Les prises de conscience se font parfois par surprise. Ainsi en est-il de mes digressions autour de l'amour, qui me font flirter avec l'amitié tant désirée.

L'amitié et moi, c'est une longue histoire d'amour inaccompli, née d'une déchirure.

J'avais un ami. Un semblable différent, tellement proche que je le prenais pour un double. Un autre moi, un presque jumeau. C'était mon frère et j'avais six ans. Je crois que je l'ai considéré comme mon ami à cet âge là, alors que je le cotoyais depuis déjà cinq ans.

Nous avons grandi. Moi un peu plus vite que lui en maturité, lui un peu plus vite que moi en hauteur. Un jour, alors que j'entrais dans les prémices de l'adolescences, je lui ai confié un secret : mon intérêt nouveau pour les femmes. Pour les filles, plus exactement. Je me souviens lui avoir dit « je me sens devenir adolescent ». Le lieu exact de ces confidences est resté gravé dans ma mémoire, quelque part sur la route qui nous menait, à pied, vers l'arrêt du car.

Le soir même il rapportait, victorieux, son trophée dans la famille : mes confidences d'une virilité à peine naissante. Il étala vulgairement, devant tout le monde, mes précieux mots intimes. Mortifié je lui criai de cesser mais il continua, goguenard. J'avais terriblement honte. Il récidiva quelques jours plus tard, sachant très bien quelle avait été ma réaction, et cette fois je m'enfuis dans ma chambre. Vaincu, trahi. Oserais-je dire "castré" ?

J'ai perdu mon ami, mon frère, à cette occasion. Il avait trahi la confiance que je lui avais accordé sans assez de prudence. Sans doute n'a t-il pas mesuré la portée de son acte, ou bien au contraire avait-il eu besoin, pour quelque raison qui lui est propre, d'en passer par là. Dominer son frêre aîné, prendre une revanche ou je ne sais quoi. Il eut des comportements humiliants à mon égard, en public, à plusieurs reprises dans les années qui suivirent.

Près de quarante ans plus tard nous restons des étrangers l'un à l'autre, distants, alors que nos enfants et parents nous trouvent si semblables dans nos interrogations profondes. Peut-être mon frère pourrait-il être un ami... mais je n'ai plus confiance.

Ce frère perdu je le pleure, en silence, depuis que j'ai pris conscience du manque. C'est comme s'il était mort. Avec les ans est passée la haine que j'ai pu avoir à son égard de m'avoir non seulement "trahi", mais d'avoir simultanément brisé ce que je vivais comme une amitié. J'ai tenté, il y a une quinzaine d'années, de rétablir un contact qui passait par la reconnaissance mutuelle de quelques blessures d'enfance. Il ne se souvenait pas de ce dont je lui parlais; pour lui c'était de l'histoire ancienne... mais lui aussi avait des griefs à mon encontre, et des blessures tenaces. Quand j'ai tenté de lui demander pardon... il m'a rit au nez. Nous en sommes restés là.

Je sais qu'il demeure un lien, probablement fort, mais il ne se manifeste pas ouvertement. Le passé pèse lourd, bien au delà de nos vieux différends, et chacun semble avoir sa façon de le dépasser : en parler ou ne pas revenir dessus. Nos stratégies d'existence ont été radicalement différentes.

Cette blessure initiale aurait pu être réparée par d'autres amitiés solides, ultérieurement, mais ayant probablement tracé une ligne de faiblesse, celle-ci s'est rouverte avec une déconcertante facilité à plusieurs reprises. Mes amitiés profondes ont été d'autant plus rares que se cumulaient les pertes. De déconvenues en déceptions cela m'a mené vers un détachement affectif protecteur et, actuellement, à une extrême prudence dans l'établissement des liens de confiance.

 

IMGP5131

Terres de sable aux environs de Tadoussac, Québec