15 mai 2008
L'art de composer avec les personnalités difficiles
J'ai été... disons... "absent" pendant quelques jours, sur ce blog. Pas très bien dans ma tête. Je me suis aussi "absenté" de ma charge d'élu municipal, ne répondant pas aux messages, ne prenant pas en charge ce dont j'ai la responsabilité. Une façon de retrouver une indépendance face à ce mandat, qui demande beaucoup d'investissement. Je crois aussi que je "teste", sans vraiment le vouloir, la place que j'ai dans mes interactions avec les autres. Relations, travail, famille, municipalité... je me suis maintenu à l'écart d'un peu tout. J'ai eu besoin de me recentrer sur moi. Ah ben oui, pas toujours disponible et réceptif !
Maintenant je crois que c'est passé. Je peux de nouveau orienter mon regard vers l'extérieur.
Sur les relations de travail, par exemple (qui ne sont qu'une des variantes du rapport à autrui). Aaah, les relations de travail... toute une découverte pour le farouche indépendant que j'étais ! Ce n'est pas pour rien que j'avais quitté ce monde il y a une quinzaine d'années, pour me mettre à mon compte tout seul. J'aspirais à cette totale liberté, dont j'allais découvrir au fil du temps qu'elle est un redoutable piège : sans contraintes il n'y a pas de liberté. Faudrait que je développe ça un jour, mais pas aujourd'hui...
Relations de travail, donc, avec rencontre des inévitables différences. Différence de point de vue, de comportement, de rythme, de préoccupations, de façon de régir les rapports hiérarchiques et l'autorité... C'est passionnant tout ça, mais ça occasionne quelques frictions. Notamment avec les collègues, lorsque chacun n'a pas les mêmes priorités. C'est ce qui se passe au sein de notre équipe et à donné lieu, ce soir, à une mise à plat générale. Chacun a pu s'exprimer et nous sommes parvenus à ce petit miracle : communiquer.
Lorsque je mène une équipe de salariés, je le fais selon ma nature : plutôt cool, tout en demandant à chacun de travailler efficacement. Mon objectif est double: que le travail soit fait correctement, et que chacun soit satisfait de sa journée. C'est à dire que je ne mets pas une pression énorme sur les salariés. Un autre encadrant procède de même.
Mais deux de mes collègues ont une autre approche : le travail doit être fait rapidement, efficacement, et à un rythme soutenu. En cas de manquement à ces préceptes, le contrevenant sera vertement tancé. Et hors de question de s'adapter à chacun : une règle pour tous, qui doit être appliquée par crainte d'être débordé.
Il y a donc deux approches assez radicalement différentes pour mener les équipes : celle des "gentils" et celle des "durs".
Les durs estiment que les gentils manquent de fermeté et se laissent déborder. Ils sont perçus comme défaillants, "trop" souples, "trop" à l'écoute des problèmes des salariés, "trop" lents à trancher et prendre des décisions. Les durs nous demandent de nous positionner, de ne pas nous laisser amadouer par des salariés profiteurs, qu'il faut prendre en main fermement pour leur montrer que la réalité c'est pas de la rigolade !
Rapidement, bien qu'appréciant l'efficacité de ma collègue "dure", j'ai pensé qu'elle allait parfois trop loin dans sa façon de dire les chose, assez brutale. Moi qui suis sensible à la tonalité, j'étais mal à l'aise quand un des salariés se faisait ainsi vivement secouer. Mais bon... généralement je la laisse gérer les choses à sa façon. Il aura fallu qu'elle m'agresse pour que je change ma façon d'être et marque des limites. Ce qui ne lui a pas plu !
Depuis je prends de plus en plus ma place, affirmant ma différence. Il n'est pas dans ma nature de commander, ni d'être autoritaire, ni de "casser" les gens. Je ne suis pas non plus quelqu'un d'hyper-efficace, performant et rapide. Je travaille autrement, mais pas forcément moins bien. Et surtout selon mes critères de qualité : que tout le monde ait sa place au travail et s'y sente bien. Je ne rejette personne... ce qui n'est pas le cas de mes collègues "durs" que les "mous" insupportent. Nettement plus conciliant, j'hérite ainsi de quelques parias...
Au delà de cette opposition durs/souples, je m'interroge sur ce qui induit la rigidité. Car ma collègue est absolument persuadée d'être dans la seule vérité ! Sa méthode serait la seule valable et ce serait à nous, les souples, de changer ! Il est difficile de lui faire entendre un autre point de vue, et chaque élément de désaccord avec sa pratique est immédiatement refusé... avant de mûrir, heureusement. Car généralement elle revient pour signifier qu'elle a compris ce qui lui était dit, et que c'était justifié, compréhensible. Elle entend ce qui lui est dit et fait les efforts en conséquence. C'est ce qui permet que je puisse m'entendre avec elle, maintenant que j'ai compris son mode de fonctionnement. Une telle attitude rigide, avec refus systématique de la remise en question, ne m'a pas été facile à accepter au départ.
C'est curieux, mais de telles personnalités ont souvent eu beaucoup d'influence sur moi. Leur assurance inébranlable avait raison de mes doutes dans l'instant. Ce n'est qu'à retardement que je sentais que quelque chose n'allait pas dans leur attitude. Les personnes qui n'émettent aucun doute m'impressionnent.
D'ailleurs, c'est un des reproches que me fait ma collègue : n'être pas assez sûr dans les consignes que je donne. Elle me dit que je dois ne montrer aucun doute, qui pourrait être une brèche dans laquelle les salariés pourraient s'engouffrer. Toujours cette crainte d'être débordée... Même genre de chose avec les personnes un peu collantes, envahissantes, et surtout si elles sont "molles" : ma collègue ne peut pas les supporter et leur renvoie, malgré ses efforts, ce rejet viscéral.
Peu à peu, puisque je discute parfois longuement avec ma collègue, je commence à comprendre l'origine de cette dureté. Elle provient d'une très grande exigence vis à vis d'elle-même. Souvent, en rigolant à demi, elle dit qu'elle ne supporte pas de ne pas être parfaite. Elle bout lorsqu'elle ne parvient pas à faire quelque chose que je réussis, ou évite d'être confrontée à ce genre de situation. Sous une attitude hyperactive, intransigeante, bourrée de certitudes qui ne cessent de se déplacer, je vois se dessiner une personnalité anxieuse. L'exact contraire de ce qu'elle voudrait montrer.
D'ailleurs, je sens aussi une peur de ne pas être appréciée à cause de cette dureté, ce qui conduit à des réactions vives de fuite, de colères subites. Quant à affirmer « je me fous de ce qu'on pense de moi »... ça en dit long sur la mésestime de soi.
Je ne sais pas encore bien quelle attitude avoir face à cela, mais il semble bien que de ne pas céder à cette tentative de circonscrire la vérité à la sienne est la première étape. Montrer que je suis différent et que ce n'est pas moins bien. La seconde pourrait bien être de manier l'alliance subtile de la résistance passive, de l'affection discrète, et de l'humour complice. Tout un art... pour éviter d'entrer en conflit.
14 mai 2008
Rester en marge
La pause de midi est parfois un temps d'échange, lorsque je me sens en résonance avec les personnes présentes. Ce n'est pas toujours le cas. Ma collègue m'a dit que dans les équipes je paraissais "à côté" plutôt que "avec". C'est assez bien vu. Je suis présent, je pense être disponible... mais je ne cherche pas à développer des affinités particulières. D'ailleurs je n'en ressens pas. Il faut dire aussi que la plupart des personnes ont des démarches personnelles fort différentes de la mienne.
Ce qui, d'ailleurs, n'est aucunement un obstacle à la rencontre.
Par exemple Coralie, environ 25 ans. Elle est sans domicile fixe (je préfère ça au terme connoté de "sdf"), par choix. Look de zonarde, plutôt virile, avec nombreux tatouages dont un immense qui lui barre la poitrine. Sur son bras, un idéogramme chinois signifiant "respect".
Aujourd'hui elle m'a raconté ses soucis : elle doit passer en jugement prochainement pour cause de conduite sous l'emprise de stupéfiants. Elle risque le retrait de permis, qui est son seul moyen de venir travailler. Elle a déjà perdu des points pour conduite sous l'emprise d'alcool...
Elle doit aussi au fisc un nombre incalculable d'amendes, avec pénalités de retard... que de toutes façons elle ne peut pas payer vu ses faibles ressources. Elle n'a pas d'adresse fixe, mais elle sait qu'au bout de trois mois de fiche de paye elle va être "retrouvée" et que son salaire pourra être saisi.
Coralie raconte avec verve sa colère contre son assistante sociale, qu'elle estime incompétente pour lui trouver un logement. Oui... sauf qu'en tant que célibataire sans enfants elle n'est pas prioritaire. Par ailleurs elle a trois chiens, qui sont ses compagnons, mais qui empêchent qu'elle puisse avoir accès aux foyers d'accueil.
Bref : elle est dans une sacrée galère. Pourtant cette fille est loin d'être stupide. Elle a fait quelques études, à obtenu deux diplômes professionnalisants, mais semble se débrouiller pour ne pas trouver de travail fixe. Elle a déjà roulé sa bosse un peu partout, allant des vendanges à un atelier de mécanique poids-lourds. « Le milieu le plus macho », m'a t-elle affirmé. Coralie est d'un abord facile, elle parle aisément et avec un vocabulaire élaboré, ce qui diffère de la plupart des personnes que nous accueillons. Elle a aussi un sacré tempérament, et sait bien ce qu'elle veut. Quand elle parle d'elle, elle perd son ton un peu fanfaron et machinalement a des gestes qui trahissent une sensibilité bien dissimulée. J'aime sentir cette part qui échappe aux gens.
Je ne connais pas encore bien son parcours, mais suffisamment pour comprendre qu'elle est porteuse d'une problématique lourde. Elle m'a parlé de dépression profonde, il y a quelques années. Aujourd'hui elle est plutôt détendue, à la fois cool et vive, d'humeur joviale. Elle a dit qu'elle compensait le maintien de ce coté zen avec l'alcool, ce qui ne paraît pas. Elle admet aussi que son problème de logement n'est pas vraiment un hasard : elle a peur de s'engager, de se sentir bloquée. Apparemment sa vie d'errance lui convient, même si d'un autre côté elle a cette perpétuelle inquiétude de ne pas savoir de quoi demain sera fait. Elle m'a parlé, très lucidement, du confort qui consiste à ne rien changer à une situation qu'on connaît, fût-elle particulièrement inconfortable.
Je ne sais pas ce qui peut pousser des gens à avoir des comportements à la limite de l'autosabotage, mais ça m'intéresse beaucoup. Cette fille a bien des ressources, une énergie surprenante, une grande capacité à prendre des initiatives adaptées... et pourtant elle semble persister à rester en marge.
Avec sa vie apparemment très différente de la mienne Coralie est quelqu'un avec qui je sens une résonance. Je n'ai pas d'effort à fournir pour aller vers elle, ça se fait avec évidence. Ce n'est donc pas sa différence qui serait un obstacle, mais plutôt les ressemblances qui tissent des fils qui se rejoignent.
03 mai 2008
Explosion verte
Le froid qui s'était prolongé en avril a retardé l'éclosion de la végétation, surtout en altitude. Ainsi le gradient de températures est nettement visible entre la plaine, déjà verdoyante, et les hauteurs totalement brunes dominées par des sommets encore largement enneigés. Le dégradé de couleurs s'élève jour après jour.
Cliquez sur le panorama
Ces derniers jours, doux et ensoleillés, provoquent une véritable explosion verte à l'occasion du débourrement des bourgeons. On voit donc se côtoyer en forêt des arbres exubérants de tendre verdure et ceux qui sont encore en livrée hivernale, nus. Hêtres, charmes et tilleuls déclinent leurs tonalités, avec la ponctuation blanche des merisiers en fleurs. Les châtaigniers sont encore engourdis tandis que les chênes nimbent leur ramure d'un voile vert-doré caractéristique.
L'herbe, en dehors des gazons tondus, élance ses brins et tiges qui ondulent sous le vent. Le sol disparait sous l'épaisseur croissante. L'été sera bientôt là et les fenaisons auront lieu dans un peu plus d'un mois, ramenant cette exubérance à raz de terre...
La variation des nuances de la couleur verte est incroyable. Pas une seule qui ne soit identique. Et si on ajoute la transparence des contre-jour, c'est encore meilleur...
Bon, c'est bien joli tout ça, mais j'ai une tondeuse à passer, moi...
01 mai 2008
Métier à compétences multiples
J'exerce ma nouvelle profession au sein d'un organisme qui regroupe quelques centaines de personnes, dans une grande communauté de communes. En vue de nous présenter à l'ensemble du personnel, la rédactrice du journal interservices est venue hier me questionner, ainsi qu'un de mes collègues. Description de nos parcours, ce qui nous avait menés à ce poste, et de ce que nous y trouvions. J'ai expliqué que notre fonction était celle d'encadrant technique d'insertion. Notre interlocutrice me demanda de préciser en quoi cela consistait.
Excellente occasion de me livrer à cette présentation que je voulais vous en faire lorsque j'ai refusé de me faire manger la laine sur le dos.
C'est un poste qui demande à la fois de pouvoir mener une équipe, d'être opérationnel techniquement, et de se montrer attentif envers des personnes qui ont une problématique particulière. L'objectif est de les former aux bases d'un métier, de leur faire prendre conscience de leurs capacités, tout en tenant compte d'éventuelles difficultés. Le tout en vue de les insérer (ou réinsérer) dans le monde du travail. Cela demande donc de la pédagogie, de la patience, et un intérêt personnel pour les personnes que nous accompagnons. Le travail s'effectuant au sein d'équipes disparates il faut aussi pouvoir s'adapter à chacun et aux dynamiques de groupes fluctuants. Parfois il s'agit d'encourager, ou au contraire de cadrer en montrant des limites fermes. Nombre de nos salariés ont un comportement d'enfant...
La rédactrice, nous entendant parler avec enthousiasme de notre métier tenta « vous êtes donc passionnés par ce que vous faites ? ». Au terme de passion j'ai répondu que je préférais celui d'intérêt : c'est un travail intéressant, parce que changeant, en rapport direct avec l'humain, et demandant une adaptation constante. Avoir une fonction de chef d'équipe dans une entreprise classique qui ferait les mêmes travaux ne m'intéresserait pas du tout.
Je vois certains d'entre vous imaginer des personnes en insertion : plus ou moins drogués, alcooliques, délinquants, bagarreurs, paumés. Bref, des personnes un peu inquiétantes.
Que nenni ! Cette image que je vois se dessiner dans le regard de ceux à qui j'en parle est largement erronée ! Oui, bon... certains ont quelques problèmes avec l'alcool, d'autres avec la justice. Quelques uns ont un petit quelque chose qui ne tourne pas bien rond, ou bien logent dans des foyers d'accueil. Mais aucun ne cumule tous les handicaps. Chacun d'eux s'est trouvé pris dans un enchainement de conjonctures défavorables, ou n'a pas eu beaucoup de chance dans la vie, ou s'est un peu trop laissé aller... Parmi cette diversité de parcours il y a un point commun : une certaine volonté de se prendre en main et de s'en sortir. Même s'il a fallu en pousser quelques uns pour qu'ils s'inscrivent dans la démarche, même si certains voient surtout l'intérêt financier que cela représente. Il y a aussi les vrais courageux, celui qui a quitté son pays sans connaître un mot de français, ceux qui ont sombré et remontent la pente après des tragédies familiales.
Au final, dans cette joyeuse bande d'accidentés de la vie il y a beaucoup de bonne humeur, de sympathie, d'exubérance. Les plus jeunes ont à peine vingt ans, les plus âgés sont proches de la retraite. Il y a des hommes et des femmes, des français et des étrangers. Tous ne sont là que pour un contrat de six mois, renouvelable une seule fois. Ce qui fait que la plupart restent un an, le temps d'acquérir l'expérience d'un métier pour ceux qui s'en donnent les moyens. D'autres iront ainsi de contrat en contrat, d'un organisme d'insertion à l'autre. Quelques uns sont opérationnels dès leur entrée dans la structure, d'autres n'auront acquis que quelques rudiments à la fin du contrat. Et encore, en étant optimiste...
Ils sont tous dans la même galère : érémistes, chômeurs longue durée, souvent sans aucune qualification, et sans le permis de conduire qui conditionne l'accès à l'emploi. Il y a les champions des aides sociales, connaissant toutes les combines pour toucher le maximum d'allocations possibles. Il y a ceux qui racontent leur vie et ceux qui n'en disent rien. Les hyper-expansifs et les super-discrets, les futés et les déficients intellectuels, les plaintifs et les dynamiques, les bosseurs et les tire-au-flanc, mais globalement ce petit monde se respecte et s'entraide. Nous observons leur fonctionnement ensemble, intégrant les nouveaux, s'alliant ou se tenant à distance selon les affinités. Plusieurs confient aimer le travail qu'ils font, et y venir avec plaisir. N'est-ce pas le signe d'une réussite ?
À la fin de leur contrat ils s'en vont... rarement avec un nouveau travail en poche. Car même s'ils sont soutenus dans leurs démarches, beaucoup d'entre eux semblent attendre passivement qu'on leur propose un travail et se plaignent que ce ne soit pas le cas. Plusieurs d'entre eux attendent beaucoup de la société et sont dans une revendication constante. Débrouillards, de petit boulot en contrat d'intérim, la plupart parviennent plus ou moins à surnager dans cette société où ils n'ont pas vraiment de place. Leur vie n'est pas rose, à cause d'une accumulation de problèmes découlant du manque d'argent, mais ils semblent trouver, pour la plupart, un équilibre durant leur passage dans notre structure.
C'est là tout l'intérêt de notre rôle d'encadrant.
Métier par ailleurs fort peu reconnu et notablement sous-payé au vu des qualités et compétences multiples qu'il demande, mais c'est une autre histoire...
Edit du 3 mai : Lire aussi Parcours, intéressant prolongement écrit par Lou



