Régulièrement je me sens tressaillir lorsque est fait un usage aussi large qu'imprécis de mots censés être compris par tous de la même façon. Or des mots fort importants sont subjectivés, teintés d'une coloration toute personnelle sans que celle-ci soit consciente. Un peu comme s'il allait de soit que tout le monde avait les mêmes représentation que celui ou celle qui s'exprime.

Quand il s'agit de mots tels que aimer, amour, amitié, fidélité, je sais qu'il me faut faire abstraction de mes conceptions personnelles pour tenter de les entendre selon le sens commun. Mais ça me dérange toujours. J'ai l'impression de me nier pour entrer dans une interprétation faussement consensuelle, sans relief et trop restrictive. Alors l'envie me vient parfois de préciser ma vision des choses, en sachant bien que souvent on tentera de me faire comprendre que ma vision est un peu particulière, voire carrément absurde, donc pas vraiment recevable.

Pourtant c'est important de s'entendre sur le sens des mots ! Surtout quand leur polysémie les rend vagues. Et moi, parce que je navigue souvent dans des entre-deux, je ressens d'autant plus le besoin que les choses soient claires. Le flou n'a d'intérêt que par les mises au point sur différents plans qu'il permet.

Je reviens donc régulièrement sur ce que signifie pour moi "aimer" et pourquoi je n'emploie ce terme que dans un sens très précis, refusant obstinément de le galvauder. Quand ce mot s'applique aussi bien à des objets, de l'alimentation, des actions, des attitudes, des lieux, des animaux, des personnes... et à l'état éphémère de la béatitude amoureuse, je m'y perds ! Tant de registres différents pour un même mot ! Alors peu à peu j'en suis venu à n'utiliser ce terme que dans un sens très pointu : celui de l'Amour "pur", ou absolu. Aimer l'autre entièrement, sans aucune condition, malgré tout ce qui en lui pourrait me déranger. Autrement dit l'Amour inconditionnel... celui-là même que je crois inatteignable à l'humain. En tout cas moi je ne suis pas capable de l'atteindre actuellement ! J'essaie cependant de m'en approcher. Je dirais presque de m'y élever... Pourtant je sens bien qu'il y a une part de cet amour dans mon rapport aux autres, en doses infiniment variables. Il y a aussi d'autres parts, parfois nettement moins nobles...

Je vois donc l'amour "pur" comme un constituant qui, mélangé à d'autres, donne ce qu'on appelle communément "aimer". Et c'est ce second sens qui me dérange, parce qu'il entretient une confusion. C'est comme si on utilisait le même mot pour désigner le vulgaire charbon et le diamant, carbone pur...

Alors quand on me dit « est-ce que tu m'aimes ? » ou « dis-moi que tu m'aimes », je suis bien embêté pour répondre. J'ai besoin de préciser... et parfois ça déçoit. Et si on insiste, je peux très bien me mettre en colère. Pourtant j'aime... mais pas de façon absolue.

Évidence ? Peut-être, mais je préfère quand c'est dit.

Même en l'utilisant dans le sens commun, est-ce qu'aimer est un mouvement vers l'extérieur... ou la satisfaction d'être comblé par cet extérieur ? Quand j'aime, est-ce que c'est un objet d'amour que j'aime... ou ce qu'il me renvoie de bienfaisant ? N'est-ce pas aussi moi que j'aime en aimant autrui, puisque cela me fait du bien de me sentir aimant et aimé ? Pas simple...

Et je ne parle même pas de l'illusion que constitue l'état amoureux !

Par contre l'amitié m'intéresse beaucoup, parce que fondamentalement elle est constituée avec les mêmes ingrédients que ce qu'on appelle communément "amour". Théoriquement sans le désir. Et la plupart du temps sans exclusivité. Je dirais même que l'amitié n'est généralement pas pervertie par les attentes que génère bien souvent "l'amour". En ce sens elle serait plus proche de l'Amour pur.

Je considère aussi, peut-être à tort (?) que ce qu'on appelle "amour" se transforme au fil du temps en une relation qui tient beaucoup plus du registre de l'amitié que de l'état amoureux. C'est en tout cas l'expérience que j'en ai. Je sais bien qu'il existerait, paraît-il, des couples qui restent "amoureux" après des décennies de vie de commune. Encore faudrait-il préciser ce qu'on entend par "amoureux" et si tout le monde s'accorde sur le sens de ce terme. Pour ma part je ne me souviens pas d'avoir rencontré un jour ce genre de couple. Par contre je connais une pléthore d'amis, souvent mariés, qui vivent en couple, partagent une sexualité (pour ce que j'en sais...) et appellent ça "amour". Quelle est la nature de leur désir réciproque ? Hum, je l'ignore puisque cela ne fait pas partie des sujets habituels de conversation. Cependant les quelques confidences que j'ai pu entendre ne faisaient que très rarement état d'un débordement de désir. Or qu'est l'amour sans le désir ?

Quant à l'amitié, selon l'expérience que j'en ai, c'est un lien qui s'installe doucement, prend sa place, se tisse et se renforce au fil du temps. Parfois il s'étiole ou se distend, mais sans les fracas d'une rupture. Mes amitiés je les constate : elles sont issues d'une confiance et d'un respect réciproques. Elles sont une présence fiable. Elles n'ont pas d'exigences, pas de conditions, pas d'interdictions ni d'obligations. Peu m'importe l'intensité de ces amitiés et la fréquence des contacts : ce sont des relations dans lesquelles je me sens libre. Accepté pour ce que je suis.

Voila pourquoi je préfère l'amitié à ce qu'on appelle "amour", encombré de beaucoup trop d'attentes. D'ailleurs il me plaît assez de croire que l'amitié puisse tendre vers de l'Amour authentique.

IMGP5340

Averse sur le fjord du Saguenay - Québec