Le silence, dans mon existence, est un vieux compagnon de route. Je suis entré en silence à l'adolescence, période de souffrance et de solitude. Je suis revenu à la vie lorsque j'ai rencontré celle avec qui j'allais sceller une alliance de couple. La parole et l'écoute allaient installer une communication libératrice et épanouissante pour chacun, autour d'un dialogue fécond. De mutique et solitaire je suis devenu, avec elle et seulement elle, disert, parfois bavard, au sein du pacte de confiance qui s'était installé. J'ai d'ailleurs cessé d'écrire quelques mois plus tard...

Quand le flux des mots entre nous se bloquait, tarissant la source de l'échange, je souffrais profondément du silence qui prenait place. C'était toujours parce qu'il y avait incompréhension. L'apport des confidences cessait, me renvoyant à un sentiment de solitude et d'impuissance. Quand je me sens proche de quelqu'un les silences lourds, ceux qui ne sont pas de simples moments de paix intérieure, me perturbent beaucoup. Ils m'inquiètent.

J'ai plusieurs fois écrit sur le silence, quand je l'ai vécu comme une déficit de paroles. J'y voyais une absence de sens. « Le sens du silence » titre d'un de mes textes, est une des requêtes les plus fréquentes pour les internautes que Google convie ici.

Et puis la vie et ses aléas m'ont poussé vers une existence assez solitaire. Le silence y prend une grande place : il est des jours où je ne prononce pas un mot, parce que je ne rencontre personne. Mon récent voyage au Québec à été très silencieux, hormis quelques discussions au hasard des rencontres et une soirée de jasette passée avec une amie de longue date.

J'apprécie le silence. Je m'y laisse souvent aller et le recherche fréquemment. Il me permet de me retrouver ou de rester dans une vie intérieure active lorsque la présence des autres me distrait, est pesante, ou trop en décalage avec ce que je me sens être. Je pense, je ressens, j'observe. Mais je parle peu.

Dans mes relations affectives et amicales je passe aisément de la parole au silence, selon que l'autre soit là ou pas. En présence je parle, parfois longuement mais, lorsque la distance géographique nous sépare, je me satisfais très bien de l'étirement des périodes de silence. Je vais peu vers les autres, même quand j'apprécie ces personnes. Peut-être parce que je suis "bien avec moi-même" et que la solitude permet à ma pensée en mouvement d'évoluer librement. En apparence, du moins, parce que je sais bien que cette liberté ressemble à celle du bocal de poisson rouge : un circuit fermé. Je sais bien que c'est la rencontre de l'autre qui m'ouvre l'esprit, fait surgir des pensées insoupçonnées, m'apporte des éclairages nouveaux, me permet de valider mes pensées ou de les mettre à l'épreuve d'une autre réalité. L'autre élargit mon horizon, me déstabilise, m'enrichit.

Aller peu vers l'autre, rester silencieux dans la distance, inquiète parfois les personnes avec qui je suis en lien. Je ne m'en rends pas toujours compte et suis désolé si je sens que cela pèse. Je tente alors de répondre au plus vite, montrant que je suis toujours accessible. Du moment qu'il ne m'est pas fait reproche de ce silence, ou que je ne sens pas d'attentes auxquelles je sais ne pas être en capacité de répondre...

Aujourd'hui je réalise que mes silence, parce qu'ils ne donnent aucun sens à l'autre de ce qui se passe en moi, laissent place à son imaginaire. Comme les silences de l'autre ont pu favoriser mon imaginaire, pour le meilleur parfois  et souvent pour le pire. Les inquiétudes et le silence ne font pas bon ménage. Les questions qui restent sans réponse, en ne donnant pas de sens, prennent une forme d'éloquence.

L'éloquence des silences est pourtant délicate à interpréter. Un silence peut être refus de communication, indifférence, colère, mal-être... ou simple repli intérieur. Temps de conscientisation ou de repos. Le dialogue de soi à soi demande que le silence se fasse avec l'extérieur. La recherche personnelle, la quête de sens, l'appel aux ressources profondes ne se fait pas en communiquant avec l'autre. Il en est de même lorsqu'on soigne ses blessures.

Ce que le silence exprime c'est que le dialogue, à ce moment, n'est pas. Mais il peut reprendre dans l'instant qui suit, pour peu que l'autre exprime son besoin de communication. Ou du moins il peut être rompu pour dire qu'il correspond à un besoin d'isolement temporaire.

Silence et relation ont quelque chose d'antinomique...

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Rencontre silencieuse de deux solitaires : un rorqual et un photographe émerveillé par cette présence, un soir de pluie, sur une côte déserte aux environs de Tadoussac (Québec)