Au sortir de l'enfance je suis devenu silencieux. Renfermé. Je gardais tout en moi. Lorsque j'ai rencontré Charlotte elle est devenue ma confidente unique. Des années plus tard, ayant besoin d'aller plus loin, je suis allé chez un psy. Il m'a permis d'aller explorer là où Charlotte n'avait pas la capacité de m'entendre. C'est ainsi que, progressivement, par la libre parole, j'ai mis à jour ce qui était maintenu caché.

Depuis que j'écris en ligne je libère publiquement une expression qui restait bloquée dans la sphère privée. Je permets à ce que je refoulais d'exister. J'expose publiquement mon intériorité afin de ne plus pouvoir fuir devant moi-même. De ce fait je m'interdis de pouvoir oublier ce que je découvre. Je garde cependant une indulgence avec moi-même en m'accordant le temps nécessaire à un travail en profondeur. Je cherche la pleine conscience, la pleine responsabilité.

Mais sans aller au delà.
Ne pas imposer aux autres mes défaillances, ne pas endosser les leurs.

C'est par ce travail constant que j'ai pu remonter jusqu'à l'origine d'une colère : un père tyrannique qui, par ses comportements, empêchait l'émergence d'autres personnalités que la sienne. Je sais maintenant que la prééminence qu'il s'octroyait masquait sa propre vulnérabilité.

C'est exactement dans le sens l'opposé que j'avance. J'ai choisi la lucidité, la connaissance de mes failles, leur non-dissimulation. Je ne veux pas exercer un rôle de composition. C'est en étant au plus près de ce que je suis vraiment que je me sentirai bien avec les autres, donc ouvert à leur différence, réceptif, accueillant. Sans trop de craintes. Être avec autrui comme je m'efforce de l'être avec moi-même : honnête.

Ce n'est pas facile...

Tout au long de mon existence j'ai rencontré beaucoup de personnes qui avaient des attitudes semblables à celle de mon père : autoritaires, apparemment sûres d'elles, imposant leur vision des choses, décidant pour autrui. Je ne savais pas qu'elles dissimulent leur fragilité sous de tels comportements. J'étais impressionné, apeuré, maintenu captif par la ressemblance avec l'image tutélaire de mon père. En fait l'existence grouille de ce genre de personnes, dont certaines parviennent probablement à s'élever très haut dans le pouvoir et la domination. Mais même au niveau des relations humaines au quotidien, je crois que chacun pourrait citer en grand nombre, dans son entourage, quelques tyranneaux sans envergure néanmoins capables de perturber la fluidité des échanges interpersonnels. Voire de nuire à tout un groupe...

C'est un peu ce qui se passe avec mon collègue Fred. Homme plutôt jovial, relativement sympathique tant que tout va dans le sens qui lui convient, il réussit pourtant à instiller dans l'équipe de travail un climat insidieusement délétère. Il a une perception sombre et pessimiste de notre structure, critiquant la direction, évitant d'en faire plus que le minimum, ne s'embarassant pas de scrupules, cherchant à imposer son point de vue et ses méthodes. Impulsif, il est rapidement agressif, houspille de manière vive certains salariés qui lui déplaisent et a une capacité de remise en question fort limitée. De plus, il se plaint surtout en l'absence des personnes concernées et se tait en leur présence. Bref... pas le genre de personne avec qui je peux avoir une réelle affinité. Il n'est d'ailleurs pas très apprécié, de façon générale. Et pourtant je dois faire avec. Et ne pas le laisser prendre un ascendant puisque nous sommes au même niveau hiérarchique.

Cette situation m'agace parce que je me vois rester impressionnable, comme si j'étais conditionné par la peur de l'autoritarisme et de la colère. Dans le fond je sais que ce système ne fonctionne plus vraiment avec moi. Ou pas très longtemps. Je ne me soumets plus. Par contre il me faut du temps pour savoir comment me positionner, comment rester stable, comment être "moi-même" face à l'autoritarisme. Voulant éviter la logique conflictuelle... je résiste passivement. Je n'ai pas la capacité de verbaliser de façon calme et déterminée que je vois les choses autrement. Ce qui fait que je reste dans une certaine retenue... avec risque d'accumulation potentiellement explosive. Voulant éviter l'explosion conflictuelle je libère de temps en temps ma parole, mais je sais alors que je ne suis pas aussi calme que je voudrais l'être. Et puis ça reste incomplet. Partiel.

C'est tout un apprentissage de se dire en temps réel...

Avec Fred je n'y parviens pas vraiment. Sa façon d'être bloque mon expression. Le plus souvent je le laisse dire, acquiescant mollement lorsqu'il me parle. J'ai l'impression qu'il cherche à faire alliance, notamment contre la direction, mais je ne partage que très partiellement ses avis. En ne disant rien, parce que discuter sur de telles bases ne m'intéresse pas, je le laisse peu à peu m'empoisonner l'existence. Son esprit critique, négatif, me dérange. Souvent il contamine mon autre collègue, Artémis, qui devient revendicatrice et désabusée. Fred a un pouvoir contaminant mais je n'ose pas vraiment m'opposer à lui, pour éviter les désaccords trop flagrants.

Par crainte d'affirmer ma différence de pensée ?

Ça commence à me poser problème. L'énergie passée à maintenir une certaine cohésion entre collègues ne va pas là où elle le devrait : chercher ensemble à améliorer les choses, proposer, inventer. Travailler dans le même sens. Peu à peu, parce que je la sens nécessaire, je prends une place de "médiateur" au sein de l'équipe, tout en ne m'y sentant pas très à l'aise. D'une part parce que je n'aime pas m'imposer, et d'autre part parce que cela m'expose à la critique. Fred me renvoie une image de « trop gentil » quand je défends les salariés, de « trop naïf » quand j'essaie de comprendre les choix de la direction. Maintenant il ajoute « cireur de pompes » parce que je consacre du temps supplémentaire à essayer d'améliorer les conditions de travail et que je m'entends plutôt bien avec notre responsable commun. Même si c'est dit sur le ton de la plaisanterie... c'est une façon de bloquer l'apparition de ce qui le dérange. En négativant mes attitudes, il me demande de dépenser une énergie à les défendre. Il cherche à me ralentir. Habile, il sait aussi faire alliance avec Artémis en constituant un bloc de résistance et de critique, dont le résultat ne produit ni ne propose rien. Cette agitation stérile est même nuisible. Artémis se rend compte du pouvoir contaminant de Fred et me dit n'avoir pas du tout le même type d'échange selon celui des deux avec qui elle discute. Constructif avec l'un, dénigrant avec l'autre.

Lorsque j'observe Fred je me sens ambivalent : je sens bien que ses attitudes trop rigides masquent ses fragilités. Je me dis que si je le voulais je pourrais lui renvoyer une image assez peu flatteuse, et même carrément l'enfoncer, mais je ne gagnerais rien à procéder ainsi. Par contre je mesure bien la dose d'énergie qu'il me faudrait pour tenter d'amener Fred à prendre conscience de son attitude envers les salariés, ses collègues, et même toute la structure de notre (petite) entreprise. Et rien ne me dit qu'il aurait la capacité de remettre en question ses certitudes !

C'est ça qui est désolant avec les personnes trop sûres de leur vérité : elles résistent fort à toute éventualité de changement. Parce que leurs certitudes leur sont nécessaires pour tenir debout, et que si on leur retire cette illusion de pouvoir elle risquent de s'effondrer. Je crois que je sens leurs failles, comme je sens les miennes.

Mouais... en écrivant cela je me demande si je n'aurais pas tendance à surprotéger les autres.

Question subsidiaire : Qu'est-ce que j'y gagne ?