Il est extrêmement rare que je ramène mon boulot à la maison. Je veux dire par là que j'ai la chance (?) de très nettement compartimenter les différents espaces de ma vie : aussitôt passé la porte du bureau je suis déjà "ailleurs". Hop, oublié le travail... jusqu'au lendemain matin. C'est assez habituel chez moi : quand je suis quelque part j'y suis pleinement et ne pense pas à autre chose !

Mais là, il y a deux jours, j'ai été poursuivi par des préoccupations d'ordre professionnel jusque dans mon coin de campagne. Le soir je me posais encore des questions sur l'attitude que j'avais eue dans la journée. Ce qui me perturbait c'est que j'avais perdu mon calme dans une situation conflictuelle, signe que *quelque chose* m'avait beaucoup dérangé ! Il y avait aussi un effet de "trop-plein", avec débordement consécutif à une répétition de situations supportées avec patience.

Les faits, en quelques mots : il avait été proposé à un groupe des salariés en insertion que je suis chargé d'encadrer de participer à une séance de Yoga. Avec un objectif louable : apprendre quelques gestes et mouvements en vue de se détendre et de « prendre soin de son corps ». En fin de séance il était prévu un moment de relaxation. L'activité était prise sur le temps de travail, donc rémunérée, et à ce titre "obligatoire". Présence obligatoire, pas forcément participante...

Peu coutumiers de l'acceptation des contraintes Kevin et Gaëtan avaient décidé ce jour-là de ne pas participer. Je n'en avais pas été surpris outre mesure, ayant déjà constaté que ce sont souvent les plus agités qui refusent les activités apaisantes. Les deux compères, après avoir dénigré les exercices et les assimilant à une pratique de secte (!), n'ont cessé de perturber la séance en bavardant dans leur coin ou ricanant devant des postures que leurs cerveaux libidineux jugeait équivoques. Agaçant...

Je les ai repris plusieurs fois tout en laissant une marge de souplesse afin d'éviter d'entrer dans une logique autoritaire. Mais un peu plus tard, durant la relaxation, et alors que j'avais déjà sombré dans un état de relâchement proche de l'endormissement, l'animatrice, excédée par leur agitation (l'un avait enjambé tout le monde « pour aller pisser », l'autre s'était mis en tête de plier son blouson), les mit à la porte. Ambiance tendue, quelques secondes durant, assez peu propice à l'exercice quoique le calme ait pu prendre enfin place. À la sortie les deux énergumènes étaient outrés que l'animatrice ait osé les toucher pour les pousser dehors ! Il semble que dans leur code social ce geste, considéré comme irrespectueux, mérite des représailles immédiates...

Un peu plus tard j'ai fait quelques remarques à Gaëtan, habituel meneur dans les embrouilles. En colère il s'est immédiatement emporté, manifestement totalement incapable de comprendre que c'est son comportement perturbateur qui avait causé son exclusion par l'animatrice. Je tentais de lui expliquer quand il s'écria « Qu'elle aille niquer sa mère cette grosse #*@/¤$ ». Ce à quoi je lui ai rétorqué du tac au tac « C'est toi qui va aller niquer ta mère ! Tu n'avais pas à te comporter comme ça ». À cet instant le jeune caïd, un instant sidéré, écarquilla les yeux et eut un mouvement de recul comme s'il avait reçu un choc, puis fronça les sourcils et me regarda éberlué, menaçant, droit dans les yeux « Quoi ? Tu me parles comme ça ?!! ». Je lui ai vivement rétorqué que j'utilisais le même langage que lui. Apparemment j'avais commis un crime de lèse-majesté et sans mon statut de "chef" je crois qu'il en serait venu à des attitudes nettement provocatrices de bagarre, si ce n'est directement aux poings...

Ulcéré et très agité Gaëtan s'est mis à tourner en rond, comme pour calmer sa colère dont il savait qu'elle lui était interdite : me toucher c'était retourner immédiatement en prison [sans passer par la case départ et sans toucher 20.000 euros...]. Gaëtan porte un bracelet électronique de surveillance, qui lui évite l'incarcération sous réserve d'un comportement irréprochable. C'est à dire un comportement social normal, quoi... Ne supportant plus cette situation d'impuissance Gaëtan décida se quitter son poste de travail et rentra chez lui...

À la fin de la journée il est revenu et est allé voir le responsable du chantier d'insertion, exigeant que je fasse des excuses publiques pour avoir « insulté sa mère » [bigre !]. Je n'étais pas là mais je l'ai croisé un peu plus tard et devant une quinzaine de personnes il est revenu vers moi en vociférant. Je lui ai précisé les raisons de ma colère, lui expliquant de nouveau que j'avais utilisé le même langage que lui et qu'il était inadmissible qu'il insulte quiconque se permettait de lui rappeler des règles élémentaires de respect. Mais Gaëtan n'entendait rien. La seule chose qui importait était le respect qui lui était dû. Rien à foutre des autres.

Le dialogue étant impossible, je suis allé au bureau. Il m'a alors crié que « la vie d'ma mère, l'histoire elle va pas s'arrêter là ! ». Je lui ai alors demandé s'il me menaçait, devant la quinzaine de présents, lui rappelant qu'il valait mieux qu'il ne m'arrive rien.

Bref... je vis dangereusement...

Le même jour avait lieu un bilan avec un autre salarié, souffrant d'un complexe de persécution carabiné. Avec lui je sais devoir m'abstenir de toute tentative de discussion : c'est à me rendre fou ! Plusieurs fois j'ai senti monter en moi des pulsions violentes devant ses attitudes délirantes et obstinément butées, hermétiques et usant de raisonnements para-logiques accusateurs et totalement disproportionnés. Là je n'essaierai même pas de vous raconter la moindre bribe d'histoire...

Que ces situations de violence sont éloignées de la sérénité et de la paix dans laquelle j'aime vivre...

Ce qui me perturbe c'est que ce n'est pas la première fois que je me trouve en conflit avec des salariés qui "dépassent les bornes". Spécialement ceux qui se considèrent au-dessus du lot et s'octroient avantages et arrangements qu'ils ne supporteraient pas de voir chez les autres. Moi je ne sais pas gérer ça... Je ne sais pas comment on fait prendre conscience à quelqu'un qui a des codes sociaux tellement différents de ceux habituellement admis par la société que les siens sont inappropriés.

Je me suis, à chaque fois que je me suis mis en colère, beaucoup interrogé sur mon attitude. J'en viens à me poser des questions sur mes limites d'acceptation. Il y a des comportements qui me sont difficilement acceptables et le manque du plus élémentaire respect d'autrui en fait partie. De même, je supporte mal les individus n'acceptant aucune remarque. Bizarrement les perturbateurs qui me posent le plus de problème semblent avoir pour trait commun un sentiment de persécution exacerbé « pourquoi tu t'en prends toujours à moi ?  et pourquoi tu ne dis rien aux autres ? », immédiatement suivi d'un « de toutes façons c'est toujours la même chose, c'est toujours sur moi que ça tombe ». Il y a des personnes qui se sentent en permanence victimes : du système, de la société, de leur assistance sociale, des organismes d'aide... Comme si tout leur était dû avec les plus grands égards ! Mais sans la moindre contrepartie, évidemment...

Ces attitudes, qui prêtent à sourire tant elles sont caricaturales, peuvent devenir agaçantes... Parce qu'elles se nourrissent d'elles-mêmes : la moindre contradiction contribuera à renforcer le symptôme.

Je m'interroge parce que mon but n'est pas de stigmatiser ces personnes qui se sentent "victimes". La plupart du temps je fais preuve de beaucoup d'indulgence. Je n'aime pas les conflits, les blocages, ni sentir le mal-être de ceux qui se sentent persécutés. Mais je ne peux pas non plus omettre de rappeler qu'il y a des limites...

J'ai quand même tiré des conclusions de ce dernier épisode : je ne suis pas un éducateur. Et d'ailleurs, je ne crois pas qu'on puisse éduquer des adultes. Ce n'est pas mon rôle que d'apprendre des comportements adaptés, hormis ceux qui sont strictement liés au cadre de travail. C'est déjà bien assez difficile, parfois...

Fort heureusement, pour la plupart des personnes en insertion ça se passe bien, ou du moins sans difficultés particulières, quoique la motivation de chacun à effectuer un travail puisse être très différente. Entre les anciens pour qui la valeur travail est essentielle et le peu d'entrain des jeunes générations l'écart est flagrant.

Pour quelques uns de ces derniers la mise au travail peut vite devenir problématique. Je pense en particulier à ceux qui cherchent à tirer un avantage personnel de toute situation, sans se soucier aucunement d'une certaine solidarité dans le travail d'équipe. L'avantage en question consistant généralement à choisir un travail plaisant ou à "se planquer" en vue d'en faire le moins possible. Mais parfois il n'y a rien de plaisant à faire et alors là... c'est toute la mauvaise volonté possible qui se manifeste. Une ou deux de ces personnes peuvent avoir une capacité de nuisance assez considérable et entraver le fonctionnement d'une équipe, notamment en générant un sentiment d'injustice. Mon rôle d'encadrant est de veiller à la bonne réalisation du travail et à la cohésion de l'équipe. Le groupe "attend" de moi cette régulation, ce qui peut me demander une énergie considérable face à la mauvaise volonté et la roublardise de certains. C'est épuisant. Et le travail à effectuer, dont je suis aussi garant de la bonne exécution, en pâtit.

À la longue c'est ma satisfaction professionnelle qui en est affectée puisque, tiraillé entre différents objectifs, je ne peux pas répondre correctement à l'un sans délaisser l'autre.