Dans mon précédent billet j'ai utilisé le mot "traumatisme". J'ai un peu hésité, parce que c'est un terme fort, mais qui m'a semblé juste et nécessaire. Il m'est venu après avoir entendu, dans un reportage, des femmes parler de ce avec quoi elles vivaient depuis une agression sexuelle : la peur. Peur de certaines situations, peur des hommes, peur de la sexualité, peur de l'amour... Parfois perte de confiance en soi pouvant aller jusqu'à ne plus pouvoir exercer certaines fonctions professionnelles, excès de fragilité. Quelque chose en elles se réveille dans certaines situations, qui fait effraction en rappellant le traumatisme. Il suffit d'un mot, d'une odeur, d'un son, d'un détail vestimentaire, d'un lieu. Cela peut survenir n'importe quand et pour une infinité de détails du quotidien. Leur vie est devenue étroitement conditionnée par le rappel de cet évènement qui a définitivement modifié leur trajectoire. Il les accompagne. Elles vivent avec. Certaines parviennent finalement à surmonter, d'autres pas. Sans jamais oublier, évidemment...

Des traumatismes nous en subissons tous, plus ou moins importants, et surtout plus ou moins fortement ressentis. La vie est une succession de traumatisme depuis celui de la naissance. Il en est cependant qui sont plus marquants que d'autres. Ceux qui touchent à l'estime de soi en font partie. Ceux qui éveillent l'instinct de survie aussi. C'est notre structure psychique, héritée génétiquement, qui fait nous fait ressentir et réagir différemment au même type d'évènement selon les individus.

Par contre on sait aussi, notamment depuis sa mise en évidence par Boris Cyrulnik, que la résilience est une capacité qu'a l'humain de se reconstruire malgré les pires traumatismes subis. On pourrait presque aller jusqu'à dire que d'un traumatisme certains ont su faire un atout. Le traumatisme comme une chance de se révéler autre ? De s'épanouir dans des dimensions qui seraient sans doutes restées méconnues sans le trauma ? Probablement...

Certains traumatismes peuvent donc avoir un effet secondaire bénéfique. Certains chocs peuvent être salutaires. Ils n'en demeurent pas moins des épreuves violentes, perturbantes, et ne trouvent un sens que lorsque la vie peut reprendre un cours fluide. Si les effets du choc n'ont pas trop endommagé l'estime ou l'intégrité de soi.

Je ne saurais dire si le traumatisme auquel j'ai fait allusion dans mon billet précédent aura été une chance, mais, au vu de ce que je deviens, je ne suis pas loin de le penser. Au minimum il aura eu un rôle de catalyseur pour qu'il ne se réactive plus. Si je n'avais pas compris le sens de ce qu'il m'indiquait il aurait pu se reproduire indéfiniment et empoisonner à répétition toute mon existence. Traumatisme lointain issu de la petite enfance conditionnant ma construction psychique de multiples façons, tant dans mon rapport aux autres, mes investissements affectifs, que dans mon besoin de trouver du sens aux choses. Réactivé à l'adolescence quand plusieurs formes de liens se sont brutalement interrompus, le traumatisme a finalement explosé en paroxysme à l'âge adulte. Paroxysme parce que je disposais alors de toute la conscience de ce qui se rejouait... sans avoir la capacité psychique d'agir : volonté impuissante, comme anesthésiée par une tempête émotionnelle. Je ne contrôlais plus la situation, j'étais dominé par... la peur. Je sais, depuis, que c'est bien ce qui se passe en cas de choc émotionnel intense : le cerveau conscient devient incapable d'élaborer une pensée logique. On appelle ça "effet de sidération". Il rend apathique, inerte ou hyper réactif, déconnecte la pensée et le corps, fait se sentir "autre que soi", observateur impuissant. Les victimes de violences et autres agressions le décrivent très bien.

Dans mon cas la réactivation tardive du traumatisme originel aura été tellement intense, ressentie avec une violence à proprement parler "insupportable", que l'essentiel de mes pensées et de mes ressources cognitives allaient être mobilisées, des années durant, autour de cet évènement. J'ai consacré une énergie considérable à la nécessaire transformation de mon mode de pensée, de mes références personnelles, de mes valeurs profondes. Je ne voulais plus jamais revivre ce traumatisme et j'ai fait ce qu'il fallait pour m'en prémunir. Puisque je ne pouvais pas changer ce qui me blessait il fallait que ce soit moi qui change. Que je m'insensibilise à l'endroit de mes vulnérabilités. Que j'évite absolument de me mette de nouveau en situation de dépendance vis à vis de qui que ce soit. Que j'agisse de façon à ne plus me trouver confronté au trop douloureux sentiment d'abandon, de trahison et de désespérance. Qu'à défaut de pouvoir me libèrer de ces phobies je sache les contourner.

C'est ce qui m'a conduit à vivre en solo... tout en m'ouvrant davantage à des relations diversifiées. À ne plus attendre des autres, mais accueillir ce qui vient d'eux. J'ai développé de nouvelles facultés, telles que l'écoute et la perception intuitive.

C'est en cela que l'ultime traumatisme aura été bénéfique : il allait me permettre d'inventer une nouvelle façon d'être en évitant de réveiller des peurs incapacitantes. Tapies au fond de ma mémoire elles atrophiaient mon existence sans que j'en aie eu pleinement conscience auparavant. Bienfaisant traumatisme, donc ! Heureuse expérience malgré la douleur ressentie. Révélation, en même temps, de forces intérieures insoupçonnées qui allaient se rassembler pour me surpasser. Comme un surcroît d'énergie permetant de venir à bout d'un poison intérieur.

Mener ce combat m'était "vital", psychiquement parlant. Cela m'a permis de découvrir que j'étais doté de ressources méconnues et que je pouvais les mobiliser. J'avais sans doute cette chance initiale et mon seul mérite est de l'avoir utilisée.

Si je raconte cette part de mon histoire ici c'est à titre d'encouragement envers celles et ceux qui seraient sur un chemin similaire. Ça vaut la peine de se battre contre cette part de soi qui a peur. Ça vaut le coup d'oser se questionner, remettre en question ce que l'on croyait certain, quitter la dépendance affective pour se retrouver seul, face à soi. La libération est à ce prix. Je n'ai pas pu changer le passé, mais j'ai pu agir sur la suite à venir. Et personne ne pouvait le faire à ma place...

Cependant je n'ai pas été seul. J'ai échangé, partagé, été soutenu et guidé de multiples façons.

Je me sais être le seul artisan de ma liberté et de la paix intérieure qui en découle, mais sans les autres je ne pourrais rien. Je mène une lutte constante contre cette part de moi qui voudrait, puérilement, que l'extérieur réponde à mes besoins... mais je n'ai rien à attendre d'autrui, quel qu'il soit. Ni à me plaindre d'une fatalité qui n'existe que si je m'y conforme. Ce que je fais de ma vie m'appartient.

Je suis seul responsable de ce que je deviens.

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