21 avril 2008
Accepter ou renoncer, espérer ou croire
Il y a sept mois, en reprenant un travail salarié, je savais que je disposerais de moins de temps pour penser-écrire tout en me disant que c'était peut-être une bonne chose. Excellente occasion de tester le bon vieil adage : « faut pas trop se prendre la tête ! ». Heu... je ne peux que constater que cela n'a fait que diminuer mon temps disponible sans supprimer ma réflexion...
Il y a quatre mois, m'engageant dans une formation centrée sur l'écoute et les relations affectives, j'ai au contraire choisi de privilégier une pensée plus aboutie, plus étayée, plus construite. Cela diminue le temps disponible pour la pensée sauvage, tout en stimulant des réflexions à approfondir.
Maintenant je me demande si, en prenant des responsabilités municipales, je n'ai pas cherché à réduire encore mon temps d'évasion [d'aliénation ?] par la pensée. Comme si quelque chose en moi voulait m'empêcher de penser librement. Mais cela me frustre de n'avoir même plus le temps d'écrire mes pensées volantes ! J'ai l'impression de laisser partir des fragments essentiels, des particules de compréhension, des poussières de lumière.
Résultat : dès qu'elles ne sont plus contenues par les obligations d'un l'emploi du temps chargé mes pensées se libèrent en tumulte. Mais le temps d'écrire-penser me manque. Serait-ce devenu un besoin ? J'ai l'impression que mon activité actuelle me dévore, qu'une vie trop remplie m'empêche de vraiment vivre. Comme si je vivais mieux lorsque j'avais la place de rêver...
« On se met à rêver lorsque la réalité ne nous satisfait pas », ai-je entendu hier à la radio. Oui, c'est probable. Encore faut-il disposer du temps nécessaire. Les rêves ne construisent de la réalité que s'ils peuvent l'élaborer !
J'ai toujours été d'un naturel rêveur. Mais travailleur, aussi, lorsque j'aime ce que je fais. Ces attitudes ne sont pas toujours compatibles et, selon les périodes de ma vie, l'une ou l'autre a pu devenir prépondérante. Par exemple, après une dizaine d'années consacrées à une activité professionnelle soutenue, j'ai progressivement investi la sphère relationnelle. Famille, amitiés, et "relation avec moi-même" (c'est à dire : être plus attentif à mes ressentis).
Plus récemment, ces dernières années, je me suis octroyé beaucoup de temps pour penser. C'est aussi durant celles-ci que j'ai le plus profondément changé ! Je laissais vagabonder mon esprit librement, alternant la jouissance simple de l'instant et le "travail" sur ce qui m'intéressait ou me préoccupait. Ce dernier m'a parfois totalement absorbé, jusqu'à délaisser mes centres d'intérêt, mon entreprise, mes passions. Mon couple aussi, partiellement, et même mes enfants...
J'explorais l'inconnu, élargissant ma vision de la réalité. J'ai découvert, appris, compris, expérimenté, et surtout partagé. Période faste durant laquelle je me sentais vivre intensément, sans être submergé. Des projets de vie s'élaboraient, un souffle m'animait, un monde nouveau s'ouvrait...
Et puis la réalité s'est imposée, différente de ce que je désirais, différente de ce que j'avais imaginé. Je me suis retrouvé solitaire dans des désirs que j'avais cru solidaires. Alliances brisées, liens déchirés, coupures et blessures. Un certain nombre de mes rêves ne pouvaient aboutir, d'autres se sont effondrés avec fracas... et moi avec. L'élan pour le grand saut s'est écrasé contre un mur. Est venu le temps des pertes, des deuils, de la souffrance. Longtemps.
Pour en sortir, j'ai dû accepter un certain nombre de réalités. Apprendre à voir le monde autrement, m'ouvrir à d'autres modes de pensée et de réaction. J'ai dû aussi renoncer à certaines de mes aspirations. Nouvelles alternatives pour de nouvelles perspectives. Garder précieusement en mémoire tout ce que j'avais découvert et mettre le reste en jachère. Reporter ce qui n'était pas réalisable, différer, observer ce qui se passe et comment ça se passe. Années de reconstruction, douloureuses mais particulièrement enrichissantes, nécessaires pour étayer une confiance en moi qui me faisait défaut.
J'en suis là.
J'en suis las.
« Il faut cesser de parler aux décombres ». Citée par une amie de galère, cette phrase de René Char m'a interpellé. Parler au décombres, n'est-ce pas espérer encore une réponse de quelque chose qui n'existe plus ? Conglomérat informe, vestige suranné, souvenir vertigineux, des décombres ne peut qu'être reconstruit autre chose.
Accepter ce qui n'est plus, renoncer à ce qui ne sera pas, agir pour ce en quoi je crois.
Mais en quoi crois-je ? Jusqu'où, jusqu'à quand, et vers quoi ai-je envie de poursuivre cette reconstruction ? Qu'est-ce que j'attends de ce "travail" intérieur qui reste prépondérant malgré les activités et investissements externes des derniers mois ? Comment utiliser ce que j'ai compris pour "rebondir" et retrouver un élan porteur, une énergie durable, une confiance ? Comment retrouver un réel désir de vivre et l'enthousiasme qui va avec ?
Éléments de réflexion :
> J'ai souvent écrit que je n'étais plus dans la souffrance, par rapport à des désirs essentiels inassouvis. Finalement l'expression me parait réductrice. Pour une part, en élucidant les origines de certaines souffrances, je leur ai effectivement fait perdre leur pouvoir de nuisance. Pour une autre part, je me suis simplement habitué à la situation, de telle sorte que j'accepte à chaque instant l'inconfort dans lequel je me trouve.
> Accepter de ne pas obtenir satisfaction n'implique pas forcément d'y avoir renoncé. C'est dire "oui" à ce qui est, en s'ouvrant à une situation nouvelle. Mais accepter est un acte du présent tandis que renoncer supprime un futur possible. Renoncer c'est dire "non" à son désir, de manière définitive. Renoncer, c'est lâcher prise.
> Renoncer, comme accepter, sont des actes (ou non-actes) qui s'appuient sur le principe de l'étroite réalité, face au domaine immense du désir, du rêve, du fantasme, de l'idéal. Mais les deux sont fondamentalement neutres : ils peuvent porter aussi bien vers une pulsion de vie (épanouissement, ouverture, courage) que vers une pulsion de mort (étiolement, repli, lâcheté). Affrontement au coeur des volontés conscientes et de celles de l'inconscient.
> Renoncer à un désir aussi puissant qu'un "élan vital" de grande envergure est un processus extrêmement long et complexe, douloureux en lui même car totalement contre nature : il s'agit d'une lutte interne entre la raison (principe de réalité) et une pulsion de vie, par essence "indestructible". L'énergie de vie portée par un tel désir est particulièrement résistante, très difficile à arracher, prompte à resurgir. On n'arrête pas un élan vital, c'est pourquoi y renoncer consiste en une réorientation de cette énergie vers des dérivatifs. Une transformation vers des palliatifs pouvant dissiper ce flux venu du plus profond de l'être. La difficulté étant de leur trouver un attrait suffisant : une pulsion n'est pas isue d'un choix froidement décidé.
> Pour éviter de dépendre d'autrui ne jamais confondre une pulsion individuelle et une alliance de pulsions, fussent-elles un jour partagées dans un essentiel compatible. Les pulsions sont temporelles, fluctuantes, échappant à la volonté consciente.
> Renoncer à une pulsion essentielle consistera longtemps à renouveller constamment l'acceptation de l'impasse. Chaque étape de l'acceptation renvoyant à un nouvel état de conscience, qui ouvre à un nouvel espoir de parvenir enfin à la délivrance tant attendue. Tentatives réitérées qui peuvent durer jusqu'à l'épuisement de toute trace d'espoir. Travail de Sisyphe...
> Seule la mort est un processus irréversible et définitif, sans aucun espoir de retour. Parfois la mort véritable sera la seule capable de tuer l'espoir.
> L'espoir peut être un enfermement, voire un enfer tout court...
> L'espoir est un non-acte. Passif et vain il entretient une illusion, tandis que croire est un acte déterminé qui pousse à l'action jusqu'à l'aboutissement... ou le renoncement.
Reste à savoir en quoi croire...
Peut-être en soi ?
Commentaires
Croire en moi est le chemin que j’ai choisi. J’essaye de parvenir à me suffire à moi-même pour aller vers les autres sans attente et ainsi ne prendre que le meilleur de l’autre et aussi lui apporter le meilleur de moi. C’est ambitieux... mais je crois qu’il vaut mieux viser haut en se laissant la possibilité d’ « échouer ».
Peut-être que le « lâcher prise » est un bon moyen : désirer, aimer et ambitionner... sans s’accabler sous la pression de la réussite obligatoire ?
En tout cas... je choisis de croire... parce que je suis une nouvelle venue dans le "domaine"...
Avancer dans le bien et le juste pour soi et les autres (le bien englobant chaque geste ou idée)...Comme papillon, je vise le haut....je renonce ou accepte, en suivant ce principe, mon moi se construit et s'en porte bien mieux....depuis..
T'as pas l'air d'aller très bien... Ca fait un peu le type qui se parle tout seul
Croire en soi est assurément le bon chemin, Kyrann. Malheureusement il n'est pas simple pour ceux qui ne l'ont pas reçu comme évidence :o)
Ananda, le principe semble bon, mais entre soi et- les autres il y a parfois quelques différences de point de vue. Le "juste" pour l'un ne l'est pas systématiquement pour l'autre, ce qui complique singulièrement les choses ;o)
Tiens, voila une remarque intéressante, Criquet inconnu !
Sans aller très bien, je ne vais pas mal non plus. Par contre, le « type qui se parle tout seul » me donne envie d'en dire plus. Effectivement je me parle tout seul, mais apparemment il y en a qui entendent, voire qui ajoutent quelque chose à ce que je dis. C'est d'ailleurs bien le but : je raconte mes états d'âme et les diffuse à detsination de qui voudra bien les lire, au risque d'y trouver quelque chose. C'est une proposition de partage, comme je pourrais le faire de vive voix. Parfois cela suscite des échos, parfois non. Quoi qu'il en soit, déposer mes réflexions m'aide à mieux comprendre ce qui me pose question, je ne vais donc pas m'en priver...
Merci pour cette petite pierre qui me soulage ce matin ....il est vrai que j'ai toujours cherche le juste pour les autres...il faut donc que je cherche le juste pour moi....
et continuez a parler seul....parce que c'est une pépinière pour certains ....(sourires)
Mais ce n'était pas une évidence du tout ! :-o
J'ai eu bien du mal à trouver le début du chemin... et j'ai encore bien du mal à ne pas me tromper de direction...
Je CHOISIS d'y croire... c'est une volonté... absolument pas une évidence ! ;-)
A-nanda, il est absolument nécessaire de prendre soin de soi avant de s'occuper des autres. Surtout quand il n'y a personne pour s'occuper de nous...
Kyrann, je ne prétends pas qu'il ait été évidence pour toi. Je sais qu'il l'est parfois pour des gens qui ne se rendent pas compte de la chance qu'ils ont sur ce plan-là. Ils en seraient même agaçant...
Par contre, choisir de croire en soi est un excellent chemin pour ceux qui ne sont pas nés avec cette chance ;o)
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