Je suis plutôt du genre calme et gentil. Ceux qui me connaissent en conviendront, je suppose. Pas le style à se faire remarquer, ni à faire des vagues, ni à imposer mes vues. Au contraire on reconnaît mes qualités de diplomate, de conciliateur, de fluidificateur de tensions. Enfin... tant que ça ne dépasse pas mes limites, quand même !

Aujourd'hui elles ont été dépassées.

Certaines des personnes que je suis chargé d'encadrer m'avaient passablement échauffé les oreilles. Plusieurs de ces salariés en insertion, au parcours difficile, ont des personnalités affirmées et faire travailler ensemble ce petit monde demande un certain doigté. Ni trop rigide, pour s'adapter à leur individualité, ni trop laxiste pour ne pas être débordé.

Je ne suis pas le gars chiant, et apparemment plutôt apprécié pour ça. Comme à mon habitude, cet après-midi, j'avais laissé une relative indépendance à mon équipe, tout en rappellant régulièrement le cadre du travail à ceux qui l'oublient rapidement. J'ai fini la journée en limite de ma capacité de tolérance. Et puis au dernier moment, la goutte de trop : un habitué de la chose faisait mine de partir avant l'heure, sachant très bien que je suis garant du respect de ce cadre, qui fait partie intégrante du contrat d'insertion [aparté : faites-moi penser de parler un jour de ce qu'est l'insertion, souvent mal connue].

J'ai alors hurlé que ce n'était pas l'heure et j'ai sommé à ceux qui s'étaient déjà éloignés de revenir imédiatement. Quelques contestataires ont essayé de résister et c'est de toutes mes cordes vocales que j'ai beuglé que j'en avais marre de leurs tentatives et que désormais il ne serait plus question de rigoler avec ce genre de choses. Ouh la... médusés devant cette métamophose du gentil Pierre, ils sont vite revenus tandis que sortaient du bureau mon responsable et mes collègues, alors en entretien. Tout ce monde semblait très surpris, imaginant je ne sais quelle catastrophe. C'est là que j'ai réalisé que l'ensemble des ateliers techniques où sont situés nos locaux avaient entendu mes rugissements...

Mon chef m'a fait part plus tard, et à plusieurs reprises, de sa stupéfaction ravie. Il était hilare en me demandant « alors, ça défoule ? ». Ma collègue m'a félicité, elle qui me trouve trop conciliant avec certaines fortes têtes et autres tire-au-flanc.

Ce pêtage de plomb, tout à fait assumé, m'a fait du bien. Je crois qu'il a montré qu'il ne fallait pas abuser de ma gentillesse et de ma compréhension. Je suis certain que cet évènement mémorable sera relaté à ceux qui n'étaient pas présents ce jour là...

Ce n'est pas un hasard si cela s'est produit maintenant. Non seulement parce que, dans ce cadre professionnel, il y a des changements qui perturbent un peu tout le monde et génèrent un certain stress, mais aussi parce qu'à titre personnel, dans ma vie relationnelle, je sens que j'ai suffisamment donné dans le registre "gentil-compréhensif-disponible-respectueux". J'en ai un peu marre de  « m'faire manger la laine sur l'dos ».

J'ai décidé de me respecter et me faire respecter.