L'effet de cascade

Pendant très longtemps, quand j'imaginais la perte, je n'en avais qu'une vision globale et simpliste. Je pensais surtout à la disparition de l'être. L'absence cruelle. La morsure du manque. La souffrance. Le sentiment de solitude. Bref : rien que du classique sur fond de tristesse. Étonamment je n'envisageais que la mort comme pouvant mettre un terme à une relation, sans jamais vraiment penser à la perte par rupture. Dans mon monde intérieur ça n'existait pas. Du moins ça ne me concernait pas. Avec le recul je comprends qu'il s'agissait plutôt d'un magnifique cas de déni : mes relations affectives, après avoir été marqué au fer rouge dans ma jeunesse, se sont bâties sur la phobie de l'abandon, que j'appelais même "trahison" [terme extrême que j'ai aujourd'hui... abandonné !].

Alors quand, dans la réalité, j'ai constaté les premiers signes de désengagement de celle(s) que j'aimais, que j'ai vu se dégrader plus ou moins abruptement les temps d'échange en confiance, les confidences, les connivences...  je suis tombé de mon joli petit nuage rose. Ma naïveté [aveuglement ?] était grande et l'effet de surprise en proportion. J'ai bien été obligé de voir le monde autrement et à engager quelques remises en question quand à la durée et la solidité des liens. Ma vision des relations d'amour/amitié ne correspondait  tout simplement pas à la réalité ! Et si celles que je vivais, de grande valeur, n'y correspondaient pas, alors aucune n'y correspondrait et tout mon rapport au monde devait être réévalué. Débutait là un travail de deuil de mes représentations, préfigurant ceux qui, plus profonds, allaient venir s'ajouter plus tard. Je n'imaginais pas la suite des deuils qui allaient s'enclencher tandis que se mettait en mouvement le lent mécanisme des renoncements menant, bien plus tard, aux acceptations apaisantes.

Lorsque j'ai progressivement senti la réalité de chaque perte me labourer les entrailles, j'ai vu la palette de mes ressentis émotionnels se colorer en mélanges aux contrastes insoupçonnés. Ma pensée, quant à elle, était soumise à d'invraisemblables fluctuations, oscillant entre la lumière et l'obscurité. D'un extrême à l'autre j'ai traversé pas mal de remous. Voir d'abord s'éloigner de moi ma compagne de vie, dont je me sentais définitivement très proche, m'a sérieusement ébranlé ! Il y avait cependant une certaine logique dans son attitude, dont je reconnaissais la justification. Par contre quand, dans la foulée, l'amie précieuse avec qui j'explorais depuis des années les variations relationnelles et amoureuses m'a annoncé qu'elle faisait le même choix, mais en plus radical... je suis resté sidéré. Je n'ai pas compris ce qui se passait et ce séisme affectif m'a disloqué.

Christophe Fauré, psychiatre, le décrit ainsi : « On n"arrive pas à y croire. Même si, parfois, on s'attendait à une telle annonce, on est sous le choc, stupéfait et incrédule. On se trouve brutalement plongé dans une situation qui dépasse en intensité tout ce qu'on a pu connaître dans le passé. En un éclair, on voit défiler toutes les conséquences de la séparation [...]. C'est trop soudain, tout s'embrouille et on a presque le vertige. C'est comme si, en une seconde, on perdait tout contrôle sur son existence » ["Le couple brisé", Christophe Fauré].

Double perte, coup sur coup. Je voyais se concrétiser, impuissant mais ayant conscience de ma part de responsabilité, ce que je redoutais le plus. Le choc m'a catapulté au delà des limites de ce que je pouvais absorber. Ma conception de la confiance a été bouleversée, mise à mal. Ma confiance en moi a été atteinte au plus profond. Alors quand, très vite, les complications autour de cette seconde perte se sont invitées sans que j'en puisse comprendre le sens, j'ai vacillé et été mené aux portes de la déraison. J'ai perdu le contrôle de moi-même. Je me suis perdu. Effaré, je me suis vu sombrer et recourir à des comportements que je réprouvais. Une sorte de folie consciente, coupable de cet état. Ma quête assoiffée de sens face a l'épaisseur du silence a stimulé mes névroses, les a catalysées et mises en évidence. Éclairante expérience, à défaut d'être agréable, qui ne se vit certainement qu'une seule et suffisante fois avec autant d'intensité...

Aujourd'hui, quoique encore habité par les suites de ce double traumatisme salvateur, j'ai pris suffisamment de recul pour analyser ces deuils et jauger de ce qui a pu en compliquer l'élaboration. Suffisamment en paix je peux observer dans quels registres j'ai ressenti des pertes et comment je les ai transformées en source d'évolution. J'ai envie d'en extraire une vision globale et positive qui, quoique basée sur une expérience personnelle, puisse être plus ou moins extrapolable. En la souhaitant utile à ceux qui me lisent...

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La perte de l'autre

Inutile de m'appesantir longuement sur ce que chacun sait : perdre l'autre, c'est d'abord perdre contact avec les sens. Évidemment. Fin progressive ou brutale des contacts avec la présence corporelle et ses substituts sensoriels : le toucher, la voix. Le rire. Douloureuse perte du rire de connivence, de l'éloquence du regard... Si la mort fait atrocement disparaître tout cela, la rupture, quant à elle, triture cruellement le cœur en bannissant les élans de convoitise et de tendresse. Une pénible retenue dont je garde le souvenir amer. Dans le même temps l'atmosphère de retrait autoprotecteur révèle la face sombre, glaçante de froideur, de la personne aimée qui ne veut plus l'être. Ou plus de la même façon. La disparition du chaleureux m'a beaucoup perturbé. Je me demandais : « mais qui est-elle vraiment ? ». Aujourd'hui je sais que la culpabilité du quittant explique ces réactions de froideur et d'apparente dureté.

Avec la rupture le territoire du corps se hérisse subitement de barbelés infranchissables. Zone interdite. Intouchable. Ça m'a fait mal de sentir cette exclusion d'un domaine intime redevenant privé. Nouveau degré dans la perte mais nécessaire mise en conformité avec l'éloignement désiré... Ultimes supports sensoriels, des parfums demeurent. Fragrances désincarnées qui, très longtemps resteront imprégnées sur un objet, un tissu. Je me suis gardé d'y enfouir trop le nez pour ne pas raviver la sensation de manque. Ce qui faisait du bien dans l'absence fait du mal dans la perte. Mais c'est aussi une façon d'accepter la perte que de se trouver confronté aux traces désertées. Il en est ainsi des photos, déclenchant des émotions douces-amères. Je n'ai pas cultivé ce genre de nostalgie doulheureuse qui n'est pas sans quelques composantes masochistes.  Cependant, quoi que je fasse, je suis régulièrement confronté aux souvenirs, plus ou moins par hasard, et c'est pour moi une façon de prendre conscience de l'évolution du regard porté sur un réel dépassé ou ses indigents substituts. Il est impossible de se prémunir contre les surgissements inattendus de réminiscences et, pour cette raison, je préfère qu'à la longue ils ne gardent qu'une saveur douce. C'est aussi un signe de l'acceptation, du deuil réussi. Chemin vers la paix de l'esprit.

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La perte de soi

La perte d'une personne en qui quelque chose de soi à été fortement investi, ou la perte du lien avec elle, c'est aussi la perte d'une part de soi. C'est voir disparaître qui l'on était et devenait avec cette personne. Je ne m'en suis pas rendu compte au début, aveuglé par le premier manque qui me venait à l'esprit : celui des personnes aimées.

L'être que j'étais, et qui n'existait que face à la singularité de l'autre, s'éteint. Une sorte de mort. En disparaissant l'autre emmène une part de soi qui peut être éminemment vivante et inventive, forte et épanouie, en recherche stimulante. Perte donc deuil, encore. Mais la séparation n'emporte pas qu'une part de chacun : elle emporte aussi « l'être ensemble », cette entité indivisible qui n'existe que dans le partage. Et plus que ça, c'est « l'être bien ensemble » qui devient inaccessible. Le mal-être s'efface aussi, quand il s'agit d'une rupture dont il est la cause. De même s'éteignent les peurs. Ne soyons pas angélique : une rupture ne survient jamais par hasard ! De ce fait la perte du "nous" laisse des traces confuses, entre tristesse, ressentiment, nostalgie...

Cette perte, essentielle, entame le deuil d'un avenir entrevu, modeste ou ambitieux. Il en va de même pour les projets, conscients ou inconscients. Quant l'autre meurt ça devient « plus jamais ». Irréversiblement. Et c'est atroce. Mais dans la rupture, surtout au début, c'est « peut-être plus jamais ». La différence est cruciale. Elle entretient l'espoir. Celui de la réversibilité, même improbable, même réfutée. L'espoir peut être poison tenace [un enfer !]... en même temps qu'un élixir de longue vie, potion magique qui donne des forces pour longtemps. Parfois la persévérance permet d'inverser le cours des choses. Parfois seulement. Cette chance infime, ce doute face au toujours possible changement d'avis est constitutif des difficultés à accepter une rupture. L'espoir se nourrit d'incertitude et peut résister très longtemps, jusqu'à épuisement. Finalement, avant d'être vaincue par la force du temps, l'incertitude obligera à traverser de nombreuses étapes d'acceptation.

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Choisir l'acceptation

Inévitablement la fin d'une relation forte et enrichissante, a fortiori d'un amour, déclenche une douleur intime. Proportionnelle à ce qu'on attendait de la relation [on attend toujours quelque chose...]. Souvent long et pénible, particulièrement éprouvant, généralement perceptible par l'entourage et reconnu comme justifié, ce deuil n'est pourtant pas forcément le plus perturbant à long terme. Après tout... une fois le travail effectué l'amour et l'amitié peuvent très bien se revivre avec d'autres personnes ! Différemment, certes, mais n'est-ce pas un de leurs attraits ? En amour, accepter la fin permet de s'ouvrir à une autre aventure. C'est même une condition de disponibilité réelle.

Par contre la trop cruelle déchirure d'un amour peut indiquer un surinvestissement et permettre de réaliser des deuils restés en latence. Quand la perte révèle une phobie d'abandon elle offre une excellente occasion de s'en émanciper. L'analyse pourrait bien révéler des projections issues de l'enfance...  « Qui j'aime quand j'aime ? Quelles représentations collé-je sur l'autre ? Qu'est-ce que j'aimais chez l'autre ?  Qu'est-ce que j'aimais dans notre relation ? D'où me venait cette attirance ? De quoi avais-je peur ? Ai-je cherché à "réparer" quelque chose qui n'appartenait pas à ce lien ? ». Dans ce cas c'est bel et bien à une délivrance que le travail d'analyse-acceptation pourrait mener. Pour peu que cet allègement soit désiré... car on peut, inconsciemment, préférer rester accroché à une certaine représentation de l'amour. Y compris quand il fait souffrir [ou justement parce qu'il fait souffrir...]. Subtilement c'est au deuil d'une forme fantasmée de l'amour que peut conduire une rupture. En choisissant de renoncer à l'amour qui attend trop, ou qui entretient une insupportable dépendance, ou qui reproduit des schémas d'emprise et de soumission. Travail qui peut se révéler complexe, parce que touchant aux représentations antérieures, inconscientes, de ce qu'était censé être l'amour. Aimer "trop" c'est aimer "mal", de façon excessivement investie. S'être trouvé confronté aux limites deviendra apprentissage utile. Avoir été dévasté par la perte d'un amour, et/ou d'une amitié, ne peut qu'amener à choisir d'aimer... autrement.

Le processus de conscientisation s'élabore d'autant plus que la cascade des deuils rebondit. Certes, en approfondissant la réflexion il y a prolongation du temps de travail. Reste à savoir si on préfère sortir rapidement du processus ou, au contraire, utiliser cette opportunité pour explorer plus en profondeur. Je ne vous surprendrai pas en vous disant que j'ai préféré poursuivre. Plus qu'une préférence, c'était un besoin...

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(à suivre...)

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