Puisque voici venu le temps des vacances, je vous propose aujourd'hui une réflexion studieuse ! Le texte a été rédigé il y a quelques jours, durant une période de doutes quant à l'utilité de mettre en ligne mes écrits à tournure intime. Cette remise en question a contribué à m'alléger de certains tourments tout en me rappelant à quel point l'écriture publique me permet d'aller à la rencontre de moi-même et des autres. En parallèle d'une avancée personnelle dans le registre émotionnel, il semble que mon besoin de « réfléchir en écrivant » reste utile. Et tenace. Mon cheminement intérieur, qui passe par des cycles plus ou moins sereins, plus ou moins exprimés, se poursuit quoi qu'il arrive. Ressentis et analyse, émotions et intellectualisation, chez moi les deux vont souvent de pair. Il ne me reste plus qu'à trouver la juste distance d'expression pour ne pas trop m'exposer...


Amour, amitié, couple, confiance, respect... un certain nombre de concepts courants présentent l'apparence d'avoir un sens précis et universellement reconnu. Or, du fait de leur abstraction, chacun se les représente à sa façon dans son monde intérieur. Idéalement il y aurait donc grand avantage à faire l'effort de définir en soi ce qu'ils représentent, afin d'être le plus au clair possible dans ses rapports à l'autre. Expliciter l'implicite mettrait alors en évidence des discordances, qui sont autant de déclencheurs potentiels d'incompréhensions mutuelles.

Dans la réalité il semble qu'un travail de remise en question de concepts doive se faire tout au long de la vie, en réponse aux inévitables conflits apparaissant autour des désaccords de perception. Conflits qui sont, par ailleurs, autant d'occasions de prendre conscience de soi et de sa différence d'avec l'autre.

Ainsi en est-il du terme respect, qui me semble être une des bases fondamentales pour que tout rapport à autrui soit ressenti comme équitable. Et plus encore que le respect, c'est le sentiment d'être respecté qui conditionne la qualité des rapports humains.

Le respect, c'est quoi ?

Étymologiquement respecter signifie « prendre en considération » et se rattache à une racine, [*spek-] (contempler, observer), ayant donné des mots aussi variés que spectacle, aspect, suspect,  circonspect, espèce, espion, spectre, spécimen, inspecter, prospecter, perspective, perspicace, rétrospective... mais aussi introspection.

Mon Larousse de poche l'explique ainsi : « sentiment qui porte à traiter quelqu'un, quelque chose avec égard, à ne pas porter atteinte à quelque chose ». On trouve des définitions plus complètes ici et . Dans ces définitions apparaît une autre dimension : l'idée d'admiration, d'estime, de déférence, voire de vénération. J'exclue d'emblée de ma réflexion ces sens particuliers parce que, ne menant pas au conflit, ils ne sont pas problématiques. Je laisse aussi de côté le sens de respect en tant que volonté d'acceptation des différences, qui s'assimile plutôt à l'idée de tolérance.

Ce qui m'intéresse aujourd'hui c'est le respect de l'autre en tant qu'être égal à soi-même, individu qui aspire à se sentir reconnu et accepté dans sa singularité comme dans sa sensibilité. Plus particulièrement, parce que c'est ce qui me tient le plus à cœur, dans les rapport de proximité relationnelle et affective.

Immédiatement m'apparaît toute la subjectivité du concept défini par le dictionnaire : qui décide du degré de considération et de l'atteinte éventuellement portée ? À l'échelle de la vie sociale (dans un pays, une culture, une société...), les lois cadrent un certain nombre de comportements, notamment par rapport à diverses formes d'agression, de violence, de mauvais traitements et dégradations. Mais dans la plupart des cas du quotidien aucun cadre, aucune limite précise n'est établie et c'est selon des usages laissés à la libre interprétation de chacun. Cette zone de flou autorise des variations de grande ampleur. L'idée générale est celle, incontestable, d'un droit à être respecté. Mais avec le droit entre en jeu la notion complémentaire de devoir. Devoir de respect. Droit et devoir, les deux sont souvent allègrement confondus. L'exemple récent du port du niqab, où les arguments de deux tendances opposées se prévalent du respect dû aux femmes, illustre bien la complexité qui s'attache à la notion de respect. On se souvient aussi du système patriarcal considérant que femme et enfants devaient le respect à l'homme... Si on a droit au respect en tant qu'humain égal aux autres, le devoir de respect que l'un exige de l'autre montre très vite ses limites. Un respect qui serait dû peut très rapidement se montrer liberticide.

Le prétendu droit au respect peut exercer une forme de contrainte, de domination, de pouvoir. Exiger arbitrairement un respect devient alors une forme d'oppression contrevenant au légitime respect dû aux autres parties en présence. Bien souvent une exigence de respect est une tentative d'assurer la perpétuation d'un avantage. Par l'autorité et la contrainte s'il le faut. Ce peut aussi être un refus de voir évoluer une situation, comme on peut le constater dans les exhortations au respect des traditions, des croyances et des cultures. Dans certains cas l'exigence de respect peut devenir abusive et trahir une résistance au changement, une peur de l'inconnu.

Je crois fermement que l'on ne respecte que ce que l'on connaît. L'ignorance, qui conduit au repli sur soi, ne conduit pas vers le respect éclairé et choisi.

La notion de respect n'est donc pas systématiquement positive et peut aussi bien être du côté de la liberté individuelle que de l'atteinte aux droits élémentaires de chaque individu. Facteur d'épanouissement dans un sens, à tendance mortifère dans l'autre. En poussant le principe jusqu'aux extrêmes, le respect peut tendre vers l'intouchable, l'immuable. Or l'immobilisme c'est la mort ! Respecter absolument l'autre selon ce qu'il demande ce serait l'encourager à rester dans une zone de protection, à ne pas évoluer. Le respect dans les rapports humains n'est pas une garantie de tranquillité. Respecter l'autre ce peut aussi le mettre face à la réalité du monde qui tourne autour de lui. Mais de quel droit peut-on "forcer" l'autre ? À nouveau la subjectivité montre son nez...

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L'aspiration à se sentir respecté, reconnu en tant qu'individu singulier, pris en considération, est un des besoins fondamentaux de l'humain. Mais il est parfois difficile de répondre aux besoins de l'autre quand ils vont à l'encontre des nôtres. Or la base de toute relation humaine équilibrée consiste à ressentir un respect réciproque. Toute relation qui n'aurait pas constamment ce principe comme base induit un déséquilibre qui mènera tôt ou tard à des tentatives de rééquilibrage pouvant mener a l'apaisement, ou au conflit, à la crise, voire à la rupture. Ne pas se sentir respecté
entraine un ressenti de violence subie, de contrainte, et conduit vers des réactions défensives, donc agressives, pouvant aller jusqu'à la violence en retour.

Dans les relations affectives, d'autant plus sensibles qu'elles se portent vers l'intimité, on imagine bien combien le respect mutuel nécessite d'attention et d'ouverture. Non seulement en s'ouvrant vers la part d'inconnu de l'autre, mais aussi en ouvrant notre propre intériorité, mystérieuse pour l'autre... et parfois pour nous-même ! Mettre en contact des sensibilités nécessite un climat de confiance, quoique cela ne suffise pas à garantir le respect attendu. Il peut être difficile de respecter ce que l'on ignore des représentations de l'autre et de ses attentes. Des blessures peuvent être rouvertes sans en avoir la moindre conscience. Les interprétations, représentations, sensibilités particulières, façons d'être, rythmes de vie, peuvent différer considérablement selon les cultures familiales, a fortiori quand les cultures sociales ou sociétales sont éloignées.

Le respect de l'autre ça peut ressembler à l'histoire de l'éléphant dans un magasin de porcelaine...

En prenant conscience que des personnes pour qui j'avais un profond respect (estime) avaient pu ne pas se sentir respectées dans les attitudes que j'avais à leur égard, j'ai réalisé combien l'engrenage des réactions pouvait être fatal. Il s'est toujours mis en marche dès que mon propre ressenti n'a pu trouver oreille suffisamment attentive. Ne pas me sentir "entendu", reconnu ou accepté me donne l'impression de n'être pas pris en considération. N'étant moi-même pas assez attentif à ce manque, ou n'osant pas insister pour rétablir un équilibre qui me soit suffisamment confortable et épanouissant, j'entre alors dans une position de retenue, éventuellement défensive, et finalement agressive. Ainsi ne pas me respecter me conduit à ne pas respecter l'autre, et à ne pas respecter la qualité de la relation.

Je reste profondément marqué par certains de ces dysfonctionnements, qui m'ont mis face à mes insuffisances : en ne respectant pas les sensibilités de l'autre à la hauteur attendue, ce sont aussi mes valeurs humaines que je n'ai pas respectées. En déviant d'une ligne de conduite vertueuse, indispensable pour mon auto-estime
, c'est aussi moi que je ne respecte pas. Ce genre d'erreur peut se révéler très coûteux à réparer en soi, et destructeur sur le plan relationnel...

C'est une prise de conscience qui me mène à beaucoup d'humilité et n'est certainement pas pour rien dans ma désaffection actuelle des relations sentimentales, lieu hautement sensible.

Idéalement, dès que je sens qu'un de mes besoins n'est pas satisfait je devrais m'en ouvrir afin que je me sente entendu. Quitte à insister jusqu'à ce que ce soit le cas. Idéalement l'échange de ressentis devrait mener aux ajustements tenant compte des besoins de chacun...

Ce principe est à la base de la communication non violente. Elle passe par une attention portée à soi autant qu'à l'autre. Elle demande une connaissance et une confiance intérieures, en même temps qu'elle les renforce.

Parce que nous évoluons constamment je crois que le respect n'est jamais acquis. Personne n'est à l'abri d'un dérapage. Fort heureusement un manque de respect involontaire est aisément réparable, réversible, pour peu que  soit pris en considération le ressenti qui en découle. Dans le cas contraire mieux vaut se préserver et éviter les personnes par qui on ne se sent pas respecté, entendu, reconnu. À la longue c'est très destructeur pour l'estime de soi.