Hier soir, après avoir lu chacun de notre côté le « Projet de liquidation de communauté » transmis par le notaire, Charlotte m'a téléphoné pour vérifier quelques détails. Ce soir elle m'a rappelé et nous avons finalement bavardé assez longuement. Elle m'a fait part d'une certaine amertume, à cause de la non-reconnaissance par la loi de sa situation particulière d'épouse ayant subvenu majoritairement aux besoins financiers de la famille (Charlotte gagnait davantage d'argent que moi). Héritière d'une culture qui plaçait la femme au centre des tâches domestiques elle est aujourd'hui amère d'avoir endossé ce rôle, qui n'est pas vraiment reconnu. Elle s'est faite passer après ses enfants et les projets de son mari [moi, en l'occurence...]

Tant que nous étions dans un relatif équilibre elle ne s'était pas vraiment rendue compte de l'inégalité des tâches. Elle prenait à sa charge le quotidien, "invisible", tandis que je construisais, aménageais, bricolais. Ce qui était plus gratifiant. Je ne me rendais pas vraiment compte de la disparité, quoique me sentant vaguement coupable d'avoir une place plus enviable. Quand Charlotte a réalisé qu'elle en faisait beaucoup plus que moi, qu'elle rapportait davantage de revenus, et que moi je désinvestissais mon travail pour me consacrer à... une remise en question existentielle... ben là elle a trouvé que c'était pas juste ! Je la comprends totalement. Le problème c'est que tout ça se jouait au moment ou je prenais conscience que je ne trouvais pas dans ce couple l'équilibre auquel j'aspirais.

Il n'y a donc pas vraiment eu le temps et l'espace de renégocier notre mode de vie en couple. L'heure était plutôt aux grandes questions sur sa pérénnité...

Conjointement nous avons choisi de suivre notre intuition, tout en dialoguant beaucoup. Finalement Charlotte a choisi la séparation puisque mes aspirations nouvelles n'étaient pas compatibles avec les siennes.

Bref... quatre ans plus tard, et après deux ans de "quasi-divorce" (nous sommes séparés, mais sans concrétisation légale), nous voila au pied du mur : liquidation de ce qui nous lie encore légalement.

Charlotte sait que j'ai reconnu son préjudice d'épouse lésée. Je l'ai fait aussi bien verbalement que financièrement, en ne demandant pas la somme qui m'étais "due" (pour moi ça n'aurait eu aucun sens, et surtout pas celui que j'avais envie de donner). Mais la loi ne reconnait pas l'énergie et le temps consacrés à la vie domestique d'une famille. Ça n'a aucune "valeur", et c'est ce qui frustre Charlotte. Sentiment adouci par le fait que le notaire reconnaisse lui aussi l'injustice de la loi, en retard par rapport aux évolutions de la société.

Devant mon sentiment d'impuissance Charlotte a bien précisé que ce n'était pas à moi qu'elle en voulait, mais à la loi. De mon côté je lui ai fait part de mon pincement en lisant ces quelques lignes « En ce qui concerne les donations au dernier vivant qui ont pu être consenties entre époux, ceux-ci, d'un commun accord, déclarent les révoquer purement et simplement, ainsi que tous avantages matrimoniaux... ». Elle m'a dit avoir pleuré en lisant cette phrase. Ben oui... on a beau savoir qu'on l'a choisi, c'est pas si facile de couper tout ce qui nous lie. Pas facile de nous rendre légalement étrangers l'un à l'autre. Elle a ajouté que c'est pour ça qu'elle avait mis tant de temps à partir, malgré sa décision.

À la fin de la conversation j'ai remercié Charlotte de m'avoir fait part de son émotion. Ça m'a fait du bien de constater cet attachement qui demeure, quoi qu'il ait pu se passer de difficile au plus fort de la crise.

En quelques mots elle a aussi expliqué la distance qu'elle a prise, nécessaire pour réinvestir sa place de femme trop longtemps "sacrifiée" à ses enfants et son mari. Je lui ai dit avoir accepté cette distance et nous avons conclu sur ces deuxièmes vies que nous découvrons séparément.

J'apprécie qu'on puisse parler aisément de cette procédure de dissolution, faire part de nos avis et ressentis. Partager. J'y vois une façon de traverser "ensemble" cette concrétisation de notre divorce et je reconnais que j'en suis plutôt fier [et hop, encore une gerbe de fleurs !]

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