Dans le billet précédent il a été question de grands mots et, comme c'est souvent le cas, chacun leur donne un sens qui ne fait pas consensus. On sait que le langage ne traduit qu'imparfaitement les idées et ces investissements différents du signifié sont inévitables. En outre certaines polysémies ne contribuent pas à la simplification. Les décalages s'accentuent encore avec des mots très chargés de sens, auxquels chacun donne une puissance qui ne rejoint pas toujours, loin d'en faut, celle donnée par l'interlocuteur. Que l'on songe, par exemple, au mot amour et ses dérivés...

Je ne me hasarderai surtout pas à tenter de définir l'amour, n'ayant plus que des idées confuses sur la question, mais je me suis saisi de mon Larousse de poche pour vérifier le sens précis de deux termes : sacré et engagement.

Sacré,e adj 1. Qui se rapporte au religieux, au divin : les vases sacrés. 2. Qui doit inspirer un respect absolu, inviolable : un engagement sacré. 3. Renforce un terme injurieux ou admiratif : sacré menteur !

En évoquant le lien sacré du mariage, j'ai cru percevoir une certaine ambiguité puisque le terme pouvait aussi bien correspondre au premiers sens qu'au second. Pour ma part, lorsque j'évoque ce lien sacré je me situe pas du tout dans une idée religieuse [quoique j'ai dû en être culturellement imprégné...], mais bien dans celle du respect absolu et de l'inviolabilité. Respect de quoi et de quelle inviolabilité ? La question reste posée mais c'est bien sur cette base que je me suis engagé.

Engager : 1. Lier par une promesse; 2. Recruter, embaucher; 3. Mettre en gage; 4. Inciter, exhorter; 5. Commencer, entamer, entreprendre; 6. Faire entrer, introduire; 7. Investir
S'engager 1. Promettre de; 2. S'avancer, pénétrer; 3. Commencer. 4 Contracter un engagement professsionnel ou militaire; 5 S'inscrire à une compétition; 6. Prendre publiquement position sur des problèmes sociaux, politiques
Engagement physique : utilisation maximale par un sportif de ses qualités corporelles

Voila, les termes sont posés : engagement sacré. L'un renforçant l'autre, et inversement, ils furent le socle sur lequel j'ai construit ma vie de couple. Dès le départ, et même avant cela, je considérais que l'engagement en amour - et amitié - avait valeur de promesse sacrée. C'est à dire que cet engagement était irréversible et devait être absolument respecté. Dans le cas contraire je l'assimilais à une trahison, c'est à dire la pire chose qui puisse arriver dans une relation. Le mot est fort, mais bien à la hauteur de mes représentations d'alors.

Pour le pur et dur que j'étais l'engagement consistait à ne pas renoncer une fois que le mouvement était lancé, une fois qu'un acte était posé, une fois que la confiance était accordée. La marche arrière était exclue de ma conception des choses. Mon idée de l'engagement relationnel consistait à faire en sorte qu'une solution satisfaisante pour les deux soit trouvée (concessions). Chaque acquis le restait. Le divorce ne faisait donc pas partie des éventualités.

Tout cela était trèèès exigeant...

Ça a fonctionné jusqu'à ce que les actes que je voulais réaliser ne soient pas acceptables par Charlotte. C'est là qu'elle a commencé à me parler de divorce...

Inimaginable ! Je n'en revenais pas. Un monde s'écroulait sous mes pieds. Ce qui était acquis, ce que j'avais pris pour une promesse et un engagement indéfectible... était menacé de disparaître. Et le pire c'est que c'est moi qui étais à l'origine de sa réaction ! C'est mon attitude qui faisait que Charlotte ne pouvait plus me suivre. Le couple était en grave danger de scission.

J'ai alors longuement et profondément remis en question mes convictions, me suis interrogé sur le sens que je voulais donner à mon existence, sur le sens de mes engagements, sur la signification de l'amour, sur l'importance que j'accordais aux liens... et après bien des tergiversations j'ai décidé de poursuivre ma route, quelle que puissent en être les conséquences. Ça m'était vital ! Pour autant je ne considérais pas me désengager, ni même renier mes promesses fondamentales. Je me sentais rester fidèle à la relation. Mais j'en reprécisais les modalité et contours...

De l'autre côté Charlotte considérait, elle, que je me désengageais. Mes choix de vie lui étaient inacceptables, malgré son attachement. Et voila comment un couple qui s'aimait en est arrivé à la séparation sans qu'elle ne soit vraiment désirée.

Qu'est-ce qui a pu déclencher un tel séisme ?

Mon exigence dans l'engagement ! Oui mais... dans un autre engagement. Je m'étais lié avec une autre femme, d'une façon quasi équivalente à celle du couple conjugal, cohabitation et vie de famille mis à part. C'est à dire que j'ai considéré cette autre relation comme étant un engagement en amour-amitié, à peine moins sacré que l'autre, mais plus volontaire. Une promesse de laquelle il m'était devenu impossible de me soustraire. Là aussi je ne concevais pas de faire marche arrière. J'étais engagé... à vie.

Ça peut faire sourire, ou paraitre dément, voire absolutiste, mais cela correspondait à mes valeurs d'alors.

La suite devait me prouver qu'elles étaient intenables : je ne pouvais m'engager d'une façon similaire envers deux personnes [comment faire si les deux avaient besoin de moi simultanément ?]. De plus, si j'avais un certain pouvoir sur mes engagements, je n'en avais aucun sur ceux de ces deux femmes ! Et puis les promesses n'engagent que ceux qui les croient, surtout si elles n'ont même pas été énoncées.

J'ai compris, un peu tard, que mes valeurs hautement exigeantes [et un peu folles] n'étaient pas partagées.

Depuis ces désillusions salutaires je ne me suis plus engagé de la même façon : mes engagements nouveaux ne sont surtout pas des promesses, mais des prises de position à un moment donné. Des intentions, des désirs, des actes, mais sans promesse de pérénnité : je vis les relations au présent. Je n'exige rien, si ce n'est que chacun se sente libre de se désengager. La liberté est devenue mon maître mot. Si je m'engage dans une relation, je ne m'engage pas à en faire quelque chose. Je ne construis plus sur le mode du sacré, si ce n'est à l'échelle du respect que j'estime devoir à l'autre. Je vis mes relations dans toute leur diversité, le temps qu'elles dureront. Sachant que je ne tiens qu'un seul bout de la relation je maintiens les liens tout en acceptant que les relations puissent s'éteindre.

Je veux m'y sentir libre. En lien mais libre.

Liberté cependant limitée puisque je constate, sans surprise, n'avoir plus été saisi par un véritable état amoureux depuis mon dernier engagement "irréversible"...