Puisqu'elle ne me lit pas... je m'autorise à parler d'elle sans vergogne. Sans malveillance non plus.

Ma collègue Artémis, puisqu'il s'agit d'elle, est revenue au travail pour trois jours. Elle s'était mise en congé immédiatement après que je lui ai manifesté, sans ménagement et devant notre responsable commun, qu'elle devenait insupportable. En fait elle était épuisée, s'efforçant de tenir au détriment de son attitude professionnelle et je crois qu'il était devenu nécessaire de lui montrer qu'elle dépassait des limites. Celles de ma patiente conciliance, en l'occurence. Au moins ma réaction lui aura permis de réagir...

Je redoutais son retour, n'ayant aucune envie d'être confronté à celle qui, depuis quelques mois, me fait payer cher le fait de n'avoir pas répondu à ses avances. Normalement le registre professionnel aurait dû rester distinct du relationnel, mais je crois que pour elle comme pour moi il y a eu une cassure qui rend difficile le partenariat que nous avions noué initialement.

« Quand on veut se mettre à distance de quelqu'un on cherche à le détruire, et comme on ne peut pas y parvenir, on se détruit soi-même ». Voilà à peu près les mots qu'elle m'a aimablement confié, de façon assez inattendue, juste avant de repartir pour deux semaines. Reconnaissant qu'avec moi elle avait eu une attitude inacceptable, elle a ainsi rompu le mur de silence qu'elle avait installé et que je me serais bien gardé de franchir sans y être autorisé. Me parlant de double personnalité, à la fois dure et s'en voulant de l'être, elle m'a dit qu'il lui était très compliqué d'être en relation avec moi. Sa lucidité et son humilité m'ont touché, effaçant les griefs que j'avais à son égard. L'écoutant sans rien dire, mais avec une attention manifeste, je l'ai finalement remerciée pour ces mots qui confirmaient bien ce que je ressentais : une grande froideur volontaire à mon encontre.

Pendant les jours qui avaient précédé je n'avais absolument pas cherché à parler avec elle. Les rares moments ou nous étions en présence, quelques mots échangés, sans conséquence, masquaient un silence qui, sans cela, aurait été trop apparent. Mais dans la mesure du possible je quittais systématiquement l'espace ou nous aurions pu nous trouver ensemble. Aussi froid qu'elle. Oui, je sais faire !

Ce n'est pas ma façon d'être mais j'ai appris à me protéger de qui pourrait me nuire. Il m'est déjà suffisamment difficile d'accepter que quelqu'un mette ostensiblement de la distance...

Je ne reconnais plus celle avec qui je discutais longuement l'hiver dernier. Celle qui, par deux fois, s'est blottie dans mes bras et qui disait sentir que nous avions « de grandes choses à vivre ensemble ». Celle qui se montrait tentée de... vivre avec moi ! Nos échanges se sont taris, de même que les signes de connivence. C'est une sorte de guerre froide qui s'est installée, silencieuse, entretenue par des remarques acides et désobligeantes.

Je me suis éloigné, de plus en plus. Jusqu'à ne plus du tout communiquer avec elle. Au début j'ai souffert de cette distance, que j'espérais voir ne pas durer. Et puis à la longue je m'y suis habitué. Pour moi Artémis n'est plus la même. Elle n'est plus vraiment là. Déjà partie, anticipant sur ce qui devrait se concrétiser dans quelques mois.

J'appréciais Artémis, tant pour ses compétences professionnelles que pour sa "différence" d'avec moi. Vive et attentive, tranchante et écoutante, excessive et sensible, ses contrastes me plaisaient. Il y avait entre nous une certaine fascination tant nous pouvions être différents et semblables à la fois. Contraires et complémentaires. Je pensais qu'on pouvait mutuellement continuer à s'enrichir.

Mais depuis plusieurs mois je vois que notre relation d'amitié, à peine née, n'existe plus. Je l'ai ressentie comme une séparation, bien que mon investissement sentimental n'aie pas eu le temps de s'ancrer trop profondément. Affecté et déstabilisé par cette impasse et les manifestations hostiles qui en ont découlé, je finis par accepter cet éloignement. Je le sais nécessaire pour elle, et probablement pour moi qui ne désire plus me situer plus dans un registre de "gentil" [faut plus me faire chier !]. En fait c'est avec elle que j'aurais pris davantage d'assurance avec cette nouvelle posture qui consiste à être particulièrement attentif à mes ressentis. Je connais mieux les limites de territoire que je dois préserver pour rester à peu près confortable.

Je crois qu'elle aura été ma première nouvelle expérience d'attachement, après... une notoire catastrophe relationnelle. Femme trop dure, au coeur trop tendre. Trop rigide pour être solide. Trop carapacée pour être accessible sans dommages. Trop compliquée pour moi, finalement. Je conserve néanmoins une affection et une tendresse à son égard, réconfortée par ces quelques mots qu'elle m'aura confié. Mots essentiels, reconnaissant le trouble que son attitude peut causer.

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