Dans son billet d'hier Valclair aborde un sujet qui concerne la plupart des blogs intimistes : jusqu'où parler des personnes avec qui on est (ou a été) en relation ?
Mes écrits, centrées autour du rapport à autrui, m'ont souvent porté vers ces questions puisque j'y intègre des personnes de mon entourage. Ce n'est pas sans quelques problèmes de conscience, d'ailleurs. Ils m'ont conduit à mesurer de plus en plus la portée de ce que j'avançais. Il est loin le temps où j'écrivais au fil de la pensée...

Respect de la vie privée et droit à l'intimité.

On comprend vite que, dans une relation, la notion de vie privée se complexifie. Trois entités se la répartissent : la relation et chacun des deux partenaires. Si on peut évoquer librement sa propre vie intérieure, son intimité personnelle, on devrait s'abstenir d'en faire autant pour celle de l'autre. D'autant plus que les notions d'intime et de privé sont propres à chacun et fort variables. Mais où commence le domaine privé de la relation ? Et à qui appartient-il ? Chacun peut-il en disposer librement (c'est à dire en parler à sa guise), ou bien reste t-il "bien commun" inutilisable sans l'accord de l'autre ? Et qu'advient-il en cas de séparation ? J'ignore s'il y a une législation spécifique sur ce point, mais je suppose qu'il est bien difficile de délimiter les contours de ces trois entités interdépendantes...

Pourtant c'est précisément là que se situe notre problème de blogueurs évoquant l'intimité en public. Car, à la différence des conversations à tonalité confidentielle, sur internet le public est vaste. En outre les écrits laissent des traces.

Un récent *incident diplomatique* a réactualisé pour moi ce problème. Il a mis en évidence, à mes yeux, un point litigieux lié à la vie privée : la vérité.


La polymorphie de la vérité

Lorsque nous racontons nos impressions sur une situation nous pensons exprimer la vérité. En fait il s'agit de celle que nous avons perçue avec notre subjectivité, qui la déforme, la transforme, l'ampute et lui rajoute des sens. Il serait difficile de ne s'en tenir qu'aux faits dès lors que ce qui constitue une relation est éminemment subjectif, et même intersubjectif. Pour la même histoire, et surtout si elle touche à la sensibilité de chacun, aux émotions, il peut y avoir autant de versions que de protagonistes. C'est ce que j'appelle la polymorphie de la vérité. Elle devient vite très problématique en cas de mésentente...

Je viens d'en faire l'expérience en lisant ce qui est dit de moi dans un contexte disons... orageux. Ce que j'ai lu, qui est naturellement présenté comme étant la vérité... ne correspond que très partiellement à ce qui constitue ma version de la vérité. Si le ressenti exprimé est incontestable, les faits sont, quant à eux, largement interprétés. On retrouve ce type de décalage de perception dans les entretiens de couples en thérapie : à se demander si ces deux personnes font bien vie commune !
(voir à ce sujet le commentaire d'Alainx, chez Valclair)

Par écrit, devant témoins (les lecteurs de blogs), il peut être difficile à supporter de voir diffusées des "vérités" qui ne le sont qu'aux yeux de l'auteur, car elles peuvent le devenir aux yeux des lecteurs. Je plains les personnages médiatiques qui doivent affronter au quotidien ce genre de choses... Pour ma part j'y suis relativement aguerri, bien qu'il y ait longtemps que ce genre de mésaventure ne m'était plus arrivé. Inversement j'essaie, depuis un certain temps, d'être très prudent avec la vie privée d'autrui mais il se trouve, pour diverses raisons, qu'un passé complexe me rae parfois vers des limites hasardeuses.

Le souci de la vérité est, je crois, une des craintes majeures de l'écrivant et de celui dont il parle : ne pas être fidèle à une vérité commune, incontestable. Plus qu'en dire trop, c'est la crainte du mal dit, ou hors contexte, qui me semble être significative. Et justifiée.

Jusqu'où se dire ?

D'un autre côté il est certain, pour ceux qui s'y livrent, que la mise en écrit publique des questionnements intimes aide bien souvent à y répondre. Il en va de même pour ce qui concerne les problématiques relationnelles : la mise en mot permet d'élaborer mieux que la pensée. En outre, les apports extérieurs, par le biais des commentaires et des courriers, contribue à ouvrir le champ des réflexions. Et ce, tant pour l'écrivant que pour le lecteur. Dès lors, que faut-il privilégier ? L'avancée dans la connaissance de soi et de nos relations, ou bien le respect d'une vie privée commune dont le partenaire n'apprécierait peut-être pas de la voir étalée au grand jour ? Le dilemme se pose dès qu'on approche des limites de l'intimité.

Partant du principe que la connaissance  de soi est un outil indispensable d'amélioration relationnelle j'ai fait le choix de privilégier cet axe. Mais je me suis exposé du même coup à prendre le risque d'endommager des relations si le ou la partenaire n'acceptait pas cet étalage...

Cela dit, si l'intimité nécessite d'être extériorisée de la relation, c'est déjà le signe que la communication y est défaillante. Il serait évidemment préférable d'aborder directement, en face à face, les dysfonctionnements relationnels.

Le choix cornélien, pour tenter d'améliorer ce qui fonctionne mal, se situe donc entre : se satisfaire d'une communication dégradée, ou tenter un contournement par l'extérieur... avec le risque d'aggraver les choses (et la chance de les améliorer !). Dans une relation de couple traditionnelle la meilleure solution serait d'avoir recours à un tiers qualifié (thérapeute, conseiller conjugal...). Dans des relations plus distantes, et en particulier sur internet, ces solutions n'existent pas. Ou pas encore (blogothérapeuthe pour blogorelations ?). A moins que, avec la compression du temps propre au net, certaines de ces relations soient vouées à n'être que des étoiles filantes ?

Plus sérieusement, peut être que la solution réside dans les bonnes vieilles méthodes : le secret. Se débrouiller pour que l'autre ne sache pas qu'on parle de l'intimité relationnelle commune à l'extérieur. Dans ce cas, mieux vaudrait ne pas entrer en relation avec d'autres écrivants de l'intime. Ou alors ouvrir, à leur insu, un espace secret...

[Et tant pis pour ceux qui viennent apprendre de ces histoires à deux voix ! Na !]

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