sur la transmission des névroses parentales à leurs enfants, puis sur mes désirs personnels, sur la vie de couple, sur mon rapport très distant aux autres...

Simultanément internet faisait irruption dans ma vie, me permettant de donner un nouvel élan à une passion ancienne : l'écriture autobiographique. Je pouvais donner à lire mes pensées, et échanger autour des pensées des autres. Pour le timide que j'étais il y avait là une ouverture fantastique sur le monde, et surtout aux différences et ressemblance avec autrui. Je me suis investi avec une passion dévorante dans l'approche des relations interpersonnelles. Voila presque huit ans que ça dure... Un vrai marathon !

Mon existence est devenue (r)évolution permanente, et mon couple n'a pas résisté à la remise en question de mes choix de vie. Plus que ça : ma façon de voir le monde et les relations a été très largement dynamisée [dynamitée ?] et m'a permis de m'émanciper d'un "moi" insatisfait qui a lutté pour exister et trouver une meilleure place. Remise en question qui me pousse, depuis des années, à tenter de mieux comprendre et connaître les enjeux des relations humaines. Notamment via ce blog qui, de temps en temps, récapitule quelques éléments marquants de mes avancées.

Au point que, pour la troisième fois, je m'oriente professionnellement vers une de mes passions !

Et là... au moment de faire des choix engageants, je fais un arrêt sur image : je me demande jusqu'à quand je vais aller ainsi de passions en engouements. Et surtout : ce que j'ai si fortement investi, poussé par la soif de comprendre, est-il quelque chose de durable ? Quelle est la part de défi que je me lance encore en changeant du tout au tout mon orientation professionnelle ? Quel plaisir est-ce que je ressens à aller vers le difficile ? Est-ce que je n'en attendrais pas encore une quelconque "reconnaissance", comme celle qui m'est apportée lorsque je reçois des retours favorables après mes billets ? Quelles sont mes réelles motivations ?

Laissons décanter...

Par ailleurs, je me demande si mon exigence de dialogue-réflexion-analyse n'aurait pas joué un rôle prépondérant dans la lassitude de celles qui m'ont accompagné un certain temps. Est-ce que je n'use pas les gens à toujours être en recherche ? La question à de quoi me faire réfléchir... [ah ben non, justement pas !]. Dans le même genre, puisque pour une grande part tout cela s'est développé avec le concours des relations internautiques, que deviendrais-je si je me coupais de cette source assoiffante, qui me pousse/tire à aller toujours plus loin dans la compréhension (la maîtrise ?) des relations ? Encore une question qui n'est pas anodine et que je me pose avec régularité depuis longtemps. Votre présence de lecteurs est une stimulation qui a quelque chose d'artificiel. Sans vous (et il en est passé, des "vous", depuis que j'écris...) et nos échanges... ma vie serait fort différente. Je me sentirais probablement beaucoup plus isolé et manquerais de l'énergie que me procurent vos réflexions, nos différences, et même nos désaccords. J'ai fait l'expérience d'une telle privation de communication avec un de mes piliers essentiels et le choc fut particulièrement rude. J'ai cependant réussi à surmonter le manque et augmenter le nombre de mes relations, ce qui est rassurant sur ma non-dépendance à long terme.

Incontestablement les passions m'ont porté jusque-là, qu'elles soient intellectuelles ou amoureuses... Et amoureuse, pourrais-je écrire ici, en songeant à l'aventure relationnelle que j'ai vécue. Imbriquée avec l'expression de ma réflexion, la nourissant, elle a eu beaucoup de répercussions sur mon parcours. Des années d'observation et d'analyse personnelle pour découvrir et comprendre où se situaient mes failles existentielles, entraves à la réussite du défi que la vie m'a proposé. Mais précisément : alors que j'ai désormais largement compris les erreurs que j'avais faites et leurs conséquences, est-ce que mon engouement pour ce qui concerne la relation duelle en particulier, et les relations en général, va durer ? Sans ce moteur qu'a constitué un très fort besoin de comprendre l'incompréhensible, vais-je continuer à investir autant ces sujets ? Aurais-je encore longtemps l'envie d'aller plus loin ? Si je continue à vouloir en faire profession, il est important que je le sache. Des choix décisifs pourraient bien se faire dans les tout prochains jours.

Tout d'un coup le doute m'assaille...
Passion temporaire, ou choix durable mûrement réfléchi, longuement soupesé, fermement étayé ?

Interrogation un peu saugrenue, au moment où j'ai l'impression que vient le temps de m'ouvrir à d'autres sujets... tout en gardant un oeil intéressé sur ce qui a mobilisé tant de mon énergie.