30 décembre 2007
Changement d'ère
Est-ce que l'achèvement de 2007 sera pour moi l'occasion d'un changement d'ère ? Peut-être bien. En tout cas je vois cette année arriver sous de bons auspices. Voici donc une suite de mon bilan fragmenté, histoire d'aider au passage. Où veut-je en venir avec mes insinuations comparatives ? Développons. Interrogation un peu saugrenue, au moment où j'ai l'impression que vient le temps de m'ouvrir à d'autres sujets... tout en gardant un oeil intéressé sur ce qui a mobilisé tant de mon énergie.
Commençons par un petit retour en arrière : depuis l'adolescence j'ai vécu des épisodes de passions. Des moments d'intérêt quasi exclusifs durant lesquels une grande part de mon énergie fut consacrée à la découverte et l'explorations de terres inconnues devenues attirantes. Mes passions successives correspondent à des engouements plus ou moins inopinés, qui ont pu durer de quelques mois à plusieurs années. Naaan, je ne parle pas là de passions amoureuses, allons ! [quoique... si j'y songe bien...]. Ces passions ont une caractéristique commune : même lorsque l'épisode passionnel s'est éteint, je garde un intérêt, et je pourrais dire un lien d'affection avec ces amours de jadis. Amour étant, je le rappelle, à prendre au sens métaphorique... [quoique... à bien y réfléchir... est-ce bien différent au sens propre ?].
Les ressemblances dans ces investissements matériels, idéologiques, intellectuels [ou sentimentaux], montrent que je n'ai pas fait les choses à moitié : quand j'ai aimé quelque chose [ou quelqu'une...] ce fut à fond ! J'y ai consacré une grande part de mon temps disponible et de mes pensées. Soif de découvrir, de comprendre, d'aller plus loin dans la connaissance. Toutefois, lorsque cette phase disons... d'emballement est passée, j'ai aimé et investi de façon beaucoup plus pondérée. Je suis devenu "amateur" plutôt que "passionné obsessif", relativisant peu à peu de ce qui auparavant me faisait vibrer. Les plaisirs que je ressens lorsque je fréquente de nouveau ces passions restent vivaces, mais ne me portent plus aussi haut dans la lévitation transcendentale. Je me contente de garder les pieds sur terre et d'apprécier le supplément que m'apporte la connaissance.
D'abord j'exerçais (j'exerce ?) mes passions avec une certaine exigence. J'y mettais [fichtre ! osons le passé...] de la précision, je cherchais à aller au delà du facile, du commun, du visible et... objectif peu avouable, j'en attendais une certaine admiration. Ou du moins une reconnaissance, façon d'exister et de me rassurer sur ma signifiance. Par exemple une de mes premières passion fût le dessin. Mais sous une forme assez particulière : un graphisme technique hyper-précis, très rigoureux, ou le défi consistait à tendre vers une perfection du trait. Avec mon Rotring (stylo spécial pour dessin à l'encre de chine) muni de la plus fine pointe (0,1 mm), je m'esquintais les yeux en les collant à la feuille pour que chaque détail soit irréprochable. En gros, il aurait fallu une loupe pour apprécier la qualité du travail ! Mais c'était là ma satisfaction : avoir un résultat incomparable. Et, de fait, aucun de mes copains ne pouvait rivaliser avec moi. J'aimais le petit prestige que je retirais des commentaires admiratifs... et un peu éberlués face à ce défi inutile. Au delà de mon plaisir, c'était une façon discrète d'attirer l'attention sur moi...
La photo m'a ensuite séduit et je me suis acheté un appareil Reflex, à 18 ans. Depuis quelques années je pratiquais le développement et le tirage en chambre noire et avais rapidement mesuré les limites de mon ancien appareil Instamatic. Quand à l'historique appareil à soufflet de mon grand-père, malgré la qualité superbe des images au format 6x9, il se révéla fort peu pratique d'emploi... Je me suis mis à dévorer des livres de photographies et de techniques y afférant. Je passais beaucoup de temps à composer mes photos, à améliorer ma technicité, la composition et la qualité graphique. J'ai même réalisé une exposition qui avait eu un petit succès. Encore une fois j'ai apprécié que l'on soit admiratif devant certains de mes clichés...
Plus tard je me suis passionné pour le passé urbain de ma ville. Je recherchais d'anciens plans, de vieilles photos ou cartes postales, et je comparais l'évolution du paysage à un siècle d'écart. Je photographiais la ville actuelle en tentant de retrouver la place de celui qui avait réalisé le même cliché des décennies plus tôt. À la longue je connaissais par coeur les tracés effacés de la ville, sachant précisément où se trouvaient les anciens remparts d'époques successives, les portes de la ville, les rues supprimées. Je vivais la ville dans le temps et me sentais riche d'un savoir transversal, pris dans l'épaisseur de ce temps. J'associais là mon goût pour la photo et celui pour le dessin, en retraçant des cartes hyperprécises d'un passé disparu. À quoi cela servait-il ? Ne me le demandez pas... J'ai gardé cette lubie assez secrète et n'en ai pas obtenu l'admiration recherchée ailleurs. Tout au plus cela m'a rendue plus familière cette ville dans laquelle sont mes attaches familiales. Peut-être y avait-il un goût pour la singularité, l'unique, l'incomparable, l'impartageable... À moins que cela soit la survivance d'engouements solitaires, tel que celui que j'ai eu pour les cabanes dissimulées que je construisais perchées dans les arbres ou creusées sous terre, durant mon adolescence érémitique.
Mes passions se sont souvent chevauchées, éteintes puis ranimées, juxtaposées. De quelques une j'ai fait un métier : en devenant collaborateur d'une agence d'architecture et d'urbanisme j'ai joint mon goût pour le dessin à celui de la photo et du développement urbain. C'est là aussi que j'ai découvert le plaisir d'écrire et d'être lu (rédaction de rapports et études), mais aussi celui de la mise en page et du graphisme typographique (c'était avant que les ordinateurs ne simplifient considérablement tout cela). Là encore un superfétatoire perfectionnisme me caractérisait.
Une autre passion, plus forte, me prit à l'adolescence. Celle du jardin, puis du paysagisme, et enfin de la botanique. C'est cette dernière qui m'absorba avec le plus d'intensité. Je me mis à "apprendre les arbres". Pas seulement leur diversité, que je découvris infiniment plus riche que ce que je croyais (comme en tout savoir, plus on en sait et plus on mesure ce qu'on ignore encore...), mais aussi leur façon de croître, de s'associer, de se développer, de se dominer. J'en suis venu à "penser arbre" et même à "ressentir arbre", selon les épisodes saisonniers ou météorologiques. Ouais, c'est difficile à décrire quand on ne pratique pas...
Là encore je me suis plongé dans une abondante bibliographie, et ai parcouru les jardins et forêts de différents continents pour mieux connaître et apprécier la diversité végétale. Mon plaisir à consisté à sortir des sentiers battus. J'ai appris la nomenclature officielle, le latin spécifique, élargissant mes connaissance et m'enorgueillissant humblement de faire partie de ceux qui en savent un peu plus. Je suis devenu militant associatif, puis rédacteur occasionnel d'articles sur le sujet. Mon savoir a parfois impressionné et... j'aimais le modeste prestige que j'en retirais. Là encore mes connaissances en photographie me furent utiles. Tout comme celles en dessin, en rédaction, en mise en page, lorsque j'ai réalisé des documents de communication.
Car j'avais fait de cette passion un nouveau métier...
Auparavant et simultanément j'ai quand même consacré pas mal de temps à vivre un amour aussi passionné que juvénile, puis établir un couple et une famille, ce qui absorba aussi beaucoup de mon énergie et me demanda l'approfondissement de pas mal de connaissances éducatives et relationnelles. D'autant plus que je ne voulais pas transmettre à mes enfants ce dont j'avais souffert et dont je prenais tardivement conscience...
C'est quand j'eus bien exploré tant mes passions anciennes que mon investissement familial que j'ai soufflé un peu. Je me suis posé, j'ai pris le temps de vivre. Pour moi et pour la famille. Ouuuuf... J'ai alors commencé à me poser sérieusement des questions sur ce que j'attendais de mes investissements passionnels, de plus en plus considérables. Créer une entreprise et la faire se développer, seul, tout en étant perfectionniste et exigeant, m'a demandé une énergie dont les résultats en termes de retombées économiques étaient notablement dérisoires. Décourageants, à la longue. Alors, pourquoi tant d'énergie ? Pourquoi tant d'exigence ? Pourquoi me lancer de tels défis en optant pour les chemins les moins fréquentés ? Qu'est-ce que je cherchais, finalement ?
J'avais entrepris une psychothérapie pour comprendre pourquoi je ne me sentais jamais à la hauteur des attentes supposées des clients. Pourquoi je me sentais un usurpateur (syndrôme de l'imposteur), parce que jamais aussi irréprochable et parfait que j'aurais voulu l'être. C'était au début de ma création d'entreprise, dans la première moitié des années 90. À partir de là je me suis posé des questions sur ce qui motivait mes actes et mes choix. Vaste travail qui m'amena progressivement à revisiter tout mon parcours de vie et remettre en question nombre de mécanismes et de "valeurs".
En a découlé une réflexion approfondie sur la transmission des névroses parentales à leurs enfants, puis sur mes désirs personnels, sur la vie de couple, sur mon rapport très distant aux autres...
Simultanément internet faisait irruption dans ma vie, me permettant de donner un nouvel élan à une passion ancienne : l'écriture autobiographique. Je pouvais donner à lire mes pensées, et échanger autour des pensées des autres. Pour le timide que j'étais il y avait là une ouverture fantastique sur le monde, et surtout aux différences et ressemblance avec autrui. Je me suis investi avec une passion dévorante dans l'approche des relations interpersonnelles. Voila presque huit ans que ça dure... Un vrai marathon !
Mon existence est devenue (r)évolution permanente, et mon couple n'a pas résisté à la remise en question de mes choix de vie. Plus que ça : ma façon de voir le monde et les relations a été très largement dynamisée [dynamitée ?] et m'a permis de m'émanciper d'un "moi" insatisfait qui a lutté pour exister et trouver une meilleure place. Remise en question qui me pousse, depuis des années, à tenter de mieux comprendre et connaître les enjeux des relations humaines. Notamment via ce blog qui, de temps en temps, récapitule quelques éléments marquants de mes avancées.
Au point que, pour la troisième fois, je m'oriente professionnellement vers une de mes passions !
Et là... au moment de faire des choix engageants, je fais un arrêt sur image : je me demande jusqu'à quand je vais aller ainsi de passions en engouements. Et surtout : ce que j'ai si fortement investi, poussé par la soif de comprendre, est-il quelque chose de durable ? Quelle est la part de défi que je me lance encore en changeant du tout au tout mon orientation professionnelle ? Quel plaisir est-ce que je ressens à aller vers le difficile ? Est-ce que je n'en attendrais pas encore une quelconque "reconnaissance", comme celle qui m'est apportée lorsque je reçois des retours favorables après mes billets ? Quelles sont mes réelles motivations ?
Laissons décanter...
Par ailleurs, je me demande si mon exigence de dialogue-réflexion-analyse n'aurait pas joué un rôle prépondérant dans la lassitude de celles qui m'ont accompagné un certain temps. Est-ce que je n'use pas les gens à toujours être en recherche ? La question à de quoi me faire réfléchir... [ah ben non, justement pas !]. Dans le même genre, puisque pour une grande part tout cela s'est développé avec le concours des relations internautiques, que deviendrais-je si je me coupais de cette source assoiffante, qui me pousse/tire à aller toujours plus loin dans la compréhension (la maîtrise ?) des relations ? Encore une question qui n'est pas anodine et que je me pose avec régularité depuis longtemps. Votre présence de lecteurs est une stimulation qui a quelque chose d'artificiel. Sans vous (et il en est passé, des "vous", depuis que j'écris...) et nos échanges... ma vie serait fort différente. Je me sentirais probablement beaucoup plus isolé et manquerais de l'énergie que me procurent vos réflexions, nos différences, et même nos désaccords. J'ai fait l'expérience d'une telle privation de communication avec un de mes piliers essentiels et le choc fut particulièrement rude. J'ai cependant réussi à surmonter le manque et augmenter le nombre de mes relations, ce qui est rassurant sur ma non-dépendance à long terme.
Incontestablement les passions m'ont porté jusque-là, qu'elles soient intellectuelles ou amoureuses... Et amoureuse, pourrais-je écrire ici, en songeant à l'aventure relationnelle que j'ai vécue. Imbriquée avec l'expression de ma réflexion, la nourissant, elle a eu beaucoup de répercussions sur mon parcours. Des années d'observation et d'analyse personnelle pour découvrir et comprendre où se situaient mes failles existentielles, entraves à la réussite du défi que la vie m'a proposé. Mais précisément : alors que j'ai désormais largement compris les erreurs que j'avais faites et leurs conséquences, est-ce que mon engouement pour ce qui concerne la relation duelle en particulier, et les relations en général, va durer ? Sans ce moteur qu'a constitué un très fort besoin de comprendre l'incompréhensible, vais-je continuer à investir autant ces sujets ? Aurais-je encore longtemps l'envie d'aller plus loin ? Si je continue à vouloir en faire profession, il est important que je le sache. Des choix décisifs pourraient bien se faire dans les tout prochains jours.
Tout d'un coup le doute m'assaille...
Passion temporaire, ou choix durable mûrement réfléchi, longuement soupesé, fermement étayé ?
28 décembre 2007
Au delà des apparences
Écrire me permet, la plupart du temps, d'aller plus loin dans mes réflexions. J'ai pris cette habitude de "poser mes mots", ce qui me permet de voir plus clair dans mes idées.
Mais parfois, après quelques avancées inopinées, où lorsqu'un obstacle saute, les pistes de réflexion sont tellement nombreuses que je suis incapable de suivre un cheminement de pensée posément. Ce n'est alors pas d'écrire qui est difficile, mais de ne pas savoir comment écrire ! Par quel bout commencer ? Quel fil suivre ? Je sais qu'en posant mes mots j'éclaircirai ce qui se bouscule, mais faute de savoir par quoi commencer je garde cet invisible tourbillon en moi.
Il semble que la période des fêtes, autant par l'effet "cadeau" que par la symbolique qui se dégage du changement d'année, ait accéléré un mouvement. Comme si, avant de quitter cette année 2007, je devais avoir mis de l'ordre et franchi de nouvelles étapes pour commencer 2008 avec un regard neuf. Une sorte de sprint final, une dernière poussée d'accélération pour aller le plus loin possible avant de changer de millésime.
Ce qui m'intéresse depuis quelques temps, m'intrigue, capte mon attention, ce sont ces mécanismes de protection que nous mettons en place face aux autres. La fuite, l'agression, la violence, la manipulation, le rejet, la fausse indifférence. Tout ce qui tente de mettre loin de soi ce que l'on n'a pas envie de voir. Toutes ces tentatives d'intimidation de l'autre jusqu'à ce qu'il nous laisse tranquille et ne boucule pas l'équilibre que nous nous sommes construit.
Ce sont mes observations des individus qui refusent de penser [*] et de se relaxer [*] qui m'ont permis de comprendre, avec une conscience accrue [vous savez que la compréhension est un processus long, qui va de l'acceptation d'entendre ce qui me dérange jusqu'à l'intériorisation complète du savoir], qu'il faut savoir aller au delà des apparences. L'agressivité n'est pas quelque chose qui est dirigé contre un individu, mais contre ce qu'il représente à nos yeux, que nous sentons "menaçant" pour notre intégrité. Il en est de même pour toute forme de violence, aussi minime soit-elle (violence verbale, ou psychique, la plupart du temps). L'agresseur se défend contre ce qu'il perçoit, dans la subjectivité de sa réalité, comme une menace.
Un cadeau peut être perçu comme une menace...
L'amour peut être perçu de même, aussi incompréhensible que ça puisse paraître. J'ai trouvé un texte qui décrit fort bien ce mécanisme des blessures d'amour qui, poussé à l'extrême, conduit aux violences conjugales et familiales. Violences qui me semblent bien plus répandues, quoique de façon suffisamment réduite pour être admissibles, que ce qu'on pourrait croire.
La rencontre de l'autre dans sa différence -et le couple en est un parfait exemple- oblige à une mutuelle adaptation. Or s'adapter, c'est remettre en question ce que l'on avait établi comme confortable pour soi (des névroses peuvent paraître "confortables"...). C'est donc accepter que ce que je crois "vrai" ne le soit pas pour l'autre. Je ne peux plus dire « je suis comme ça ! » lorsque l'autre me montre qu'il me perçoit autrement. Et réciproquement. Deux réalités qui cherchent à se conjuguer, obligeant à remettre en question des certitudes bien commodes sur des visions de soi, des autres et du monde. C'est en cela que la rencontre est déstabilisante, et d'autant plus qu'elle est poussée, profonde, intime. Le couple, qu'il soit éphémère ou durable, la famille, sont les lieux privilégiés de cette remise en question. On peut l'accepter... ou le refuser.
Pas étonnant que les retrouvailles familiales réactivent un certain nombre de malaises, lorsque demeurent des contentieux jamais vraiment réglés. Pas surprenant non plus que les relations intimes puissent devenir le théatre de déchirements parfois violents.
Il en est de même, à beaucoup plus grande échelle, pour ce qui est des visions des places de chacun dans la société. Idem dans le domaine des cultures, des croyances, ou dans celui des religions. Ce sont autant de repères de stabilité personnelle, ou groupale. L'autre peut paraître alors tellement menaçant pour les certitudes qui me tiennent debout qu'il me faut le repousser, le réduire, ou carrément le supprimer.
Sans aller jusqu'à de telles extrémités, dans toute relation l'autre me menace de me faire voir ce que je ne veux pas voir de moi. L'autre me révèle qui je suis et que je fuis.
Pour autant, les choix de chacun ne sont pas à juger tant qu'ils ne deviennent pas liberticides : refuser la remise en question personnelle est aussi une question de connaissance de soi. Refuser de toucher à ce qui me ferait perdre ma cohésion, garder les certitudes qui me font tenir debout, sont bien des choix vitaux. Des "résistances", comme diraient les psys...
C'est ce que je suis en train d'intégrer.
Tiens... finalement je n'ai pas eu tant de difficultés à élaborer un peu mon sujet de préoccupation. Comme quoi, même une tentative perçue comme vaine peut avoir des effets positifs....
Ces réflexions n'ont bien sûr rien à voir avec les fêtes de noël. Quoique...

En Vercors, le jour de noël, au cours d'une balade familiale
22 décembre 2007
Les cadeaux obligatoires
Suite à mon précédent billet autour du non-exploit qui consiste à résister au conditionnement noëlien, le commentaire de Kyrann pose cette question : « comment faire pour éviter les cadeaux « obligatoires » ? »
Ben oui : qu'est-ce qui fait qu'on puisse se sentir "obligé" d'offrir quelque chose ?
Qu'est-ce que je risque si je ne me plie pas à l'obligation.
Finalement, de quoi ai-je peur ?
Mais d'abord, c'est quoi un cadeau ? Je crois qu'il y en a de deux sortes : le don et l'échange. Les premiers sont un signe d'affection spontanée (je te le donne parce que j'en ai envie). Les seconds sont utilisés comme lubrifiants relationnels (je te le donne à titre d'échange de bons procédés). Les deux types de cadeau se confondent souvent, et c'est à mon avis ce parasitage qui peut rendre leur utilisation compliquée.
Si je donne "gratuitement", je ne calcule rien. Je n'attends rien en retour. Je ne risque donc pas d'être déçu. Ce sont des cadeaux dont la valeur réside dans l'acte de don, sans notion de valeur.
Si je donne en attente de réciprocité, il y a une question de valeur, d'équivalence. En fait je ne donne pas : j'échange. J'attends un retour. Et si je ne reçois pas autant que la "valeur" (affective, symbolique, ou pécunière) que j'ai mise dans le cadeau, je peux être déçu.
Les premiers donnent de l'amour, les seconds en attendent. Voire en demandent...
Pour ma part les "cadeaux" de la seconde catégorie me mettent mal à l'aise. Je ne me sens pas vraiment libre dans ces enjeux d'échange, parce que la valeur que chacun attribue n'est pas équivalente. Tant qu'on reste dans le symbolique, le non mesurable, ça reste simple. Dans l'affectif, ça devient déjà un peu plus compliqué. Mais la valeur qui me dérange le plus est celle qui est introduite par l'argent. Argent et amour ne font pas bon ménage.
Pour me simplifier la vie j'ai fait en sorte de ne plus me sentir obligé de faire des cadeaux. Ce qui implique, par réciprocité, que j'ai exprimé le souhait de ne plus en reçevoir. Je n'ai pas besoin de cadeau matériel pour savoir l'affection que l'on me porte, et j'espère que celle que je donne est suffisamment éloquente.
Bon... dans la famille élargie ma sortie du cercle des cadeaux mutuels à fait grincer quelques dents, au départ, mais je constate que finalement tout le monde à cessé de s'en faire ! Sauf ma mère, qui ne peut s'empêcher d'offrir un petit quelque chose à tous...
Avec mes enfants je procède de même. Je n'imagine pas de ne pas leur offrir quelque chose "en plus". Quelque chose qui est choisi, signifiant, et s'inscrit dans un esprit de transmission de valeurs personnelles (morales, intellectuelles, etc.). Mais je ne m'y sens pas du tout obligé. Par contre je n'offre rien à ma mère, et je n'en apprécie que davantage ses petits cadeaux, qui ne s'inscrivent pas dans une attente de réciprocité. Avec Charlotte la question s'est toutefois posée ces dernières années, par rapport au symbolisme de la séparation. Mais j'ai fait comme je le sentais...
Quel risque ai-je pris en me soustrayant de l'obligation des cadeaux ? Celui de contrarier les personnes qui ont besoin d'en recevoir pour se sentir aimées ! Le risque de susciter leur ressentiment à mon égard. Mais aussi la chance d'établir des rapports plus sains, fondés sur le fond plutôt que sur les apparences (songez au fait que les cadeaux sont souvent déballés en public...). J'ai choisi d'avoir des rapports plus authentiques. Jusqu'à ce jour, je ne crois pas avoir perdu l'affection de qui que ce soit à cause de ça...
Quelle peur ai-je affronté en agissant ainsi ? Celle d'être rejeté, celle de perdre l'affection de personnes que j'apprécie. En fait, je me suis libéré de ce qui peut pervertir les relations. Je crois y avoir trouvé quelque chose de plus vrai.
Cependant tout cela me demande un réajustement constant car je reste soumis à la crainte de ne pas être apprécié (crainte du rejet, etc...). Les cadeaux de la vie quotidienne sont nombreux, qu'ils se situent dans un coup de main, une écoute, une attention, ou tout simplement un sourire. Ce peut être au travail, en relations d'amitié, ou à la maison (pour ceux qui vivent en couple ou en famille). Qu'ils soient du registre du don ou de l'échange demande parfois à être discerné pour ne pas entrer malgré soi dans des logiques de "dettes". Je pense aussi à des "cadeaux" un peu particuliers, qui nous intéressent tous ici : les commentaires sur les blogs. Dans quel mesure sont ils généreux et désintéressés ? Dans quel mesure ne trahissent-ils pas une attente de retour ? Ou un "affichage" de ce qu'on a envie de montrer de soi (n'oublions pas qu'eux aussi sont visibles "en public"...) ? Hmmmm, pas forcément évident de le savoir, hein ? À ce titre les relations via internet, avec leur proximité distante, sont une bonne école d'apprentissage de l'authenticité...
21 décembre 2007
Non-exploit
Ayant la chance de ne pas habiter dans une grande ville, je me permets de me dispenser de la corvée que représente la participation au grand pélerinage de la consommation festive. Je n'ai pas cherché à aller dans les temples des grandes enseignes commerciales, trop lointaines, et me suis contenté d'une librairie relativement modeste. Certes, je n'ai pas eu droit à la profusion d'ouvrages dont je peux imaginer la diversité démultipliée ailleurs. Mais le grand avantage, c'est que j'ai évité la cohue, qui présente le désagrément notable de me faire perdre mon flegme. J'ai donc pris le temps de feuilleter les livres proposés, en disposant de la place nécessaire sans être dérangé toutes les trois minute. Une dizaine de clients silencieux et concentrés, un libraire disponible, une ambiance calme... ça m'a parfaitement convenu.
Par commodité (mon souci environnementalise me dissuade de multiplier les déplacements superflus), j'ai quand même fait une entorse à mes habitudes : je suis passé au petit hypermarché qui se trouve sur mon trajet. J'avais besoin de faire quelques courses de nourriture quotidienne et, comptant sur l'heure tardive, j'étais prêt à risquer une éventuelle surfréquentation festive si toutefois elles restait supportable. Heureusement il était l'heure de la messe télévisuelle de 20h et la fréquentation du magasin était tout à fait confortable.
Je n'ai pas pu contourner l'obstacle inévitable constitué par le rayonnage de papillottes scintillantes. Ni les piles de coffrets de chocolats industriels dans leurs boites d'autant plus luxueuses que le contenu est faible (merci pour le suremballage...). Regardant tout ça d'un oeil distrait et amusé, je suis allé droit vers mon objectif premier. J'ai vaguement ralenti devant quelques victuailles que la tradition voudrait rendre incontournables, mais le prix m'a dissuadé de toute vélléité d'achat. Je m'en suis tenu à ma boite d'oeuf et mon gruyère rapé, mes six briques de lait, mon filet de mandarines, etc. Bref : comme d'habitude.
J'en parle presque comme si j'avais accompli un exploit hors-norme. Il paraît qu'il serait difficile d'échapper au conditionnement socio-médiatico-commercial. Ben... ça ne me semble pas si compliqué.
20 décembre 2007
Comprendre au delà des mots
Ceux qui me lisent assidument n'ignorent pas que je suis porté à l'introspection comme d'autres le sont sur la bouteille, et ce depuis fort longtemps. Les tentatives d'analyse du fonctionnement de l'esprit me sont donc familières. Autrefois je tentais de comprendre mon propre fonctionnement (ce qui est déjà passablement compliqué...), mais à la longue je me suis rendu compte que celui des autres m'intéressait de plus en plus (car il m'est encore plus insaisissable). Avec, évidemment, une faille entre mon mode de pensée, relativement connu, et celui des autres, très largement inconnu. Cette différence, qui restera mystérieuse par son impossibilité à la supprimer, stimule ma curiosité et ma réflexion. Je crois que la complexité m'attire. C'est comme un défi...
Les (faux) hasards de l'existence faisant bien les choses, il se trouve que j'ai été amené à croiser la route de personnes qui sont, ô surprise, elles aussi portées au regard introspectif. L'expression de leurs réflexion est une aide précieuse pour relever le défi susmentionné, tout autant qu'un chemin de rencontre et d'émulation réciproque. Cet échange intellectuel n'est cependant pas le plus fréquent dans les relations humaines et il arrive que l'autre n'exprime pas son ressenti dans un langage directement intelligible. Il peut même se le dissimuler à lui-même sous des comportements inconscients. L'observation de l'autre offre donc d'autres champs de compréhension, et est donc devenue à mes yeux sujet de grand intérêt. De fascination, pourrais-je presque dire, si je ne craignais de me laisser emporter dans les superlatifs.
En fait, en tentant de comprendre le mystère de l'autre (et d'autant plus qu'il le dissimule), c'est moi aussi que je comprends au delà de ce qui m'est conscient. J'ai donc tout à y gagner. De plus, me comprendre (i.e. trouver un sens) dans le registre inconscient, c'est me permettre de mieux accéder à l'autre, par delà les barrières inconscientes qu'il érige afin de tenir debout. Finalement c'est une part du fonctionnement universel de l'humain que je décrypte au fil des années. Rien de moins.
Mon chemin de vie me porte doucement à m'intéresser professionnellement à l'analyse comportementale. C'est un mouvement lent parce que mon métier précédent, en prise directe avec la nature, se situait bien loin de ce registre. Il n'empêche que ce même métier m'a fourni quelques bases qui peuvent être utilement transférables. Notamment par rapport à la patience, à la non-compressibilité du temps, et même à l'avantage que l'on peut tirer des phénomène évolutifs lents. Or nombre d'évolutions dans le psychisme humain demandent du temps. Comme l'écrit Gilda avec une jolie formule: « J'y mets parfois le temps des arbres mais je finis toujours par arriver là où il fallait. »
Il est encore trop tôt pour moi pour mettre vraiment à profit certains liens entre ces connaissances issues de milieux hétéroclites, mais je sens bien que des connections inattendues s'établissent. Je pressens aussi que mon chemin de vie et l'expérience qui en découle me fournissent une matière que je peux commencer à exploiter avec profit. Avec un égo qui devient moins envahissant je peux mieux entrer en relation avec l'autre et me mettre à son écoute. Ce n'est pas chose évidente, parce que mes capteurs de l'autre sont insuffisamment performants. Mon doute existentiel à très longtemps, par autocensure, rendu inopérantes mes antennes de récéptivité. Et même maintenant, alors que je me sens moins parasité par mon propre bruit intérieur, celui-ci peut vite enfler dès que la différence de l'autre génère un trouble en moi. Apprendre à écouter l'autre c'est déjà savoir mettre un filtre sur soi. C'est aussi se connaître suffisamment pour ne pas réagir avec l'égo.
Ce long préambule me mène à mon propos :
Je me vois inclus, sans l'avoir vraiment cherché, dans divers espaces de mise en commun du soi. Groupes de paroles, groupes de réflexion, groupes d'apprentissage de conscience de soi. Outre le vif plaisir que je ressens dans ces petites assemblées, je me sens porté par une énergie et une implication forte. Moi qui suis habituellement discret en groupe, je m'y vois prendre aisément la parole. Sans crainte. Mon vieux doute sur la validité de mes pensées semble avoir été balayé, à force de voir ma parole écoutée...
Dans ces divers groupes il m'arrive de mesurer le grand décalage qui existe entre les connaissances de mes comparses et les miennes, face à ce que transmet le formateur ou l'animateur. Je me sens parfois un peu "à part", à cause, précisément, de mes années d'introspection et de connaissance de certains fonctionnements comportementaux. En outre j'ai une petite expérience en formation que les autres n'ont pas. Du coup j'essaie d'agir dans le même sens que l'animateur, tout en pouvant garder la posture de participant qui m'est dévolue. Je me vois un peu entre le formateur et les formés. D'ailleurs il m'arrive fréquemment de me mettre dans la peau de l'animateur, observant ses réactions, ses techniques, sa façon d'aborder et gérer les situations. Ce que je n'ai plus vraiment besoin d'apprendre dans le contenu qu'il transmet libère un espace pour apprendre sur sa technique d'écoute. J'aime bien ce léger décalage qui me permet de jouer entre le retrait et la présence. Je me sens encore plus en conscience en pouvant observer selon deux faces : celle du groupe ou celle de l'animateur.
La semaine dernière le groupe de érémistes avec lequel je travaille a suivi une formation obligatoire consistant à prendre soin de soi (santé, stress, etc). Tout le personnel était convié mais mes collègues encadrants ne se sont pas sentis concernés (!?) et je suis donc resté seul avec les encadrés et le formateur. Certains d'entre eux étaient très réticents face à cette formation, et j'ai noté que ceux qui avaient réagi le plus fortement face au thème "stress et relaxation" étaient précisément ceux qui en avaient le plus besoin. C'est à dire des personnes expansives, plutôt envahissantes verbalement, hyperactives, rétives face aux recommandation de sécurité, sollicitant leur corps de façon inappropriées. Ce sont les mêmes qui, tout au long de la séance, ont manifesté leur existence et leur désapprobation. Ils ont apporté à répétition un certain trouble, un "bruit de fond", que le formateur a fort bien su désamorcer. Manifestement hermétiques à ce qui leur était dit, ils ont eu aussi beaucoup de difficultés à rester concentrés. Lorsqu'il nous a été demandé de passer à des exercices pratiques de conscientisation du corps, au moyen d'exercices respiratoires ou de mouvements, il était flagrant que tout en eux résistait à ce réinvestissement. Soit par une incapacité à se détendre, soit au contraire par une impossibilité manifeste à mobiliser un corps avachi, sans consistance. L'un a dit « je ne sens rien » pendant un exercice destiné à justement faire prendre conscience de son corps. Un autre a fini par clamer ce qu'il n'avait cessé de répéter avant la formation : « tout ça, ça sert à rien ! ». J'observais de temps en temps du coin de l'oeil chacun et "sentais" leur dynamique comportementale. Avec une capacité de lecture un peu distanciée j'ai pu décoder partiellement leur mal-être. Il m'était nettement perceptible. Avec ces personnes, toutes plus ou moins accidentées de la vie, je bénéficie d'un poste d'observation de choix. J'apprends beaucoup.
Le lendemain, sans lien avec la situation précédente, nous avons eu une séance d'analyse de la pratique avec une psychanalyste. L'analyse de la pratique, c'est la mise en commun des questionnements de personnes impliquées dans la relation d'aide et confrontées à des problématiques particulières. La psychanalyste tente alors d'élaborer des pistes, de décrypter la situation et le sens de comportements singuliers, puis de fournir quelques clés de comprehension. J'ai donc fait part de mes observations autour de ces personnes hyperactives et envahissantes, et de mon souci de les voir rester hermétiques à ce qui pourrait les apaiser.
Habile, la psy sut me faire comprendre indirectement que j'avais moi aussi à m'interroger sur ce qui me dérangeait dans leur attitude... Oups ! effectivement, ça c'est à moi de voir. Mais elle a surtout affirmé que s'ils agissaient ainsi c'est que ça leur était probablement nécessaire, voire vital. Une tratégie de survie qui consiste à ne pas être dans la conscience de soi, parce que celle-ci pourrait bien être trop douloureuse. D'ailleurs, ces personnes sont aussi celles qui manifestent fermement leur désir de ne pas penser. Le travail forcené, l'hyperactivité, empêchent bien sûr de penser à soi... A suivi un long échange entre les encadrants et la psy, qui nous a suggéré des pistes de compréhension. Et bien souvent, il faut aller au delà des apparences. Comprendre à travers un comportement l'inverse de ce qui est affiché. En gros celui qui s'affiche veut cacher qu'il est l'inverse de ce qu'il montre. Affirmer « je suis comme ça », veut surtout dire « je ne veux pas montrer que j'ai peur d'être l'inverse ». Fascinant de chercher à décrypter au delà des apparences, non ?
[eeeeuh... et moi, qu'est-ce que je cherche à être ou ne pas être, en écrivant mes réflexions ??]
Voila ce qui me plaît : comprendre les réactions humaines. Donner sens. Et même si rien n'est certain, avancer pas à pas vers une meilleure adaptation à ce que l'autre à de différent. Dans la relation d'aide, c'est tenter de lui apporter ce dont il aurait besoin mais dont il n'a pas concience. Faire précautionneusement prendre conscience qu'il y a peut-être quelque chose au delà des barrières de protection, mais sans les affaiblir... parce qu'elles sont nécessaires. Savoir secouer à bon escient, aussi, et donner un cadre à ceux qui cherchent des limites. Ni trop, ni trop peu.
Passionnant vous dis-je...
Voila qui me ramène à la question que j'ai posée à ma psy, la semaine dernière :
Moi : « Vous aimez votre métier ? »
Elle, avec un grand sourire : « Oui, beaucoup. J'aime beaucoup mon métier ! »
Je m'en doutais, mais ça m'a fait plaisir de l'entendre confirmé.
11 décembre 2007
Séparation, rupture : les mots à dire
Je participe depuis quelques semaines à ce qu'on pourrait appeler "groupe de parole" pour des personnes ayant un statut précaire, ou en difficultés sévères. Échanges très enrichissants, évidemment, où ressemblances et différences d'itinéraires et de personnalités se conjuguent pour donner matière à réflexion. Au fil des séances se livrent ainsi des histoires de vies qui, une fois passé le vernis qui consiste à laisser croire que chacun maîtrise sa situation, montrent la profondeur d'inquiétudes lourdes et légitimes. Chez des personnes plutôt habituées à montrer qu'elles encaissent bien les choses apparaissent des souffrances humaines proches de la détresse.
Ainsi, comme si elle devait confirmer mon dernier billet au sujet des ruptures, l'histoire d'Henri.
Henri est un joyeux luron, toujours à plaisanter. Le regard rusé, avec un sens aigu de l'observation, il a des remarques pertinentes qui font mouche. Mais Henri à le sang chaud, et ne s'en cache pas. Il se sait capable de grande violence, voire de meurtre. Il en est conscient et garde toujours avec lui des médicaments adéquats, tout en étant suivi par un psy. Au fil des séances, le joyeux Henri à souvent laissé filter une profonde souffrance. Lorsque le groupe travaillait à partir de mots censés représenter certaines idées de la vie, Henri utilisait parfois des mots très fort. Ainsi, à propos de son métier, un "misère" à faire frissonner cotoyait le mot "bonheur", facétieusement déposé avec un effet de surprise calculé. Car il aime passionnément son métier, mais crève de vouloir le vivre. Son métier c'est sa vie, et même au delà.
Henri est agriculteur. Il ne pouvait imaginer que son fils ne reprenne pas la ferme ancestrale... mais y avait mis des conditions telles que le fils, incapable de supporter cette pression paternelle autoritaire, à fini par renoncer. Ainsi, en brisant les espoirs du père, dans un sursaut existentiel que l'on peut comprendre, le fils a choisi de se sauver. Au sens propre et au figuré : il est parti.
Il est parti depuis des années, et ces deux-là ne se voient plus, ne se parlent plus. Au mariage de sa soeur le fils est venu, mais père et fils ne se sont pas adressé la parole. Ils étaient comme deux étrangers. Le père en veut terriblement à son fils, et lui a fait payer très cher cette déception avec une violence dont Henri ne se cache pas. En thérapie, il semble avoir fait un important travail de conscientisation. Il demeure cependant porteur d'une haine, pas tant vis à vis du fils que de ce que le sort lui impose : sa ferme ne sera pas reprise. Ainsi, une détestation absolue à l'encontre du voisin, pourtant seul capable de continuer à exploiter la ferme : « Jamais ! plutôt le tuer que de le voir reprendre ma ferme ! ». Haine qui s'explique en filigrane par le fait que ledit voisin, de l'âge du fils d'Henri, à repris LUI, la ferme de son père...
Tout un flot de non-dits est ainsi apparu durant le récit de Henri, sans qu'il n'en ait été fait mention auparavant. Et bien sûr la haine père-fils masque mal une grande souffrance de ce père qui comprend confusément, mais sans ambiguïté, qu'il est pour beaucoup dans la fuite du fils...
Quel est le rapport avec mes histoires de séparations et de rupture ? Et bien que rompre un lien fort n'est pas qu'une perte de lien, mais aussi la mise sous clé de mots à dire. Deux personnes qui se tournent le dos obstinément, chacune rendant l'autre "responsable", mais incapables de "vider l'abcès", pourtant seule solution pour une vraie paix intérieure et relationnelle. Tout travail thérapeutique, toute forme individuelle d'acceptation et de lâcher-prise, de pacification intérieure, ne vaudra jamais un véritable dialogue. Ce sont des pis-aller, qui peuvent avoir une certaine efficacité (fort heureusement !), mais ne peuvent neutraliser ce que le non-dit empoisonne.
Dans les commentaires du billet précédent, Alainx m'a permis de mettre en évidence le fond de ma recherche en apportant un contrepoint à mes propos. En évoquant les ruptures nécessaires, alors que je m'efforce de comprendre leur sens profond, il m'a fait réaliser que ce qui motive ma conviction c'est toujours la réduction des souffrances. Or une rupture fait déjà suffisamment souffrir pour ne pas en rajouter.
Une rupture relationnelle, telle que ce qui se passe dans de nombreux couples, c'est déjà une grande souffrance. Même si elle se passe en plein accord, même si elle est verbalisée, la perte du lien renvoie à quelque chose d'archaïque en nous. Même harmonieuse, une séparation fait mal.
Mais si en plus, telle que celle d'Henri avec son fils, elle se fait dans une insuffisance de mots, ou dans le silence total qui rend deux personnes "étrangères", on rajoute à la perte de l'autre la violence du manque de sens. Et là ce n'est plus quelque chose qui est lié à l'autre, mais quelque chose qui nous est intérieur. Un grand point d'interrogation : Pourquoi ? Qu'il soit formulé dans un « qu'ai-je fait (pas fait) ?, qu'ai-je dit (pas dit) ? », ou qu'il se concrétise en haine chargeant l'autre de toutes les fautes, il y a au fond cette question : que s'est-il passé pour en arriver là ? Qu'avons nous fait de nous ?
C'est d'ailleurs la seule question digne d'intérêt, et toute recherche de "fautes" de l'autre n'est que fuite en avant. Fuite de soi... devant soi. Car la réponse est autant en nous qu'en l'autre. D'où, et c'est tout le sens de mes réflexions récurrentes, l'importance de communiquer afin que soit entendu réciproquement le ressenti de l'autre. . Cet autre qui, en tant que miroir dans lequel je vois les effets de mes comportements sur lui, détient les indices qui peuvent me mettre sur les pistes que j'ai à explorer en moi. Si c'est bien moi et moi seul qui ait la clé, c'est l'altérité qui m'offrira les indices. Et le mieux placé, lorsque c'est possible, est bien celui avec qui la relation est devenue "insupportable". Car ce que je ne supporte pas chez l'autre est évidemment ce qui en lui me fait comprendre mes limites à l'acceptation de sa différence. Quant à son ressenti, il explique ses réactions... celles auxquelles précisément je donne un sens lorsque je ne les comprends pas.
Ma clé (conscientisation et responsabilisation) ouvre donc à la fois à ma part de responsabilité... et potentiellement à la vraie paix relationnelle. Car chacun dispose du pouvoir de faire une moitié de chemin vers l'autre. De tendre une main.
Si Henri veut trouver la paix, il devra faire des pas en direction de son fils. S'il reconnait ses erreurs et ose le dire, tout en allégeant sa conscience, il entr'ouvrira peut-être une porte. S'il peut aussi entendre ce que son fils a accumulé de ressentiment, si les non-dits parviennent à être exprimés, alors ils pourront probablement se remettre sur un chemin de paix. Sinon ils verront la suite de leur existence empoisonnée par des incompréhensions, aussi enfouies soient-elles, jusqu'à ce qu'ils crèvent avec ce poids comme ultime compagnon de route. La mort comme seule délivrance...
Edit du 12 décembre : lire aussi les intéressants commentaires qui suivent. Ils précisent et amendent ce texte avec pertinence.
09 décembre 2007
Libres pensées
Très souvent, lorsque j'ai rendez-vous chez ma psy, elle me reçoit en retard. Ça me laisse le temps de me recentrer sur le sujet que je vais aborder. Parfois j'entends, de l'autre côté de la porte, des paroles insuffisamment audibles pour que je puisse suivre les confidences de la personne qui me précède (et heureusement, d'ailleurs !) Mais parfois il y a des gens qui parlent fort.
Lors de ma dernière visite il y avait une dame qui parlait très fort. Je l'entendais se lamenter, et ma psy était bien plus loquace qu'avec moi pour tenter de la contenir, ou du moins la recentrer (et moi j'avais du mal à me concentrer dans un tel raffut !). J'entendais la dame répéter avec insistance « il ne faut pas que je reste sans rien faire, sinon je me mets à penser ! Je ne veux pas penser ! ».
À mon travail, avec des personnes en insertion au profil très varié, j'entends régulièrement ce genre de rengaine : « au moins, quand je travaille je ne pense pas ». Ou encore « travailler ça m'occupe l'esprit ». D'autres variations aussi : « il faut s'occuper, ne pas rester sans rien faire ». S'occuper c'est parfois regarder la télé, ou "faire" les magasins...
C'est incroyable comme penser peut être ressenti comme quelque chose à éviter. Je comprends que la vie de certains ne soit pas très enthousiasmante, mais de là à éviter de réfléchir...
[D'ailleurs, est-ce une coïncidence si ceux qui refusent de penser sont aussi ceux qui se placent régulièrement en victimes, râlent contre tout et rien, et ne se responsabilisent pas en attendant que tout leur soit donné ?]
Pour moi c'est le contraire : travailler m'empêche de réfléchir librement. Quand ça dure, ça me frustre. J'ai l'impression de moins vivre. J'aime penser, j'aime chercher à comprendre. J'aime m'accorder le temps de cogiter, plus ou moins utilement.
Et même celui de laisser flotter ma pensée suivant son libre cours.
08 décembre 2007
De la patience relationnelle
L'interaction relationnelle est devenue un sujet de grand intérêt pour moi. Je ne cesse d'en explorer les contours et régulièrement les réflexions des autres nourrissent les miennes. Voici ma dernière récolte :
« Le jour où j'ai quitté la maison pour ma propre survie, je l'ai détruit, je le sais. Il en est même mort. A petit feu. Mais je n'avais pas le choix. »
Il était une fois
« Avant de se replier sur un temps d'hibernation, ne pas oublier de vérifier (...) qu'il n'y a pas dans notre entourage des proches pour lesquels notre présence à la vie est importante, voire essentielle. »
Fabeli, chez Alainx
J'ai trouvé intéressante cette opposition entre deux postures relationnelles. Dans le premier cas il est parlé de survie, d'actes définitifs, en sachant les conséquence lourdes (éventuellement "mortelles", au sens psychique) que cela peut avoir sur un autre. Le "pas le choix" indique que le choix fait est celui de se préserver, quelles qu'en puissent être les conséquences. Une prise de distance pour ne pas aller jusqu'au sacrifice. Un choix vital.
Dans la seconde posture apparaît un réel souci de l'autre, de ses besoins essentiels, lorsque mon besoin d'une distance temporaire est nécessaire. Il n'est pas là question de survie, ce qui laisse supposer qu'il reste encore une marge de manoeuvre.
C'est bien cette marge qui différencie les deux situations. Dans le second cas les choses sont encore négociables, la rupture unilatérale n'est pas imposée.
À chaque fois que je suis confronté à ce genre de réflexions, je m'interroge de nouveau : comment peut-on en arriver à ne plus pouvoir être en relation ? Qu'est-ce qui a fait que les besoins de l'un deviennent inacceptables pour l'autre ? Et inversement, jusqu'où doit-on tenir compte des besoins de l'autre ?
Le mot "survie" me semble vraiment éloquent. Se mettre à distance, partir, quitter la relation, c'est bien "se sauver". Un choix vital où l'autre passe au second plan. Et tant pis si cet autre se noie, chacun sauve sa peau comme il peut.
Ces questions m'interpellent, parce qu'elles vont à l'encontre de ma conception idéale des relations humaines. Si j'ai maintenant bien admis que chacun était le mieux placé pour prendre soin de soi, je considère qu'il devrait toujours demeurer cette marge qui permet de tenir aussi compte d'autrui. C'est à dire que le repli, l'hibernation, la distance, n'aient pas lieu trop tardivement, afin d'éviter le définitif, donc la mort de quelque chose. Or il me semble constater que pour pas mal de gens cette marge n'existe pas vraiment. C'est tout d'un coup que c'est devenu trop, avec réaction en proportion.
On peut supposer qu'une plus grande vigilance relationnelle, une meilleure connaissance de soi et de nos limites, une plus grande attention portée à l'autre, pourraient éviter de sacrifier l'un ou l'autre. Je pense qu'il y a toujours des signes avant-coureurs. Le trop n'étant qu'une accumulation de choses supportées difficilement... D'où l'importance d'une verbalisation, et d'un positionnement clair : dire ce qui me déplaît. Que l'autre sache bien à chaque fois qu'il empiète sur mes limites vitales et que je les défends.
Mais ce positionnement clair n'est-il pas la chose la plus difficile qui soit, en matière relationnelle ? Se dire, déjà, n'est pas la chose la plus évidente. Mais en plus il ne suffit pas de dire : encore faut-il que ce soit compris suffisamment précisément, entendu, et surtout accepté. Or les limites de l'autre, qu'il m'impose en étant lui-même, restreignent la liberté à laquelle j'aspire. L'autre me montre sa réalité, toujours différente de mes souhaits, mes désirs, mes idéaux. Ta réalité et la mienne, différentes, peuvent-elles se conjuguer en une réalité commune ? Être en relation c'est faire appel à l'acceptation des différences, tellement enrichissantes pour l'ouverture mutuelle des l'esprits. Enrichissantes, parce qu'obligeant à la remise en question permanente de ce que je pense et qui me constitue.
C'est évidemment la communication qui lubrifie les inévitables frottements interpersonnels. Tant qu'elle se maintient la relation peut évoluer pour le bénéfice de chacun.
Mais la prise de distance, qui marque un refus de poursuivre tel quel, et surtout si elle tend vers quelque chose de radical, supprime du même coup le lubrifiant relationnel. Les différences ne parviennent plus à coopérer. Pis, elle tendent à se radicaliser. L'autre est perçu comme menaçant pour mon équilibre vital, et les avancées qui avaient été possibles ensemble semblent soudain avoir outrepassé mes limites. En fait, c'est comme si on avait forcé la machine.
C'est là que je crois que la patience relationnelle, le "laisser le temps au temps", est un des éléments essentiels pour éviter de "tuer" quelque chose en l'autre, en soi, et finalement dans le lien humain. Car toute relation coupée est un échec dans ce qui nous relie à l'altérité. Même si on s'en remet (plus ou moins bien), il restera la trace d'une blessure. Une cassure de confiance viscérale, une perte de naïveté qui se traduira au mieux par une prudence, voire une méfiance, ou carrément un rejet vis à vis du type de relation incriminée. On le voit souvent systématisé dans les relations hommes-femmes, après ce genre de déceptions destructrices de soi. On en arrive aux généralités sur "les hommes sont tous des...", "les femmes des...", ou "l'amour c'est toujours..."
Ainsi une rupture relationnelle n'est pas qu'une séparation d'avec l'autre, mais aussi d'avec soi : rêves, aspirations, idéaux, désirs. En "tuant" (par le rejet, la haine) l'autre en qui on avait cru, on tue aussi une part de soi. Une part essentielle qui touche à la confiance en soi, l'estime de soi, mais aussi la confiance en des valeurs humaines. Et cela d'autant plus qu'on avait placé sur l'autre des espoirs élevés, plus ou moins consciemment. L'amour étant évidemment le plus fort investissement, que ce soit dans les liens familiaux ou les alliances amoureuses, a fortiori dans les couples au long cours. C'est pareil pour les grandes amitiés.
Pour ma part, confronté à la prise de distance de relations fortes, tant en position d'acteur agissant que subissant, je me suis rendu compte que ma patience est probablement assez grande. Je vois cela comme une chance qui m'a permis de ne pas sombrer dans trop d'amertume lorsque j'ai subi l'éloignement, ni de laisser tomber les personnes vis à vis de qui c'est moi qui ai installé une distance. Parce que je considère qu'un lien est sacré, je crois les avoir toujours maintenus "au chaud", m'abstenant de toute froideur, même quand je me mets à mon tour à distance pour me préserver. J'ai toujours réagi en gardant cette marge qui permet que rien ne soit définitif, porte ouverte, fil du lien maintenu. Avec moi le dialogue est toujours possible, et souhaité comme source de connaissance, de compréhension, et d'enrichissement par les différences. Quelle que soit l'évolution d'une relation, je crois qu'elle peut continuer à apporter à ceux qui choisissent de ne pas radicaliser la rupture. Je considère qu'on a bien davantage à apprendre et comprendre dans l'observation des différences qui "éloignent" (en fait : remettent à la distance optimale) que dans les similitudes qui ont rapproché.
Encore faut-il que le fil ne soit pas coupé. Ce qui implique d'avoir gardé suffisamment de marge de patience réciproque pour trouver ensemble à quelle distance se situer pour l'équilibre de chacun. Sans que personne ne soit sacrifié. Cela implique aussi que soit entièrement accepté le besoin d'éloignement de l'autre. C'est une autre forme de patience, et même de confiance, qui vient titiller la peur de l'abandon, donc celle de la solitude. Mais là s'ouvre un autre chapitre...
Tout cela étant une réflexion intellectuelle, condition sine qua non, mais insuffisante, pour le vivre avec les tripes dans le feu de l'action.
