Cette semaine nous avons fêté en famille les 19 ans de notre benjamin. Ambiance conviviale et détendue. J'aime bien quand nous nous retrouvons tous. Et puis sans crier gare, le petit dérapage. Alors qu'un de nos enfants nous posait des questions sur une région d'Espagne dont nous avions souvent parlé avec Charlotte, avant, en espérant nous y rendre un jour, notre fille essaya « vous n'auriez-pas envie d'y aller ensemble, pour des vacances ? ». Un haussement de sourcils surpris et dubitatif accompagna ma moue d'impuissance en montrant du regard Charlotte. Je signifiais ainsi que ce genre d'éventualité dépendait d'abord d'elle et de son désir de réouverture. Charlotte lança du tac au tac, sur un ton qui se voulait rieur, « même si on me payait, je n'irais pas ». Et vlaaaan ! J'ai senti dans le regard de mes enfants la même surprise que celle que j'encaissais. Ma réaction immédiate fut de demander à ce qu'on change de sujet. Charlotte n'a pas semblé prendre la mesure de cette vacherie et a dit que c'était une plaisanterie. Les enfants ont montré qu'ils n'étaient pas dupes et nous en sommes restés là. Elle semble confondre l'art subtil de l'ironie complice et l'humour peau de banane...

Je n'ai pas cherché à lui en parler depuis ce jour. À quoi bon ?

Ce genre d'attitude, qui hélas perdure, me conduit à prendre toujours plus de distance avec elle. C'est le mieux que je puisse faire pour ne pas être blessé par ces marques d'un ressentiment qui me dépasse. Il surprend aussi nos enfants qui ne pensaient pas que Charlotte marquerait autant la séparation. C'est curieux de voir comme elle a pu changer en s'émancipant.

Moi aussi j'ai changé. Je ne suis plus dans des logiques d'affrontement, ni d'insistance. Je ne cherche pas davantage à maintenir la relation à tout prix. J'accompagne le mouvement et me contente d'être là, présent si nécessaire. Disponible et accueillant tant que je ne me vois pas repoussé. C'est ma façon de rester en lien. Ma façon d'aimer. Tant pis si elle ne m'en renvoie pas d'échos.

À ce propos, j'avais manifesté quelques gestes de tendre affection envers elle, lors de l'enterrement récent de mon cousin où je l'avais vue émue. Manière spontanée de lui montrer mon attachement, mon amour, à elle qui est vivante. Ce jour là j'ai aussi eu des gestes d'affection avec des cousines, avec ma mère, à qui j'ai donné le bras pour l'accompagner dans sa tristesse. Gestes de compassion, de partage, de connivence. Témoignages de vie en sentant sa fragilité. Mais Charlotte, le lendemain, m'a téléphoné pour me demander si, en agissant ainsi, j'attendais quelque chose de sa part ! Elle m'en a signifié en même temps le refus, réactivant mes sensibilités... Je n'attendais rien de ces marques d'affection. Juste lui montrer que je suis attentif à elle, en empathie, en résonnance [pas tant que ça, apparemment...]. Juste une façon de partager un peu de chaleur. C'était un don, pas une demande.

Dire que je ne suis pas atteint par ces marques d'éloignement serait me leurrer. En même temps... depuis cinq ans que ça dure je me suis tellement entouré le coeur de protections que ça n'a plus vraiment d'effets. Il y a comme une diffusion, un amortissement du choc, une anesthésie générale. Je pourrais presque dire que ça ne me fait rien. C'est son histoire, sa façon de gérer la séparation, sa façon de me perçevoir. Je ne me situe pas dans les mêmes logiques.

Pourtant, au plus profond de moi cela travaille quelque chose. Je consacre une certaine énergie pour dépasser le rejet de ce qu'elle voit en moi. Pour ne pas le prendre de façon trop personnelle. D'où la distance que je laisse s'installer, pour ne pas en être trop affecté.

D'un autre côté je m'interroge aussi sur ce qui a pu la conduire à cette attitude : qu'ai-je fait, ou pas fait, pour être porteur de cette image ? Quelle est ma part de responsabilité dans ce rejet ? Mais les réponses ne peuvent s'élaborer que dans l'échange.

Au fil du temps, lentement, par fragments, elles se délivrent et apaisent les tensions résiduelles. À ce rythme, il y en a encore pour des années...