J'ai reçu un courrier de voeux de la part d'une de mes cousines. Une de ces lettres communes envoyées à tous et qui sont l'occasion de faire un bilan annuel des évolutions familiales. Cette cousine passe en revue chacun de ses enfants et conjoints, ainsi que chacun de ses petits-enfants. Bonheurs et malheurs, difficultés de la vie et belles satisfactions. Le tout agrémenté de nombreuses photos de chacun d'eux...

À la fin du courrier cette cousine, qui a perdu son mari il y a deux ans, encourage les destinataires à profiter de chaque instant et nous souhaite « d'aborder cette année avec sérénité ». Louable intention, évidemment.

Le mot "sérénité" a retenu mon attention parce que je l'utilise fréquemment. Je me dis "serein". D'ailleurs on me renvoie régulièrement cette image, ce qui tendrait à montrer que je le suis effectivement.

Alors j'ai associé les deux idées : perte du conjoint et sérénité. Cette cousine écrit avoir été très entourée depuis le décès de son conjoint et « n'avoir jamais passé un week-end seule ».

J'ai pensé à ma situation et à la sienne, aux analogies et aux différences. Entre séparation définitive due à la mort et celle due à des choix de vie. Les réactions différentes de l'entourage. D'un côté la mort qui est ritualisée, officialisée, cathartisée dans un grand rassemblement qui s'appelle "funérailles". De l'autre la séparation, lent délitement des liens tissés avec l'entourage et où tout se fait un peu en catimini.

J'ai pensé aux réactions de celui/celle qui se retrouve "seul(e)". On m'a parfois proposé de rompre ma solitude, en m'invitant de façon informelle. La plupart du temps j'ai décliné l'invitation : je préférais rester seul. Alors je passe la plupart de mes week-end en solitaire. Enfin... avec quand même internet à disposition ! Seul mais relié.

Sérénité, donc...

Oui, je suis globalement serein. Par rapports aux tourments vécus il y a quelques années et aux profondeurs que j'ai cotoyées, je suis serein. J'ai "remonté la pente" et me suis fixé comme objectif de revenir à la vie de façon encore plus consciente qu'avant. Je crois que ma chance est d'avoir senti dans tout mon être, quelques temps avant la chute, la puissance de l'élan vital. Cet incroyable sentiment du bien-être accessible à qui le veut, ce souffle qui m'avait donné des ailes pour oser suivre mes désirs ! J'avais la certitude de cette force au fond de moi. Je dis que c'est une chance... et en même temps c'est parce que j'ai entendu et suivi cet appel de la vie que ma mienne a basculé.

C'est peut-être ça la différence avec un décès : moi j'ai, en quelque sorte, choisi ce qui allait mener au divorce. J'ai voulu vivre plus entièrement... et cela a eu des conséquences. Ben oui, on me l'a assez répété : « tu ne peux pas avoir le beurre et l'argent du beurre ».

Avec maintenant quelques années de recul je peux regarder ma vie d'avant et me rendre compte que mon bonheur dépendait beaucoup du regard que Charlotte (ma conjointe) portait sur moi. Quand tout allait bien c'était idéal, mais dès que quelque chose clochait entre nous ça devenait douloureux. Et surtout très lourd à porter. Notre alliance était celle de deux personnes qui se soutenaient et s'enfonçaient mutuellement. Nous dépendions étroitement l'un de l'autre.

Pourtant dans cette vie d'avant je me sentais souvent serein ! J'avais la sérénité de l'inconscience. J'ignorais beaucoup de choses de l'existence. J'ignorais aussi que... je n'étais pas profondément serein. Ma sérénité pouvait être remise en cause à tout instant, sur une simple remarque de Charlotte. En fait j'étais plutôt insouciant. Cette insouciance, cette légèreté, agaçait Charlotte, comme la sienne, en d'autres domaines, m'agaçait. Notre sérénité ne s'exerçait pas toujours dans les mêmes registres, pas de la même façon. Tout allait bien quand nous étions dans le même état d'esprit, mais dégénérait quand l'un était prêt au bien être et que l'autre était dans un mal-être. Que d'énergie dépensée pour tenter d'accorder des natures différentes ! Évidemment nous manquions d'autonomie l'un par rapport à l'autre...

Maintenant que Charlotte est partie je la vois avec un regard un peu perplexe : d'une certaine façon elle est toujours celle que j'ai aimée et appréciée. De l'autre elle devient ce qu'elle n'avait pas pu épanouir avec moi. De la première je me sens toujours très proche, de la seconde je me demande ce qui, en elle, pourrait m'attirer aujourd'hui. Et pourtant ce n'est, évidemment, qu'une seule et même personne... Une connue et une inconnue.

C'est pourquoi je la vois peu. Il y a ce mélange de proximité impossible et de distance constatée qui, globalement, me fait plus de mal que de bien. Nous restons, je crois, très proches affectivement. Un peu comme si nous étions frère et soeur, de très vieux amis, mais avec quelque chose qui nous a fortement éloignés. Restent nos enfants et "l'esprit de famille" lorsque, occasionnellement, nous nous retrouvons tous ou en partie. La famille est dispersée, mais reste intacte.

Sérénité, donc... si je ne me mets pas trop au contact de celle avec qui je me sentais, autrefois, souvent serein. Et heureux ! Mais ce bonheur avait un prix : j'étais souvent malheureux avec elle. Mais je ne le savais pas. J'y étais habitué. Nous avions quelques incompatibilités, solidement étayées par nos blessures d'enfance, qui nous autodétruisaient en continu. Et en même temps nous nous épaulions et nous construisions mutuellement ! Le bilan a longtemps été suffisamment positif, même s'il fallait, pour qu'il le reste, insuffler beaucoup d'énergie.

Je crois que c'est le souvenir des moments de mal-être vécus dans cette relation qui fait que je n'ai plus envie de m'allier trop fortement avec une femme. Je préfère ma vie en solitaire qui présente le grand avantage de me permettre une sérénité quasi continue. Une sérénité dont, en tout cas, je me sens être le seul responsable. Je n'ai plus envie de dépendre des états intérieur d'une autre personne.

Plus tard, peut-être...
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