Il y a quelques temps, suite à mon billet "Parler d'amour", j'ai senti une réjouissante unanimité dans les commentaires après que je me sois montré sensible aux belles histoires sentimentales. Je ne m'attendais pas à cette réaction collective et elle m'a fait prendre conscience que mes écrits habituels avaient certainement une tonalité morne quand je parlais d'amour.

Est-ce que je donnerais l'impression de ne plus y croire ? D'être résigné ?

Certes je reconnais que depuis quelques années j'observe ce phénomène d'attraction réciproque avec une grande prudence. J'ai mis en place quelques protections et j'avoue ne pas faire preuve de la plus grande impatience à voir de nouveau mon cœur s'emballer... Pour autant rien n'est mort ! Les quelques personnes qui connaissent mes écrits d'avant se souviennent sans doute combien j'ai pu être exalté et ébloui, au temps où je vivais une amitié amoureuse télescopant ma vie conjugale. Ce que j'y ai découvert avait force de révélation et reste donc inaltérable.

Mais les belles rencontres gardent leur part de mystère et l'alchimie qui permet que des êtres se rapprochent peut conduire, de façon tout aussi inexplicable, à les éloigner. C'est ainsi que l'équipée prometteuse s'est déchirée sur les écueils et à conduit à un naufrage. Le choc de l'échec a été tel que, six ans plus tard, je suis encore dans les répercussions de cet éclairant désastre. Six ans... c'est long ? Long par rapport à quoi ? Il faut parfois beaucoup de temps pour se reconstruire, comprendre le sens de ce qui est arrivé. Moi il m'aura fallu tout ce temps, et il en faudra encore. Autant que nécessaire à la paix de mon esprit.

Ce processus d'acceptation a un nom : deuil. Celui que je traverse est prolongé parce qu'il présente la caractéristique d'être compliqué, pour tout un tas de raisons que j'aurais bien des difficultés à énumérer. Or il y a quelques jours, alors que je parlais de "deuils compliqués" dans un commentaire, une lectrice visiblement intéressée m'a encouragé à développer cette idée. Un véritable défi à un moment de ma vie où je prends conscience de l'amplitude des deuils que j'ai eu à faire en quelques années ! Dans le même temps je suis parvenu au stade où je découvre les bienfaits et l'enrichissement que j'en ai retiré. C'est ce contrepoint qui me permet de me livrer à un exercice de réflexion autour du deuil, qui de la mort mène à la vie. Comme à chaque fois qu'un sujet me touche de près je l'aborde de façon aussi distante qu'il m'est possible tout en revenant sur les bases représentatives que j'en ai. Ça paraîtra peut-être un peu froid...

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Accepter la perte

Pour que commence un deuil deux conditions cumulées sont nécessaires : qu'il y ait eu perte (ou qu'elle soit prévue) et que celle-ci soit perçue comme définitive. Élaborer un travail de deuil c'est penser l'objet (l'être, la situation) perdu comme étant définitivement inatteignable dans le monde réel. Mais la condition première, qui précède l'effet douloureux de la perte, c'est l'attachement à *l'objet* [au sens freudien]. On ne souffre de la perte qu'envers ce à quoi on est attaché.

Avoir fait son deuil c'est avoir accepté une perte. C'est à dire avoir pleinement intégré que ce qui a été ne sera plus. Sans déni ni révolte, en paix, humainement enrichi par ce travail de dépassement. Ce n'est pas oublier mais avoir appris à vivre avec le manque. Avec la finitude. Au final, perdre offre une chance d'apprendre à vivre. Et inversement : « apprendre à vivre c'est apprendre à mourir », disait Montaigne.

Quelle que soit la perte, le processus du deuil est identique. On pense bien sûr à celui qui suit la mort, ou la précède (avant qu'il ne soit trop tard...), mais le registre des pertes est infini. Seuls diffèrent l'intensité, l'étendue et la durée du travail, qui dépendent de l'attachement à l'objet, donc du traumatisme subi lors de son arrachement. On parle de deuil, mais souvent il s'agit de deuils : une série de deuils opérant dans des registres psychiques différents.

On pourrait se dire que pour ne pas souffrir de la perte, pour ne pas traverser de deuils, il suffirait de ne s'attacher à rien ni personne. Pas même à soi. Mais quel serait le sens, la valeur d'une existence totalement "détachée" de tout (si toutefois cela était accessible) ? En évitant la tentation stérile du non-attachement surprotecteur il existe des voies permettant de mieux accepter l'inéluctabilité de la perte. Notamment en la considérant comme constitutive de l'existence. « Se séparer pour grandir », comme l'explique un livre du pédopsychiatre Marcel Rufo. Accepter la mort, la fin, réelle ou symbolique, comme élément de la vie. En quelque sorte faire le deuil de la pérennité des choses. C'est à cet apprentissage que j'ai été convié.

« Il y a deuil à chaque fois qu'il y a perte, refus, frustration. Il y a donc deuil toujours : non parce qu'aucun de nos désirs n'est jamais satisfait, mais parce qu'ils ne sauraient jamais l'être tous ni définitivement. Le deuil est cette frange d'insatisfaction ou d'horreur, selon les cas, par quoi le réel nous blesse et nous tient, d'autant plus fortement que nous tenions davantage à lui. C'est le contraire du principe de plaisir, ou plutôt ce par quoi, ce contre quoi il échoue. Le deuil est l'affront que fait au désir le réel, et qui marque sa suprématie. » [André Comte-Sponville, dans "Deuils"]

Je n'ai pas été confronté à la mort réelle d'une personne qui m'aurait été à ce point essentielle que j'aurais ressenti son absence comme une insupportable amputation. Je ne connais donc que très partiellement ce mécanisme qui présente l'avantage de la radicalité : de la mort on ne revient pas ! Par contre mon histoire est jalonnée, comme chacun, de plusieurs pertes ayant suscité des deuils. Certaines, dans le registre relationnel, furent difficiles, entrainant un travail long et douloureux. Il me revenait de m'interroger sur cette répétition de douleurs.



Le deuil compliqué

Qu'il s'agisse d'un décès ou d'une autre forme de perte, je ne crois pas que le processus de deuil diffère fondamentalement : ce qui était accessible auparavant ne l'est plus et subir cette transformation fait violence.

Un deuil "simple" c'est celui qui est dans l'ordre des choses, ou le devient. Il s'élabore par anticipation, lentement : la mort de vieillesse, par exemple, ou après une longue maladie. Le vieillissement lui même est un long travail de deuil. La complication, et donc la prolongation, vient quand la perte, soudaine ou perçue comme inexplicable, illogique, absurde, entraine un sentiment intense de révolte : suicide, assassinat, accident, attentat, maladie foudroyante, mort d'un enfant, mort "trop jeune", etc. La révolte est un mécanisme défensif qui tend à nier un réel insupportable, inacceptable. Elle prolonge donc le travail de deuil, qui ne se résout que par l'acceptation. Il y a aussi deuil compliqué quand la mort d'un proche entraine un sentiment de culpabilité : décès après une dispute, mort accidentelle consécutivement à une attitude, un acte ou un choix dont nous portons une part de responsabilité. La culpabilité est une colère orientée contre soi, notamment quand on ne peut pas l'orienter vers l'autre... a fortiori quand il est mort. Il y a deuil compliqué, enfin, à chaque fois qu'il y a disparition sans traces. En l'absence de dépouille comment ne pas espérer, envers et contre tout, que l'absent reste vivant et reviendra ?

Par extension il y a deuil compliqué à chaque fois qu'une perte est ressentie comme étant dénuée de sens, ou qu'elle entraîne un sentiment de culpabilité, ou que son aspect définitif n'est pas intégré. Les trois états pouvant se cumuler et complexifier encore le processus, le prolonger indéfiniment jusqu'à rendre le deuil "impossible". Cela ne concerne pas seulement la mort réelle, mais aussi toutes les situations où est perdu un état antérieur considéré comme meilleur. Nombre de situations de rupture s'inscrivent dans ce schéma : affectives, familiales, professionnelles.

Une rupture est assimilable à une perte, à ceci près qu'elle n'est pas perte réelle. Elle n'est pas fin mais changement. Elle n'est pas achèvement mais transformation. La personne aimée ou la situation antérieure existent encore en réalité, quoique devenant subitement "inaccessibles". Dans une rupture de relation amicale, amoureuse, familiale, ce n'est pas quelqu'un qui meurt, mais son désir de rester lié comme auparavant. C'est pourtant bien la présence de cet autre que l'on perd, aussi...

La scission qui apparaît entre la réalité d'une continuité d'existence et l'abstraction volontaire qu'il faut en faire constitue le principal écueil du deuil après rupture. C'est ce qui le rend intrinsèquement compliqué.

Ce qui m'intéresse ici ce sont ces "deuils après rupture" qui, davantage que la plupart des "deuils après mort", renvoient à soi : qu'ai-je fait, ou pas fait, pour en arriver à perdre ce qui existait et à quoi je tenais ? Contrairement à la fatalité incontrôlable de la mort, la rupture a souvent un sens qui nous renvoie à notre part de responsabilité. Par là-même elle convie à un travail personnel, une élaboration visant à modifier notre façon d'être au monde. Que la rupture soit choisie ou subie ne me semble pas jouer un rôle déterminant, à ceci près que la dynamique est inversée : un côté tend à quitter une situation que l'autre aurait voulu voir durer encore. Quand il s'agit de relation affectives fortes les deux postures peuvent être difficile à tenir et engendrer des attitudes d'hésitation ambigües (partir-revenir) sur fond d'amour-haine. C'est assurément une complication supplémentaire puisque le définitif, condition indispensable à l'élaboration du deuil, n'en est que plus incertain. Bien que déclaré rompu le lien perdure, résiste. Le processus de deuil devient donc "impossible" dans sa globalité et ne peut se travailler qu'aux marges.

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(à suivre)