Alter et ego (Carnet)

Itinéraire d'une ouverture à soi et vers autrui

22 janvier 2008

Quand l'aisance exclut

Seize femmes et deux hommes. Dix-huit personnes qui se découvrent et apprennent à se connaître. Un groupe en formation, dans les deux sens du terme : en constitution et en apprentissage. Un groupe qui va se cotoyer durant deux ans et demi, et dont la synergie fait partie intégrante de la formation. Chacun dispose d'une expérience, d'un savoir, et c'est le partage de cette diversité qui contribuera à la qualité du parcours effectué ensemble. Nous sommes là pour apprendre à écouter l'Autre, laisser à la parole la place nécessaire à la prise de conscience. Cela implique de ne pas juger ni interpréter, et n'intervenir qu'à bon escient. C'est aussi apprendre à s'adapter à d'autres façons de penser que la notre. Être accueillant, réceptif, et non excluant.

Dans le groupe chacun est invité à faire part de ses ressentis et observations, à prendre la parole dans le cadre défini des apprentissages. Nous sommes là pour nous écouter autour du programme dispensé par les formatrices.

Dès la deuxième journée, une des participantes, plutôt discrète jusque-là, nous a fait prendre conscience que ce ne serait pas aussi simple que ce que la bonne volonté pourrait laisser croire. Voici, dans les grandes lignes, ce qu'elle nous à dit: « Je ne me sens pas très à l'aise ici. Pas vraiment à ma place. Je n'ai pas un langage aussi élaboré que le votre, je ne me pose pas autant de questions, je ne sais pas autant de choses que vous. Là où je travaille c'est un milieu simple, et je n'ai pas l'habitude de parler des sujets que nous abordons ».

J'ai été très touché par cette intervention. D'une part parce qu'elle était franche, sincère, et par là-même émouvante. D'autre part parce que je fais partie des personnes qui avaient notablement pris la parole. Or je dois reconnaître que désormais je n'ai pas vraiment de difficultés à m'exprimer avec une relative aisance. L'écrit m'a probablement appris à manier les mots et assembler les idées. Par ailleurs, depuis le temps que je me pose des questions... j'ai forcément trouvé un certain nombre de réponses. J'ai beaucoup lu d'ouvrages spécialisés, j'ai déjà eu une formation à l'écoute. Je dispose donc d'un certain savoir qui peut, je le découvre, avoir un aspect "impressionnant" pour ceux qui n'auraient pas autant intellectualisé les choses que moi.

Pour autant mon savoir reste largement fragmentaire. Parce qu'intellectuel, précisément. Il est complété par l'expérience vécue, c'est certain, mais celle-ci est limitée à mon individualité. À mon mode de pensée, à ma façon de ressentir les choses. Il me manque la dimension universelle qui vient de l'altérité, c'est à dire l'essentiel.

J'ai été ému par les impressions de cette jeune femme désemparée, et je me suis senti gêné de faire probablement partie [là c'est moi qui interprète...] des personnes qui l'avaient faite se sentir mal à l'aise. Ce n'est peut-être pas le cas mais, quoi qu'il en soit, elle m'a fait prendre conscience que l'expression, l'aisance, le langage pouvaient être excluants. Même au sein d'un groupe qui travaille précisément à l'écoute et l'accueil de l'autre ! Même avec les meilleures intentions...

Ce qui m'interpelle c'est que j'avais remarqué que cette jeune femme se tenait en retrait. J'avais donc bien capté quelque chose intuitivement. Mais je n'en ai rien fait. Je n'ai pas osé aller vers elle, notamment en la voyant isolée durant une des pauses. Je n'ai donc pas "entendu" en moi ces signes.

Mais cette leçon de vie m'a surtout permis de prendre conscience qu'une aisance dans l'expression et le développement des idées pouvait nuire à la rencontre de l'Autre. Sans être suffisamment ouvert à son écoute, et surtout à ce qu'il ne dit pas, l'atout devient handicapant.

Brrrr.... toute mon histoire personnelle est marquée de l'empreinte de l'exclusion et je constate, non sans effroi, que mes attitudes peuvent être excluantes. J'en ai froid dans le dos...


Je me demande si, sur ce blog, le fond et/ou la forme de mon mode d'expression n'est pas excluant. Surtout quand je me prends au sérieux...

Posté par Coeur de Pierre à 09:38 - Écouter - Commentaires [12] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Ce que tu evoque me parle beaucoup. J'ai aussi un métier tourné vers l'écoute, je travaille avec des personnes à qui on a souvent envie "d'expliquer" les choses... Et qui ne sont souvent pas receptives. Dans mon métiers je sais donc "me taire" et écouter, voir les personnes qui se mettent en retrait et qui ont besoin de s'exprimer, et les y aider.
ça devient beaucoup plus difficile quand il s'agit de groupes dans lesquels je me retrouve de l'autre coté (celui de formés et plus de formatrice) ou même dans la vie privée, dans des groupes d'amis, par exemple. Puisqu'on est tous "à égalité", et que je suis à ce moment là en demande, je me rends compte que je suis parfois moins à l'écoute et de fait, je contribue à l'exclusion de certaines personnes. J'essaie d'y faire attention au maximum, mais ça ne marche pas à tous les coups.

Quand à l'exclusion au niveau du blog et de l'écriture. C'est forcément excluant ne serait-ce que par le fait que tout le mode n'a pas forcément envie de te lire... Mais si tu change ton mode d'écriture, d'autres personnes qui te lisaient avant risquent de ne plus venir... C'est compliqué hein ???

Moi en tout cas, j'aime bien venir te lire...

Posté par Mouette, 22 janvier 2008 à 11:02

C'est vrai que tu écris expliques,très bien tout ton parcours.Souvent cela m'en bouche un coin.
Mais je ne me sens pas exclue pour autant car grâce à tes écrits je m'enrichis.
En ce qui concerne la parole c'est différent surtout dans des groupes où certains croient détenir "le savoir".J'ai souvent remarqué que ce n'était pas les plus intelligents mais ceux qui ont un manque d'assurance à combler.

Posté par Charlotte, 22 janvier 2008 à 16:33

J'ai une question !
je peux ?
Quels sont les modalités de l'animation par les formatrices, au niveau de la directivité dans le groupe ?
Parce que les "taiseux" (comme disent nos amis belges) c'est de la responsabilité des animatrices de leur permettre de prendre leur place...
(sauf groupe avec seulement des "observateurs")

Enfin bref, c'est au regard de ton éventuelle sur-responsabilisation que je me questionne...

Posté par Alainx, 22 janvier 2008 à 19:47

Tu as raison Mouette. Selon que l'on soit dans le rôle de l'écoutant ou dans une situation courante de dialogue on ne réagit pas de la même façon. La posture professionnelle fait qu'on adopte la distance nécessaire en s'ajustant à l'autre.

Pour ce qui est du blog, c'est vrai, je ne peux pas (ne veux pas...) tenir compte de la diversité des goûts (inconnus) de chacun. Il n'empêche que parfois je me demande si ce que je livre n'est pas trop abscons ou rébarbatif. Peut-être ne devrais-je pas me poser ces questions... mais elles sont quand même là.

Heureusement que tu me rassures sur ce point, Charlotte :o)

Pour ceux qui croient détenir le savoir et l'étalent avec un peu trop de morgue, c'est assez agaçant. J'ai tout de suite repéré, dans ce groupe, une personne de ce genre, qui se répand en mimiques avec un air prétentieux (oups... ne pas juger !). C'est pénible, parce que cette assurance affichée impressionne quand même. J'attends la grosse bourde qui la disqualifiera, hé hé...

Réponse à ta question, Alainx : il est effectivement du ressort des animatrices de faire circuler la parole et de vérifier que personne ne soit "exclu". Ce qu'elles nous ont rappellé. Mais tu pointes là sur une de mes faiblesses : je me sur-responsabilise souvent. Or je ne compte que pour 1/18° dans ce groupe...

Et pour pas plus de 50% dans toutes les relations duelles.

Bon... c'est un point sur lequel il faut que je continue à travailler ;o)

Posté par Pierre, 22 janvier 2008 à 19:59

C'est vrai que tu as quelque chose d'excluant dans ta façon de parler. Sans doute parce que tu sembles faire le tour de la question que tu abordes et le savoir...
Mais ça ne m'empêche pas d'avoir plaisir à te lire... j'ai juste appris à moins laisser de commentaires. Sûrement parce que tu donnes un peu l'impression de te suffire à toi-même dans tes réflexions.

Posté par Kyrann, 29 janvier 2008 à 14:08

(J'ai envoyé mon com trop vite)
La forme de ton blog est un monologue, et tu sembles beaucoup mieux fonctionner dans le monologue que dans le dialogue... C'est sans doute aussi une raison pour se sentir "exclu" sans pour autant l'être réellement.

Posté par Kyrann, 29 janvier 2008 à 14:17

Point sensible

Kyrann, tu appuies juste sur LE point sensible, et je t'en remercie. Je dois donc m'interroger sur ma façon de m'exprimer qui, comme je le pressens, peut ne pas correspondre à mes objectifs d'échange.

Ce que j'exprime ici est une façon d'affirmer d'affermir mes réflexions. Tant que je ne suis pas contesté par quelque argument, tant qu'il n'y a pas de désaccord, cela "valide" en quelque sorte ma pensée. Il m'importe de sentir que mes pensées sont sensées, voire "justes". En même temps... j'apprécie que l'on me fasse voir d'autres points de vue, que l'on pointe sur ce qui n'est pas tout à fait juste, ou imprécis, ou insuffisamment développé. Je recherche donc une forme déchange, si ce n'est de "dialogue" (la formule blog ne s'y prête pas vraiment).

Alors si je donne l'impression d'avoir « fait le tour de la question »... et bien je crois que quelque chose ne va pas. Mes réflexions sont un cheminement, et sont donc améliorables. Si je donne l'impression d'avoir abouti, je rate quelque chose. Non, je ne me suffis pas à moi-même : j'ai sans cesse besoin des autres pour confronter et conforter mes opinions. Je n'ai pas de certitudes autres que temporaires, prêtes à être remises en question par une part de doute. C'est comme ça que j'avance.

Ce blog est un outil de travail, de recherche, de communication, de partage. Certes, je vais peut-être relativement loin (?) dans mes développements, mais j'ai toujours plaisir à ce qu'on m'en montre les limites ou des secteurs inexplorés.

Alors si tu as envie de laisser des commentaires, ne t'en prive pas :o)

Posté par Pierre, 29 janvier 2008 à 19:43

Tu n'as pas à changer quoi que ce soit à ta façon de procéder si elle te convient. C'est vrai que le blog ne se prête pas fondamentalement au dialogue. Mais tu n'as pas à t'adapter au lectorat, juste à toi-même.
Le fait que tu ailles loin dans tes raisonnements est un plus et ce qui rend ton blog intérressant.
En revanche, si tu t'exprimes de la même façon au cours d'un dialogue, ça peut éventuellement être bloquant pour les autres...

Posté par Kyrann, 29 janvier 2008 à 22:12

Il suffit parfois de dire les choses simplement....de laisser le fond prendre son sens sans l'étouffer dans une forme, volontairement ou non, emphatique voire empesée.

Posté par kloelle, 03 février 2008 à 09:03

Simplicité

A l'oral, Kyrann, je ne développe jamais aussi longuement qu'à l'écrit, ni avec la même aisance. Je n'aime pas "prendre de la place" ni que l'attention d'un groupe se focalise sur moi. C'est aussi pour ça que j'écris aussi longuement ;o)

Kloelle, je suis d'accord avec toi, bien que « dire les choses simplement » ne soit pas toujours... simple.

Posté par Pierre, 03 février 2008 à 19:19

Bonjour Pierre
Il y a tout ce que vous dîtes, d'emblée, dans ce billet, et que je trouve terriblement pertinent. Autrement dit : je crois que je comprends.
Pareil pour la "sur-responsabilisation"...
Et enfin cette question de l'exclusion possible générée par le blog. Intense question.
Bien sûr que je ne vous imagine pas du tout devenir "didactique" ou "putassier", ou autre variante qui tendrait à une adaptation en forme de compromission pour élargir votre lectorat à tout prix.
Je crois que la simplicité est le bel horizon, et malheureusement pas le point de départ. Il ne doit pas y avoir grand monde pour qui ce peut-être le point de départ. Il faudrait avoir été extrêmement privilégié par la vie, je crois...
La question de la forme même du blog, et je veux dire par là, de tout blog me semble très complexe à cet égard. Le dialogue ? Je ne crois pas qu'il puisse s'effectuer sur un blog. Mais sans doute le blog peut-il être source d'un dialogue ensuite par ailleurs. Et j'ai cru comprendre que vous étiez déjà pratiquant :-)
La possibilité de l'échange ? Je veux le croire. Mais j'ai le sentiment aussi que la forme du blog induit que le lecteur doive pousser vraiment la porte (et là, je parle de ma petite "expérience" en tant que lecteur) pour que l'échange soit possible. Ainsi, c'est en poussant la porte, chez vous, que j'ai trouvé une possibilité d'échange sur le blog. Et que j'ai compris que vous la donniez vraiment. Non que j'avais compris le contraire avant, loin de là, mais c'est seulement là qu'on "sait". Je crois... Partout...
Tout cela dit, je ne crois pas qu'il soit déplacé de se demander si l'on ne court pas le risque d'être excluant, malgré soi. Intimidant, malgré soi. A quel point est-il juste de se le demander pour ne pas tomber dans la "sur-responsabilisation" aussi, précisément ?... L'intuition pour toute certitude ?
Evidemment, je n'en sais rien...
Et tout dépend de ce que l'on cherche... Beaucoup de blogs, j'ai l'impression, génère l'échange mais assez spontanément dans la reconnaissance du même : les mêmes centres d'intérêts, la même classe sociale, le même niveau socio-culturel, que sais-je, même si ce n'est pas leur intention première...
Alors, j'ai le sentiment que votre interrogation sur la non-exclusion relève de la volonté d'ouvrir autant que possible (mais sans se trahir), et de ne pas vous en tenir au cas de figure, le plus courant, que je viens d'évoquer...
D'où, à mon avis, la légitimité de votre questionnnement.
Parce que si je ne me mets pas le doigt dans l'oeil jusqu'où vous voulez, sur ce coup-là, évidemment, j'ai le même.
A vous de me dire si je projette "grave", ou si je comprends (pour partie) votre interrogation :-)

Posté par D&D, 11 février 2008 à 21:38

Bien vu !

Franck, la question d'élargir mon lectorat m'importe effectivement nettement moins que celle de rester authetique :o)

J'aime bien la formule « la simplicité est le bel horizon ». C'est bien ainsi que j'agis pour que les choses le soient. Malgré les apparences mes "complications" de pensées, longuement décrites ici ou ailleurs, me conduisent vers un état de paix intérieure que que vis le reste du temps. C'est à dire l'essentiel de mon temps...

Pour le blog, vous avez raison : il est ouverture à d'autres forme de communication, de rencontres. L'écriture et le dialogue sont des moyens complémentaires d'aller vers le même objectif.

Pour ce qui est de "pousser la porte", je trouve cette idée intéressante. Oui, il est probablement nécessaire de s'impliquer un peu, de donner de soi, de prendre des risques, pour que l'échange soit possible. Dès lors que le but du blog n'est pas simplement d'établir des contacts, il est important que quelque chose soit donné de la part du lecteur.

Quant au possible sentiment d'exlusion qui peut éventuellement apparaître... en effet, s'il existe, il ne peut m'être totalement imputé. Être soi n'implique évidemment pas de plaire à tout le monde.

« L'intuition pour toute certitude » : j'aime beaucoup la formule !

Sur le fond de votre réflexion, vous avez donc tout à fait perçu le sens de mon questionnement. Sans projections déplacées et malvenues :o)

Posté par Pierre, 13 février 2008 à 20:26

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