24 mars 2008
Besoin, désir et manque
Une correspondante anglophone s’exprimant dans un très bon français m’a proposé, au cours d’une conversation écrite, « a riddle » (selon le dictionnaire : crible, énigme). Si j’en ai bien compris le principe, cela consiste à assembler trois mots proches afin de trouver comment ils sont liés. Les trois mots étaient :
besoin - désir - manque.
Elle m’a proposé des exemples d’arrangements : « le besoin crée le désir, qui crée le manque », ou « le désir crée le besoin qui crée le manque », me demandant ce que j’en pensais, et dans quel ordre moi je les assemblerais.
Plutôt intéressé par l’exercice j’ai répondu sans prendre le temps de réfléchir et les choses se sont précisées au fil de la conversation. En voici le cheminement condensé. Au début j’ai dit que pour moi le désir créait le besoin (ou plutôt l'impression d'avoir besoin de ce qu'on désire) et que si ce besoin n'était pas assouvi, alors venait le manque. Le besoin étant quelque chose de vital, d'indispensable : besoin de manger, de boire, de dormir.
Ma correspondante m’a alors demandé: « le désir naît d'un besoin de quelque chose, non ? ».
Selon moi désir et besoin sont très différents. Le désir de manger n'est pas comme le besoin de manger. Il y a le plaisir et la nécessité. Souvent on croit que nos désirs sont des besoins. Quand on dit « j'ai besoin de toi », en fait c'est du désir. Le désir naît d'un besoin, et il naît d'un manque aussi.
« Le désir crée le manque, en tout cas », me proposa ma correspondante.
Non, le désir ne crée le manque que s'il n'est pas assouvi. Et encore… je peux désirer faire un voyage... mais sans ressentir de manque. Pour ma part je pense que le manque apparaît quand on croit qu'un désir est un besoin. Si je désire et que cela crée un manque (un vide), c'est que j'ai fait de mon désir un besoin, donc que je surévalue mon désir, je m'en rends esclave. Il y a souvent une confusion entre les deux termes. Par contre, quand on dit "le Désir" il s'agit de quelque chose de plus fort (pas forcément sexuel, quoique souvent). On peut aussi dire que le Désir est une nécessité vitale...
Finalement, j’enchaînerais les mots ainsi : un manque crée un besoin, qui crée le désir. Et je note au passage que notre société de consommation tend à nous faire inverser cette logique…
Notre conversation a ensuite dérivé vers d’autres considérations, toujours en lien avec ces trois mots de départ, permettant de les préciser encore.
- écrire, pour toi, c'est respirer, m’a-t-elle dit.
- oui, c'est presque un besoin. Ça me manque lorsque je n'ai pas le temps
- un désir?
- un désir oui...
- alors... ce désir crée le manque
- il crée le manque seulement quand je ne peux pas écrire et que je le désire
- c'est comme une personne qui n'est pas disponible ou atteignable
- oui, c'est ça. Ce n'est pas le désir qui crée le manque, seulement l'impossibilité d'accéder à ce désir
- non... je crois que le manque est là éternellement. Même si on réalise ce désir, il crée de plus en plus les besoins
- non... désir et manque ne vont ensemble que dans un seul sens : le manque crée le désir et pas l'inverse. Le manque crée un désir qui parfois devient un besoin... qui génère alors un manque. On est alors dans une mauvaise situation !
- et quand on désire quelqu'un(e) ou quelque chose ça crée un manque, un trou qui n’est jamais rempli. Je crois que c’est un état existentiel qui dure avec ou sans l'objet du désir
- seulement si l'autre n'est pas là et qu'on croit avoir "besoin" de lui. Comme tu dis : le désir est un état existentiel avec ou sans l'objet du désir. Moi je cherche à ne pas devenir esclave de mes désirs. Tu vois, je désire retrouver ma grande amie absente... mais je ne ressens plus le manque, parce que je n'ai pas besoin d'elle pour être heureux.
- oui… ok, mais quand le Désir est là, le manque reste et dure.
- non, je ne le ressens pas comme ça, et je ne voudrais plus le vivre comme ça. Je n'aime pas ressentir le manque, c'est douloureux, ça rend exigeant, ça complique les relations. Je ne suis plus dans la douleur, je suis dans un manque... sans en souffrir.
- quel manque ?
- la relation me manque... mais je vis bien sans.
- la relation en géneral, ou avec elle?
- le manque de tout ce qui me reliait à elle.
- pareil pour moi avec X : le manque de qui j'étais avec lui pendant ce temps là
- ah oui, c'est bien dit, ça !
Cette petite réflexion à deux autour du manque, du besoin et du désir, aboutit peu ou prou à que ce que m’écrivait récemment une autre correspondante : « on ne souffre pas d'aimer, on souffre de la relation et notamment de la dépendance à la relation, et ce n'est pas une dépendance à une personne ».
J’ai trouvé cela très juste.
