Jadis, il y a très très très longtemps, dans ma vie d'avant, c'est à dire quasiment dans une autre vie, j'étais un homme aimant. Je pourrais même dire amoureux. Malgré vingt ans de vie commune j'aimais toujours celle avec qui j'avais décidé de partager ma vie. C'était elle et c'était la seule. J'étais congénitalement monogame, exclusif et fidèle. Pour la vie.

Du moins je le croyais. Car la vie, cette facétieuse, m'a montré qu'elle ne se laissait pas enfermer comme ça dans des cadres rigides. Elle m'a subrepticement séduit, enjôlé, pour que j'aille voir ce qu'il y avait de l'autre côté des limites strictes, sans vraiment croire que ça m'était accessible. Mais tout au fond de moi je n'attendais que ça, en fait...

Il suffisait que je me laisse aller à mes penchants naturels, jusque là refoulés. Oui, d'autres femmes que celle que j'aimais m'attiraient, parfois. Je sentais que j'avais quelque chose à découvrir d'elles. Sans que ça n'enlève rien à l'amour que je ressentais pour celle avec qui je m'étais marié :  je savais avant sa rencontre, déjà, qu'elle ne pourrait jamais tout m'apporter. Parce qu'aucune femme ne pouvait correspondre à un idéal.

Mais plusieurs peut-être...

Je me suis donc approché d'autres femmes. À distance. Avec prudence, en prenant beaucoup de précautions. Je ne voulais pas menacer la relation aimante que je vivais avec "ma" femme. Elle était mon essentielle, mon repère, mon équilibre. Et réciproquement.

J'ai commencé par des rencontres amicales. J'ai poursuivi par des sentiments sans rencontre, puis l'amitié sentimentale avec rencontre... Je me suis approché timidement de la sexualité. Sans amour mais avec sentiments. À moins que ce fut de l'amitié amoureuse ? Ou alors de la sexualité sentimentale non-amoureuse ? Bref, c'est devenu rapidement inqualifiable avec des mots simples. La frontière supposée entre amitié et amour s'abolissait inexorablement, sans que le second mot ne me soit envisageable hors du mariage. À tel point qu'un jour j'en suis arrivé à vivre une relation que je décrivais par le très éloquent [pas de mot existant]. Non, vraiment, je ne savais pas comment qualifier ce que je partageais avec cette autre, qui m'apportait tant mais avec qui il était difficilement réalisable de vivre en couple pour tout un tas de raisons trop longues à énumérer.

Peu à peu les mots ont semblé nécessaires, sans que je ne sache vraiment pourquoi. Avec elle il était question d'amour. Et puis de couple, aussi hors-norme et "impossible" soit-il selon l'idée générale qu'on peut en avoir. Notre relation était littéralement "innommable". Ou tout au moins indescriptible. Chercher à la décrire a eu pour moi un effet pernicieux : parler de "couple" sous-entendait, dans ma pensée, bien plus que je n'en avais conscience. Idem pour parler de relation amoureuse. Pour moi un couple amoureux impliquait certains comportements ayant un sens que je croyais universel. Le mot correspondait à une idée précise. Il y avait comme une étiquette "couple amoureux" qui faisait que certaines choses en faisaient partie et d'autres non. Le mot amour était chargé de la même tare. Et pareil pour tous les mots approchants tels que "relation", "lien". J'y associais notamment des notions de fréquence de contact, de contenu, de réciprocité... selon mes critères. Et aussi de durabilité, si ce n'est de perpétuité...

Je me demande si les mots n'ont pas miné cette relation, parce que le sens que l'un y associait différait du sens que l'autre attribuait. Progressivement, au lieu de donner du sens à ce qui était vécu les mots l'en ont vidé par leur inadéquation. Ils ont rigidifié ce qui était simple à vivre.

Depuis le fiasco particulièrement perturbant qui en a découlé je ne voulais plus utiliser ces mots au sein d'une relation. Ni les prononcer, ni les entendre. Ça tombait bien : je n'étais pas confronté à leur utilisation dans ma vie de célibataire ! Hé hé, celle-ci me dispensait fort opportunément de les employer...

Maintenant que je suis de nouveau dans une relation... euh... disons "importante" [on va dire ça comme ça], se pose le problème de sa qualification. Bien que nous ayons très vite convenu que ce que nous vivions était plus simple à vivre qu'à décrire, cette relation nous [me] confronte à nos [mes] représentations. Et finalement à un désir de savoir un peu de quoi il s'agit. Probablement parce qu'une relation ne se construit pas de la même façon si elle est considérée comme d'amitié, d'amour, ou même simplement sentimentale. Encore moins si elle sous-entend l'exclusivité ou, au contraire, une liberté pouvant conduire à la pluralité. Il est clair qu'il ne s'agit pas d'une relation classique puisqu'aucun des deux n'attend d'exclusivité (improprement nommée "fidélité"), mais se situe plutôt dans une idée de fidélité relationnelle.

De plus, pour compliquer les choses, je me sais actuellement bloqué dans toute représentation de durabilité relationnelle. Pour moi, maintenant, une relation n'existe pas au delà du temps présent. À n'importe quel moment elle peut cesser parce que... parce que la vie est ainsi faite : les circonstances évoluent et les personnes avec. Rien n'est jamais acquis, rien n'est garanti. Je ne peux pas m'engager en matière relationnelle au delà de mes intentions et de ce que je crois et désire au présent. De même je ne demande à personne de s'engager sur un avenir imprévisible par nature.

Alors comment, en ne voulant ni rien nommer ni m'engager, construire quelque chose ? Ai-je même envie de construire ? N'ai-je pas simplement envie de vivre ce qui se construit conjointement ? Accueillir ce qui est là, ici et maintenant. Je sais ressentir, apprécier (ou pas), aimer, être ému, surpris, rire, vibrer... au présent. C'est bon, et même très bon. Au présent. Sans garantie que ça puisse durer ou se renouveler. D'une certaine façon je ne veux plus m'attacher à l'attente de quelque chose...

C'est ainsi : je me suis programmé pour ne plus souffrir des rêves brisés et des cruelles désillusions. Pour me protéger de ma propension à croire le bonheur venu, atteint, acquis, fixé, alors qu'il sera toujours impermanent. Le bonheur n'est pas un état stable.

En ai-je perdu ma capacité à aimer ? Je ne le crois pas. Est-ce que je refuserais de m'attacher ? Pas davantage. Ce que je vis en ce moment ressemble furieusement à ce que j'ai déjà pu vivre dans le passé, mais avec la peur en moins. Je fais en sorte de ne pas avoir peur que ça se termine puisque, de toutes façons, je sais que je ne suis pas seul maître de ce qui peut advenir. J'accepte l'idée de fin et ça change tout. Mais je cherche à influencer les choses pour qu'elles aillent dans le sens que je désire, car le désir demeure comme moteur de vie. Le désir que dure ce que je vis de bon... mais sans en avoir besoin. Sans être trop dépendant des possibilités de l'autre. L'attachement est souple, élastique. Libre.

Autrefois j'avais besoin de celles que j'aimais. J'avais besoin de leur présence, de leur regard, besoin d'être souvent rassuré sur l'importance que j'avais à leurs yeux. J'étais trop attaché et dépendant. Et puis j'ai presque tout perdu. Souffrance de l'absence, de ce manque, de cette frustration de voir l'autre partir. Me voir devenir insignifiant à leurs yeux. Redevenir rien. Ou pire : objet de rejet, et même de haine.

Détresse glacée d'être repoussé par qui m'avait aimé, quand j'aimais encore. Regarder les possibilités d'un avenir attendu et espéré s'enfuir. Voir s'écrouler la construction commune. Tristesse insondable de voir le bonheur disparaître... en me disant que je n'y étais pas pour rien mais que je n'y pouvais rien. Grande leçon d'humilité. Leçon de vie. Leçon d'altérité, aussi, pour comprendre que l'autre ainsi se protège en allant vers son mieux-être. Leçon d'amour qui permet l'acceptation que l'autre ait besoin de s'éloigner de moi...

Voila pourquoi je ne veux plus ressentir le besoin, ni le manque, et donc ne plus "aimer" comme j'aimais avant. Et pourtant j'aime... mais autrement. Je n'aime pas moins : j'aime mieux. Sans pouvoir vraiment décrire de quoi il s'agit. Simplement ne plus aller au delà de mes capacités à supporter l'absence et le manque qui, sans cela, l'accompagneraient.

Je ne veux plus souffrir d'aimer, alors j'aime au présent... indéfiniment.


regardscroises


Un regard de Kyrann sur mon regard quand je la regarde me regarder

(photo de Kyrann)