28 avril 2008
Réagir face au silence
Voici quelques requêtes récentes ayant amené des lecteurs à découvrir mes écrits :
- Le silence est parfois signe de bien-être
- Réaction face au silence de l'autre
- Silence face à une demande d'explication
- Épreuve douloureuse du silence de l'autre
Il est vrai que j'ai déjà longuement abordé le thème du silence, mais voilà une excellente occasion de revenir sur ce sujet ô combien passionnant...
* * *
Le silence est parfois signe de bien-être. Il permet d'entendre l'imperceptible et bien des choses essentielles s'y vivent. Il est donc important de lui laisser de l'espace. Dans le silence on peut vivre de grands bonheurs et trouver des moments de sérénité. Il est même nécessaire pour mieux capter ce qui n'est pas du domaine de l'audition.
Dans une relation le silence remplit aussi ces fonctions, offrant des respirations, des temps de recentrage ou de partage. Il peut en découler un profond bien-être.
Lorsqu'il ne correspond pas à cela le silence révèle parfois un mal-être. Mais quand il s'installe, c'est le signe d'un refus de communiquer. Or on sait que l'humain est un être fondamentalement communicant. Si ce n'est par les mots, ce sera par des attitudes et comportements. Le silence en fait évidemment partie. En communication tout fait sens...
Quelle réaction face au silence de l'autre ?
Tout dépend de la posture que l'on prend. Si on se situe dans une relation d'écoute et d'accompagnement le silence sera accueilli et accepté. Il est une forme de communication comme une autre dont le premier sens est « je n'ai pas envie de m'exprimer ». Mais en fait il s'agit plutôt d'un « je ne sais pas comment exprimer ce que je ressens ». Peut-être parce que le ressenti est flou, mal cerné, ou effrayant. Ou peut-être par crainte des réactions face à ce ressenti, par peur d'être "incompris". Il y aurait beaucoup à dire de cette forme d'isolement, refuge-prison.
Ce peut aussi être un « je sais que tu as envie que je parle et je ne le ferai pas, exprès pour te déranger ». Ce qui sera sans grand effet sur une personne formée à l'écoute...
Quoi qu'il en soit, faire sortir quelqu'un du silence demande tact et patience.
Si on est dans une relation affective le principe est le même... sauf qu'on ne dispose pas du recul de l'écoutant qui reste "à distance". De ce fait cela devient beaucoup plus complexe. Dans l'affectif on est pris dans la dynamique relationnelle et les actes de chacun entrent en résonance avec ceux de l'autre. D'ailleurs le silence peut prendre ici un sens supplémentaire : « je n'ai pas envie de te donner les explications que tu attends ». On voit bien tout l'enjeu relationnel que cette rétention peut induire.
Quelle réaction avoir ? À la fois accepter ce silence pour ce qu'il est, et exprimer ce que l'on ressent à ce propos. C'est à dire prendre acte de la "communication" de l'autre, tout en se positionnant en réaction : « si tu n'as pas envie de me parler je n'insisterai pas, par respect envers toi ». Ainsi chacun reste responsable de son côté de la relation, sans empiéter sur le territoire de l'autre, sans le prendre en charge ni le renvoyer à son mal-être. La meilleure attitude serait probablement de dire : « c'est ta problématique est il te revient de la gérer à ta façon, mais si tu as besoin de moi tu peux toujours me faire signe ».
Ceci est évidemment une vision idéale, proche de la relation d'accompagnement, nécessitant une solidité personnelle de la part de celui qui accepte le silence de l'autre. Dans cet idéal le silencieux, une fois qu'il serait au clair, reviendrait éventuellement vers l'autre et verrait s'il est toujours disposé à renouer le dialogue. Avec le risque que ce ne soit plus le cas...
Silence face à une demande d'explication
En général le silence n'est pas total, mais ciblé : poursuite du dialogue avec d'autres, ou expression directe du strict nécessaire. Il correspond donc bien à quelque chose qui se joue au sein de la relation, entre le silencieux et son partenaire. Ce message non-dit présente l'inconvénient majeur de ne pas donner de clés explicatives. Il interfère puissamment dans la relation sans dire comment. Une attitude logique va consister à aller vers le mutique et lui demander ces explications manquantes. Sans réponse il conviendra d'opter pour une nouvelle stratégie : ne pas insister.
La blessure narcissique ressentie peut être douloureuse, mais là c'est en soi que se situera le problème. Il vaut mieux éviter de le faire interférer avec le silence de l'autre car les deux problématiques n'ont certainement rien de commun, à part de se nuire l'une et l'autre.
Épreuve douloureuse du silence de l'autre.
Pour ma part je crois que face au silence il faut savoir rester "chez soi", quitte à suspendre la relation. Peut-être en tendant des perches au mutique, si l'on s'en sent les capacités. Plus sûrement en entrant soi-même dans le silence pour se préserver de la douleur ressentie. Car c'est une épreuve qui peut être douloureuse que d'être confronté à un refus de communication dans une relation affective. C'est une petite mort, une absence de l'autre, un vide dans la relation. Je crois qu'il faut absolument éviter que ce soit un mode de "communication" qui deviendrait enjeu de pouvoir. Celui qui connaît le pouvoir du silence sur l'autre pourra être tenté de s'en servir sans même en avoir conscience...
Le pire serait que le silence s'installe, signifiant de fait l'arrêt de la relation. Plus le silence dure et plus sa sortie devient complexe, combinant une éventuelle peur du rejet et un orgueil mal placé. On imagine à quel enfer cela peut mener au sein d'un couple cohabitant... tout en sachant que cette complicité malsaine nécessite deux partenaires qui l'acceptent.
Par contre, disparaître dans un silence indéfini tenant lieu de rupture relationnelle est un acte qui s'inscrit dans d'autres enjeux. Explorer ce qui peut motiver un acte aussi définitif lorsqu'il s'agit de familles, de couples, ou d'amitiés fortes, dépasserait le cadre de ce bref billet tout autant que celui de mon objectivité...
Voir aussi, sur le même thème :
22 avril 2008
Se faire manger la laine sur le dos
Je suis plutôt du genre calme et gentil. Ceux qui me connaissent en conviendront, je suppose. Pas le style à se faire remarquer, ni à faire des vagues, ni à imposer mes vues. Au contraire on reconnaît mes qualités de diplomate, de conciliateur, de fluidificateur de tensions. Enfin... tant que ça ne dépasse pas mes limites, quand même !
Aujourd'hui elles ont été dépassées.
Certaines des personnes que je suis chargé d'encadrer m'avaient passablement échauffé les oreilles. Plusieurs de ces salariés en insertion, au parcours difficile, ont des personnalités affirmées et faire travailler ensemble ce petit monde demande un certain doigté. Ni trop rigide, pour s'adapter à leur individualité, ni trop laxiste pour ne pas être débordé.
Je ne suis pas le gars chiant, et apparemment plutôt apprécié pour ça. Comme à mon habitude, cet après-midi, j'avais laissé une relative indépendance à mon équipe, tout en rappellant régulièrement le cadre du travail à ceux qui l'oublient rapidement. J'ai fini la journée en limite de ma capacité de tolérance. Et puis au dernier moment, la goutte de trop : un habitué de la chose faisait mine de partir avant l'heure, sachant très bien que je suis garant du respect de ce cadre, qui fait partie intégrante du contrat d'insertion [aparté : faites-moi penser de parler un jour de ce qu'est l'insertion, souvent mal connue].
J'ai alors hurlé que ce n'était pas l'heure et j'ai sommé à ceux qui s'étaient déjà éloignés de revenir imédiatement. Quelques contestataires ont essayé de résister et c'est de toutes mes cordes vocales que j'ai beuglé que j'en avais marre de leurs tentatives et que désormais il ne serait plus question de rigoler avec ce genre de choses. Ouh la... médusés devant cette métamophose du gentil Pierre, ils sont vite revenus tandis que sortaient du bureau mon responsable et mes collègues, alors en entretien. Tout ce monde semblait très surpris, imaginant je ne sais quelle catastrophe. C'est là que j'ai réalisé que l'ensemble des ateliers techniques où sont situés nos locaux avaient entendu mes rugissements...
Mon chef m'a fait part plus tard, et à plusieurs reprises, de sa stupéfaction ravie. Il était hilare en me demandant « alors, ça défoule ? ». Ma collègue m'a félicité, elle qui me trouve trop conciliant avec certaines fortes têtes et autres tire-au-flanc.
Ce pêtage de plomb, tout à fait assumé, m'a fait du bien. Je crois qu'il a montré qu'il ne fallait pas abuser de ma gentillesse et de ma compréhension. Je suis certain que cet évènement mémorable sera relaté à ceux qui n'étaient pas présents ce jour là...
Ce n'est pas un hasard si cela s'est produit maintenant. Non seulement parce que, dans ce cadre professionnel, il y a des changements qui perturbent un peu tout le monde et génèrent un certain stress, mais aussi parce qu'à titre personnel, dans ma vie relationnelle, je sens que j'ai suffisamment donné dans le registre "gentil-compréhensif-disponible-respectueux". J'en ai un peu marre de « m'faire manger la laine sur l'dos ».
J'ai décidé de me respecter et me faire respecter.
21 avril 2008
Histoire en épisodes
Un quidam m'a fait une remarque inattendue, suite à mon billet d'hier : « T'as pas l'air d'aller très bien... Ca fait un peu le type qui se parle tout seul ».
Je comprends fort bien que quelqu'un qui atterrit sur mon blog par hasard ait de quoi être surpris. Dans le genre « c'est quoi ce type qui raconte ses états d'âme ? ». Étant donné que mes mots sont accessibles à un lectorat divers, je m'adresse préférentiellement à un public d'habitués. C'est à dire que j'écris au fil de l'eau, sans contextualiser à chaque fois. Il y a une large part d'implicite et de "suite de l'épisode précédent". Ah ben oui, si on débarque au milieu du feuilleton ça peut faire un peu bizarre...
La remarque est inattendue... et me dérange un peu. Lapidaire, elle laisse pas mal de latitude interprétative. Pour ma part j'interpréterais cette irruption comme un tantinet sans gêne : j'arrive en un lieu et je fais part de mes remarques sans vraiment chercher à comprendre ce qui se passe. Normal, c'est ouvert et tout le monde peut entrer. Y'a rien à dire de ce côté-là. Mais il me semble que prendre le temps d'observer un peu avant de donner son avis n'est pas inutile. Ceci dit, la spontanéité offre un regard neuf, dans l'instant, et ce n'est pas inintéressant.
M'enfin, chacun fait comme il le sent, hein ?
Pozdrawiam !
Aujourd'hui j'ai reçu une lettre d'Espagne, dont je vous livre le contenu :
Witam
Jestem kierowca ciezarowki znalazłem saszetke z tymi dokumentami dn 07.02.08 u lesie, obok Colmar. Mam nadzieje ze pomoce wysyłajac je mi tez skradziono dokumenty ale jeszcze nikt mi nie przysłat. Pozdrawiam
Trucker - PL
Avec cette mention : « Polonaise --> France - traducer »
Je ne comprend pas le polonais, mais voici la traduction que j'ai pu obtenir grâce à internet :
I greet
I am driver ciezarowki znalazłem saszetke with these documents dn 07.02.08 at forest, beside Colmar. I have hopes with help wysyłajac it me arguments stolen documents but still anyone me not przysłat.
I greet
C'est déjà pas si mal !
Quelqu'un saurait-il me donner le sens des mots manquants ?
Le texte est écrit sur un petit papier accompagnant mes documents d'identité, volés en novembre dernier près de Colmar. Ne manquent, sans surprise, que mes deux cartes de crédit, les 100 euros de monnaie que j'avais dans ma sacoche, et mes lunettes (que je n'ai toujours pas remplacées...). Je ne m'attendais plus à revoir ce qui m'est revenu, à peine dégradé par les intempéries...
J'aimerais bien remercier cet aimable routier polonais dont j'imagine les difficultés à s'orienter dans un pays dont il ne connait pas la langue...
Accepter ou renoncer, espérer ou croire
Il y a sept mois, en reprenant un travail salarié, je savais que je disposerais de moins de temps pour penser-écrire tout en me disant que c'était peut-être une bonne chose. Excellente occasion de tester le bon vieil adage : « faut pas trop se prendre la tête ! ». Heu... je ne peux que constater que cela n'a fait que diminuer mon temps disponible sans supprimer ma réflexion...
Il y a quatre mois, m'engageant dans une formation centrée sur l'écoute et les relations affectives, j'ai au contraire choisi de privilégier une pensée plus aboutie, plus étayée, plus construite. Cela diminue le temps disponible pour la pensée sauvage, tout en stimulant des réflexions à approfondir.
Maintenant je me demande si, en prenant des responsabilités municipales, je n'ai pas cherché à réduire encore mon temps d'évasion [d'aliénation ?] par la pensée. Comme si quelque chose en moi voulait m'empêcher de penser librement. Mais cela me frustre de n'avoir même plus le temps d'écrire mes pensées volantes ! J'ai l'impression de laisser partir des fragments essentiels, des particules de compréhension, des poussières de lumière.
Résultat : dès qu'elles ne sont plus contenues par les obligations d'un l'emploi du temps chargé mes pensées se libèrent en tumulte. Mais le temps d'écrire-penser me manque. Serait-ce devenu un besoin ? J'ai l'impression que mon activité actuelle me dévore, qu'une vie trop remplie m'empêche de vraiment vivre. Comme si je vivais mieux lorsque j'avais la place de rêver...
« On se met à rêver lorsque la réalité ne nous satisfait pas », ai-je entendu hier à la radio. Oui, c'est probable. Encore faut-il disposer du temps nécessaire. Les rêves ne construisent de la réalité que s'ils peuvent l'élaborer !
J'ai toujours été d'un naturel rêveur. Mais travailleur, aussi, lorsque j'aime ce que je fais. Ces attitudes ne sont pas toujours compatibles et, selon les périodes de ma vie, l'une ou l'autre a pu devenir prépondérante. Par exemple, après une dizaine d'années consacrées à une activité professionnelle soutenue, j'ai progressivement investi la sphère relationnelle. Famille, amitiés, et "relation avec moi-même" (c'est à dire : être plus attentif à mes ressentis).
Plus récemment, ces dernières années, je me suis octroyé beaucoup de temps pour penser. C'est aussi durant celles-ci que j'ai le plus profondément changé ! Je laissais vagabonder mon esprit librement, alternant la jouissance simple de l'instant et le "travail" sur ce qui m'intéressait ou me préoccupait. Ce dernier m'a parfois totalement absorbé, jusqu'à délaisser mes centres d'intérêt, mon entreprise, mes passions. Mon couple aussi, partiellement, et même mes enfants...
J'explorais l'inconnu, élargissant ma vision de la réalité. J'ai découvert, appris, compris, expérimenté, et surtout partagé. Période faste durant laquelle je me sentais vivre intensément, sans être submergé. Des projets de vie s'élaboraient, un souffle m'animait, un monde nouveau s'ouvrait...
Et puis la réalité s'est imposée, différente de ce que je désirais, différente de ce que j'avais imaginé. Je me suis retrouvé solitaire dans des désirs que j'avais cru solidaires. Alliances brisées, liens déchirés, coupures et blessures. Un certain nombre de mes rêves ne pouvaient aboutir, d'autres se sont effondrés avec fracas... et moi avec. L'élan pour le grand saut s'est écrasé contre un mur. Est venu le temps des pertes, des deuils, de la souffrance. Longtemps.
Pour en sortir, j'ai dû accepter un certain nombre de réalités. Apprendre à voir le monde autrement, m'ouvrir à d'autres modes de pensée et de réaction. J'ai dû aussi renoncer à certaines de mes aspirations. Nouvelles alternatives pour de nouvelles perspectives. Garder précieusement en mémoire tout ce que j'avais découvert et mettre le reste en jachère. Reporter ce qui n'était pas réalisable, différer, observer ce qui se passe et comment ça se passe. Années de reconstruction, douloureuses mais particulièrement enrichissantes, nécessaires pour étayer une confiance en moi qui me faisait défaut.
J'en suis là.
J'en suis las.
« Il faut cesser de parler aux décombres ». Citée par une amie de galère, cette phrase de René Char m'a interpellé. Parler au décombres, n'est-ce pas espérer encore une réponse de quelque chose qui n'existe plus ? Conglomérat informe, vestige suranné, souvenir vertigineux, des décombres ne peut qu'être reconstruit autre chose.
Accepter ce qui n'est plus, renoncer à ce qui ne sera pas, agir pour ce en quoi je crois.
Mais en quoi crois-je ? Jusqu'où, jusqu'à quand, et vers quoi ai-je envie de poursuivre cette reconstruction ? Qu'est-ce que j'attends de ce "travail" intérieur qui reste prépondérant malgré les activités et investissements externes des derniers mois ? Comment utiliser ce que j'ai compris pour "rebondir" et retrouver un élan porteur, une énergie durable, une confiance ? Comment retrouver un réel désir de vivre et l'enthousiasme qui va avec ?
Éléments de réflexion :
> J'ai souvent écrit que je n'étais plus dans la souffrance, par rapport à des désirs essentiels inassouvis. Finalement l'expression me parait réductrice. Pour une part, en élucidant les origines de certaines souffrances, je leur ai effectivement fait perdre leur pouvoir de nuisance. Pour une autre part, je me suis simplement habitué à la situation, de telle sorte que j'accepte à chaque instant l'inconfort dans lequel je me trouve.
> Accepter de ne pas obtenir satisfaction n'implique pas forcément d'y avoir renoncé. C'est dire "oui" à ce qui est, en s'ouvrant à une situation nouvelle. Mais accepter est un acte du présent tandis que renoncer supprime un futur possible. Renoncer c'est dire "non" à son désir, de manière définitive. Renoncer, c'est lâcher prise.
> Renoncer, comme accepter, sont des actes (ou non-actes) qui s'appuient sur le principe de l'étroite réalité, face au domaine immense du désir, du rêve, du fantasme, de l'idéal. Mais les deux sont fondamentalement neutres : ils peuvent porter aussi bien vers une pulsion de vie (épanouissement, ouverture, courage) que vers une pulsion de mort (étiolement, repli, lâcheté). Affrontement au coeur des volontés conscientes et de celles de l'inconscient.
> Renoncer à un désir aussi puissant qu'un "élan vital" de grande envergure est un processus extrêmement long et complexe, douloureux en lui même car totalement contre nature : il s'agit d'une lutte interne entre la raison (principe de réalité) et une pulsion de vie, par essence "indestructible". L'énergie de vie portée par un tel désir est particulièrement résistante, très difficile à arracher, prompte à resurgir. On n'arrête pas un élan vital, c'est pourquoi y renoncer consiste en une réorientation de cette énergie vers des dérivatifs. Une transformation vers des palliatifs pouvant dissiper ce flux venu du plus profond de l'être. La difficulté étant de leur trouver un attrait suffisant : une pulsion n'est pas isue d'un choix froidement décidé.
> Pour éviter de dépendre d'autrui ne jamais confondre une pulsion individuelle et une alliance de pulsions, fussent-elles un jour partagées dans un essentiel compatible. Les pulsions sont temporelles, fluctuantes, échappant à la volonté consciente.
> Renoncer à une pulsion essentielle consistera longtemps à renouveller constamment l'acceptation de l'impasse. Chaque étape de l'acceptation renvoyant à un nouvel état de conscience, qui ouvre à un nouvel espoir de parvenir enfin à la délivrance tant attendue. Tentatives réitérées qui peuvent durer jusqu'à l'épuisement de toute trace d'espoir. Travail de Sisyphe...
> Seule la mort est un processus irréversible et définitif, sans aucun espoir de retour. Parfois la mort véritable sera la seule capable de tuer l'espoir.
> L'espoir peut être un enfermement, voire un enfer tout court...
> L'espoir est un non-acte. Passif et vain il entretient une illusion, tandis que croire est un acte déterminé qui pousse à l'action jusqu'à l'aboutissement... ou le renoncement.
Reste à savoir en quoi croire...
Peut-être en soi ?
14 avril 2008
Écriture et démesure d'internet
Je lis Lou depuis que j'ai découvert l'écriture de soi sur internet. C'est à dire depuis à peu près huit ans. À cette époque antébloguienne le cercle des écrivants en ligne dépassait à peine la centaine dans toute la francophonie. La plupart étaient originaires du Québec, précurseur en ce domaine. Autant dire qu'il s'agissait d'un groupe représentable, conceptualisable, qui avait presque les dimensions d'une grande famille ! Si on ne se connaissait pas tous, du moins nous étions plus ou moins indentifiables. Chacun disposait d'une relative visibilité, d'une parcelle d'existence. Voire même d'une possibilité d'influence dès lors qu'une synergie se mettait en place.
C'est sur ces bases que s'est construit ma représentation du monde d'internet. Totalement anachoniques maintenant... ou alors à une toute autre échelle.
Voici ce qu'écrit Lou aujourd'hui : « (...) lorsque j'avais trouvé le chemin du Web et que je m'y étais mise à répandre mes mots, j'avais découvert enfin le retour des pensées et des idées. Mes mots devenaient partie prenante d'un procédé de communication ; de trésors cachés sous les chaussettes du dernier tiroir, ils se transformaient en papillons, et ce que j'y déversais trouvait écho parfois et finissait par créer d'autres mots. des échanges sont nés, des conversations, des relations qui m'ont aidée à progresser, à avancer, à faire un pas de plus, toujours...
Puis, écrire sur le Web est devenu une mode, un engouement, presque un must. J'avais eu l'illusion de participer à une sorte de mouvement de contre-culture dans lequel quelques uns de mes idéaux pouvaient s'exprimer. Et je réalise que ce plaisir m'a quittée. Non pas que l'écriture sur le Web soit devenue médiocre, bien au contraire. On y côtoie des plumes magnifiques et des réflexions profondes, parfois. Mais on y trouve aussi de tout, comme dans la société, celle qui étouffe l'individualité.
Je crois que cela m'amène à éprouver moins de plaisir à écrire. Je n'ai pas envie d'arrêter, pas encore, parce que je ne veux pas perdre cette liberté que je me suis donnée de communiquer, de m'exprimer et d'échanger. Mais ça explique un peu mon moins grand enthousiasme à ouvrir ce carnet et à y déposer mes mots ou mes images. »
Je me retrouve assez largement dans ces impressions. L'écriture personnelle sur internet représente une immense diversité, impossible à imaginer. Elle n'a plus rien d'un groupe, encore moins d'une pseudo famille, tant les sphères se sont démesurément multipliées. Dans la vastitude de ce monde tentaculaire je me sens parfois un peu perdu. J'essaie de ne pas trop y penser, me contentant de déposer mes pensées. Je suis resté dans un petit coin, ayant conservé un lectorat sensiblement équivalent en nombre. Par contre je crois que, pour une grande part, il se renouvelle constamment. Beaucoup de personnes qui commentaient au début de ce blog ont "disparu". Restent cependant quelques fidèles, avec qui des contacts plus ou moins épisodiques sont maintenus. J'appelle ça "entrelecture", une forme épistolaire adressée à un groupe aux contours flous. Je me sais lu, ils savent que je les lis. Peu importe que ce soit en continu ou en picorant de temps en temps.
Et puis il y a cette part de renouvellement, ces gens qui découvrent mes écrits et s'y intéressent plus ou moins durablement. La prise de contact est différente de ce qui se passait autrefois. Je sais ne pas porter la même attention aux personnes qui s'adressent à moi que lorsque j'ai commencé à écrire. Probablement parce que je sais que la plupart de ces échanges ne dureront pas. Ils sont de circonstance. Le petit monde des écrivants-lecteurs du net est devenu trop grand.
Comme Lou je lis des personnes qui écrivent avec talent, pertinence, intelligence. À côté d'eux je me sens tout petit, insignifiant. Finalement la multiplicité à mis la barre très haut. Tenir un blog d'amateur alors que tant le font à un niveau professionnel à quelque chose d'insatisfaisant. Quant au blog convivial, celui qui permet de se faire des "amis"... il ne me tente pas. Mes amitiés internautiques se sont faites dans le temps, par affinités spontanées, mais sans avoir cela comme objectif. Je reconnais que, maintenant, pour qu'un échange se crée avec moi il faut que l'autre le veuille vraiment et s'accroche un peu. Je ne cherche pas ces liens et ne les encourage pas. C'est certainement dommage...
Pourtant, malgré un enthousiasme nettement atténué, je continue à écrire en ligne. J'aime les échanges de réflexions qui, de temps en temps, apparaissent inopinément. C'est probablement dans cette perspective que je persiste. Pour moi l'écriture reste un support de compréhension à partir de ressentis ou d'expériences vécues. L'expression du narrateur, issue de sa recherche personnelle, sert alors de ferment émotionnel pouvant éventuellement stimuler le lecteur concerné par le sujet développé. Un système qui fonctionne mieux s'il est nourri d'apports extérieurs...
Edit du lendemain : une erreur de la pateforme canablog a fait se mélanger le texte que je citais et le mien. J'ai rétabli la bonne continuité.
12 avril 2008
Boucler la boucle
1973 J'ai choisi de m'orienter vers la relation d'aide sans bien savoir pourquoi j'étais attiré dans cette direction, mais je constate peu à peu que c'est surtout en pensant à l'aspect psycho-affectif des relations. Et si j'ai envie d'accompagner des couples en difficulté c'est parce que je sais que se rejoue dans ce type de relations, parfois intensément, ce qui s'est construit dans l'enfance et l'adolescence.
J'ai douze ans et je suis en échec scolaire marqué. Ma mère, inquiète, m'amène chez Mr S., psychologue dans le souci de me sortir de cette impasse. Il me fait passer des test, m'amène à dire ce que je vois sur des taches d'encre, me pose des questions, me fait raconter ma vie, mes rêves. Je me souviens très bien de l'entretien avec ce monsieur, qui se trouvait être le mari de celle qui me donnait des cours de dessin. Ce qu'on m'en dira, à l'époque, c'est que je souffre d'un "blocage psychologique". Autrement dit : ce n'est pas un problème d'incapacité à comprendre, mais bien quelque chose qui vient de moi. Ce qui me sera traduit en : « si tu le veux vraiment tu peux réussir ». D'une certaine façon je suis conduit à me sentir seul responsable de mon échec...
Maintenant je sais que le symptôme chez l'enfant devrait plutôt conduire le(s) parent(s) à se soigner. C'est d'ailleurs ce qui était induit dans l'avis que le psychologue avait transmis à mes parents, que j'ai pu lire des années plus tard. Je ne crois pas que mes parents aient vraiment adapté leur attitude en conséquence...
Avec le recul j'ai réalisé que ces années correspondaient à une déprime qui s'est prolongée tardivement dans mon adolescence, par ailleurs fort peu rebelle. Ado soumis et docile, gentil... qui a du trouver d'autres stratégies pour s'opposer. D'où cet échec scolaire "inexpliquable" réduisant à néant les ambitions paternelles. Le passage vers l'âge adulte a donc opéré de façon incomplète, et en particulier sur le plan affectif, donc relationnel. Ce qui signifie que, pour partie, mon psychisme est resté "enfantin". C'est un état incompatible avec l'état adulte et la vie se charge de mettre les choses à leur place tant qu'elles n'y sont pas. C'est ce qui a fort bien opéré chez moi, à partir de la quarantaine. Rattrapage tardif d'une adoescence inaboutie. Ça ne passe pas inaperçu pour l'entourage !
2008
Par un curieux hasard qui n'en est pas un je me retrouve à étudier le "développement psycho-affectif de l'adolescent" [tiens, tiens...]
La formation est très intéressante. Trop intéressante : on y parle notamment de l'échec scolaire. J'ai beaucoup de mal à me sortir d'une très forte résonnance avec mon passé. Ces ados dont il est question c'est moi ! On me parle de moi et chaque élément fait sens, confirme ce que j'ai déduit, explique et relie des éléments encore épars.
Durant cette session je me suis peu exprimé, trop pris dans mes ressentis. Je me suis senti en difficulté - selon le terme consacré - à plusieurs reprises, incapable de me mettre à distance. Bouffées de ressentis, de réminiscences, de clairvoyance. Passé et présent se sont téléscopés. Compréhension de beaucoup de mes attitudes récentes en matière de relations affectives. Mise en perspective, aussi, des attitudes de personnes avec qui j'ai été en relation. Qui peut se dire vraiment détaché de l'enfance ? Combien d'entre nous ne sont pas entièrement adultes ? Combien résistent à ce passage, à leur insu ?
Mais si j'ai ressenti aussi fortement les choses, c'est probablement parce que le psychologue qui nous transmettait son savoir sur l'adolescence n'était autre que... Mr S.
Trente-cinq ans plus tard je me retrouvais devant celui qui avait écouté l'ado renfermé que j'étais. Je ne suis pas allé me présenter, et il est probable qu'il ne se serait pas souvenu de moi. Mais je dois reconnaître que ça me faisait un drôle d'effet d'intervenir et échanger avec lui à titre professionnel au sujet des difficultés des adolescents. En quelque sorte c'était "boucler la boucle".
Ce qui confirme bien que ma démarche ne doit rien au hasard...
11 avril 2008
Chine, Tibet, et flamme olympique
Allant peu au devant de l'information je me contente la plupart du temps de ce que me proposent les médias grand public. Pour être exact, je n'écoute même qu'une seule source : les infos de la radio de service public. Autant dire que, même s'il y avait une réelle volonté d'objectivité (?), l'espace disponible ne permet qu'une approche succincte, peu propice à une analyse de la complexité qui caractérise nombre de sujets. Ainsi en est-il de l'actualité du moment : la collision des Jeux Olympiques et du conflit Chine-Tibet.
Évidemment, selon une lecture simpliste et bien commode l'affaire est entendue : d'un côté les vilains Chinois et de l'autre les gentils Tibétains. Les uns méprisent les droits de l'homme, répriment toute contestation, banissent la liberté d'expression. Les autres vivent dans leurs hautes montagnes, sont quasiment tous de sympathiques moines pacifistes, et ne demandent qu'à vivre en paix sur leur altier territoire. La liste de ce genre de clichés pourrait être longue !
Pas d'hésitation possible : il faut défendre ces braves Tibétains !
Une approche un peu plus poussée, et notamment le regard que portent ceux qui connaissent de plus près le sujet, offre des perspectives nettement moins dégagées. En fait, ça ressemble bien davantage à un imbroglio historico-culturel, comme la plupart des conflits qui existent depuis l'aube de l'humanité. J'apprécie, depuis quelques jours, de lire chez Samantdi nombre d'interventions argumentées qui mettent en lumière pas mal de subtilités que j'ignorais.
C'est l'absence de ces nuances qui me dérange un peu dans l'instrumentalisation du symbole olympique, censé servir de vecteur à une revendication qui ne me semble pas aussi juste que ce que j'imaginais.
Ce genre d'histoire, c'est un peu comme si, dans un conflit interpersonnel, on n'entendait le point de vue que d'un seul des protagonistes. Je me méfie beaucoup des approches unidirectionnelles. Par définition des faits qui s'insèrent dans le même déroulé, avec la même origine, donneront lieu à deux interprétations radicalement différentes. Dès lors, il est difficile de se faire une opinion sur le fond qui ne disqualifierait pas l'un ou l'autre, alors que chacun a interféré dans le résultat. Par contre, sur la forme il peut y avoir beaucoup à dire.
Dans le cas de l'actualité du moment je ne crois pas que ceux qui ont voulu éteindre de force un symbole qui se veut pacifique et universel aient choisi le meilleur moyen de servir la cause qu'ils défendent. La grandeur d'échelle est différente, mais le principe autoritaire est celui même qu'ils entendent dénoncer.
06 avril 2008
Pinçant rire
Cette semaine nous avons fêté en famille les 19 ans de notre benjamin. Ambiance conviviale et détendue. J'aime bien quand nous nous retrouvons tous. Et puis sans crier gare, le petit dérapage. Alors qu'un de nos enfants nous posait des questions sur une région d'Espagne dont nous avions souvent parlé avec Charlotte, avant, en espérant nous y rendre un jour, notre fille essaya « vous n'auriez-pas envie d'y aller ensemble, pour des vacances ? ». Un haussement de sourcils surpris et dubitatif accompagna ma moue d'impuissance en montrant du regard Charlotte. Je signifiais ainsi que ce genre d'éventualité dépendait d'abord d'elle et de son désir de réouverture. Charlotte lança du tac au tac, sur un ton qui se voulait rieur, « même si on me payait, je n'irais pas ». Et vlaaaan ! J'ai senti dans le regard de mes enfants la même surprise que celle que j'encaissais. Ma réaction immédiate fut de demander à ce qu'on change de sujet. Charlotte n'a pas semblé prendre la mesure de cette vacherie et a dit que c'était une plaisanterie. Les enfants ont montré qu'ils n'étaient pas dupes et nous en sommes restés là. Elle semble confondre l'art subtil de l'ironie complice et l'humour peau de banane...
Je n'ai pas cherché à lui en parler depuis ce jour. À quoi bon ?
Ce genre d'attitude, qui hélas perdure, me conduit à prendre toujours plus de distance avec elle. C'est le mieux que je puisse faire pour ne pas être blessé par ces marques d'un ressentiment qui me dépasse. Il surprend aussi nos enfants qui ne pensaient pas que Charlotte marquerait autant la séparation. C'est curieux de voir comme elle a pu changer en s'émancipant.
Moi aussi j'ai changé. Je ne suis plus dans des logiques d'affrontement, ni d'insistance. Je ne cherche pas davantage à maintenir la relation à tout prix. J'accompagne le mouvement et me contente d'être là, présent si nécessaire. Disponible et accueillant tant que je ne me vois pas repoussé. C'est ma façon de rester en lien. Ma façon d'aimer. Tant pis si elle ne m'en renvoie pas d'échos.
À ce propos, j'avais manifesté quelques gestes de tendre affection envers elle, lors de l'enterrement récent de mon cousin où je l'avais vue émue. Manière spontanée de lui montrer mon attachement, mon amour, à elle qui est vivante. Ce jour là j'ai aussi eu des gestes d'affection avec des cousines, avec ma mère, à qui j'ai donné le bras pour l'accompagner dans sa tristesse. Gestes de compassion, de partage, de connivence. Témoignages de vie en sentant sa fragilité. Mais Charlotte, le lendemain, m'a téléphoné pour me demander si, en agissant ainsi, j'attendais quelque chose de sa part ! Elle m'en a signifié en même temps le refus, réactivant mes sensibilités... Je n'attendais rien de ces marques d'affection. Juste lui montrer que je suis attentif à elle, en empathie, en résonnance [pas tant que ça, apparemment...]. Juste une façon de partager un peu de chaleur. C'était un don, pas une demande.
Dire que je ne suis pas atteint par ces marques d'éloignement serait me leurrer. En même temps... depuis cinq ans que ça dure je me suis tellement entouré le coeur de protections que ça n'a plus vraiment d'effets. Il y a comme une diffusion, un amortissement du choc, une anesthésie générale. Je pourrais presque dire que ça ne me fait rien. C'est son histoire, sa façon de gérer la séparation, sa façon de me perçevoir. Je ne me situe pas dans les mêmes logiques.
Pourtant, au plus profond de moi cela travaille quelque chose. Je consacre une certaine énergie pour dépasser le rejet de ce qu'elle voit en moi. Pour ne pas le prendre de façon trop personnelle. D'où la distance que je laisse s'installer, pour ne pas en être trop affecté.
D'un autre côté je m'interroge aussi sur ce qui a pu la conduire à cette attitude : qu'ai-je fait, ou pas fait, pour être porteur de cette image ? Quelle est ma part de responsabilité dans ce rejet ? Mais les réponses ne peuvent s'élaborer que dans l'échange.
Au fil du temps, lentement, par fragments, elles se délivrent et apaisent les tensions résiduelles. À ce rythme, il y en a encore pour des années...
Dilapider la vie
Depuis plusieurs années j'ai deux vies : celle de l'action et celle de la réflexion. Je n'aurais aucune raison de les disssocier si elles se situaient dans la même unité de temps et de lieu. Or il se trouve que, la plupart du temps, ma réflexion s'élabore devant mon clavier. Elle est "solitaire", quoique sous le regard de ceux qui me lisent. Les interactions sont donc différées dans le temps, alors que la vie de l'action est "en direct". J'aime cette liberté de temps qui me permet d'aller plus loin... tout en sachant bien l'importance des relations en direct pour ne pas perdre contact avec la réalité.
Actuellement ma "vraie vie", celle de l'action, m'occupe beaucoup et ne laisse plus guère de place à "l'autre vie", celle qui s'est constituée autour des échanges à distance et de l'écriture/lecture. Ça me manque un peu... bien que, par la force des choses, je n'aie pas vraiment le loisir d'y penser. C'est fou comme on se laisse vite happer dans une vie qui oublie les bienfaits de la lenteur ! J'enchaîne travail et réunions municipales, accumulant de la fatigue parce qu'elles se terminent tard. Je n'ai parfois même plus le temps de me faire un repas.
Normalement ça ne devrait pas durer à ce rythme...
Je n'aime pas avoir une vie trépidante. J'ai l'impression de la dilapider.
