La colère de Samantdi contre l'inconséquence de certains de nos responsables politiques faisant des raccourcis visant à stigmatiser ceux qui dérangent m'amène à poursuivre sur le même sujet.

Dès qu'on qualifie une catégorie de population, quelle qu'elle soit, on s'expose à une systématisation abusive, réunissant sous une même représentation (= image mentale) des personnes qui n'ont que peu de caractéristiques communes. Dès qu'on utilise l'article "les", plutôt que "des", on enferme des individus dans un cadre. Une seule lettre de différence et on passe du "quelques" au "tous", de la singularité à l'universalisation, de l'observation à la généralisation. C'est la voie dangereuse du populisme et des élucubrations à courte vue.

 

Il se trouve que, par ma profession, je suis amené à travailler avec des personnes en grande difficulté d'emploi. Autour de cette problématique commune se retrouve un "public" (c'est le terme consacré...) très diversifié. Parler de « personnes en insertion » c'est déjà coller une étiquette sur cette frange de la population. C'est amalgamer des destins divers, niant les particularités de chacun. Quoi de commun entre l'analphabète et le jeune « qui a des soucis avec la justice », la personne en situation de handicap et celle qui a « des problèmes de mobilité » (pas de permis de conduire), celui qui a « des difficultés avec l'alcool » et celui qui n'a plus l'âge d'être employable, celui qui n'a connu que les cités et celui qui n'a vécu que dans la ferme où il est né ? Pas grand chose, si ce n'est le besoin de gagner sa vie malgré tout.

Or, rien qu'en nommant ces différentes situations j'ai déjà systématisé : un jeune « qui a des soucis avec la justice » ne les représente pas tous, même si dans la tête de chacun de vous, lecteurs, une image mentale risque fort d'être immédiatement venue à l'esprit... Nous avons tous tendance à fonctionner ainsi, par comparaison aux références que nous nous sommes construites. Raison de plus pour nous méfier de notre propre propension à simplifier et à refuser les catégorisations simpliste de nos dirigeants.

Je partage donc le quotidien de quelques uns de ceux qui ne sont pas dans la précarité mais à peine au dessus. Ceux qui surnagent. La plupart n'ont aucun diplôme, aucune qualification, certains baragouinent un français très sommaire. Et dans ce que j'entends des conversations on est loin, très loin, de l'intellectualisation qui a cours dans la blogosphère que je fréquente. Les propos ont généralement une profondeur télévisuelle : caricatures de lieux communs et déballage de clichés confirmés par la répétition. Les images mentales sont, probablement plus qu'ailleurs, largement conditionnées par ce que véhicule la télévision, version basique. Cela dit ce n'est pas un obstacle en soi et l'ouverture d'esprit fait toute la différence : certains sont curieux quand d'autres s'accrochent à leurs certitudes sans envisager une seconde de les remettre en question. Il en va ainsi du racisme ordinaire, contre lequel il est généralement vain de lutter. Parfois c'est la misogynie ou le "touspourrisme" qui n'offrent aucune brèche.

 

Maurice offre un bel exemple de l'absurdité à laquelle mène la peur des différences. Il fait partie de ceux que l'on nomme désormais « Gens du voyage ». Lui est sédentarisé depuis plusieurs années « pour que les gamins aillent à l'école ». Élevé à coups de taloches et obligé de vendre des paniers d'osier dès son plus jeune âge pour avoir le droit de manger, il n'a pas voulu que ses enfants suivent son sort : il ne sait ni lire ni écrire. Rempailleur de chaise, vannier, ferrailleur, il semble tout désigné pour faire partie de la congrégation des voleurs de poules (ce qui n'est du reste pas exclu...). Ces gens qu'on regarde avec suspicion... comme je l'ai fait lorsqu'il m'a été présenté avec les sous-entendus de rigueur : avec ces gens-là, soyons prudents. C'est d'ailleurs pour éviter ce genre de préjugé que je préfère ne rien savoir des nouveaux entrants. Les accueillir comme des personnes "sans étiquette".

Finalement Maurice, qui à 45 ans n'avait jamais touché de salaire, s'est révélé être un travailleur zélé, soucieux d'apprendre et de bien faire. Ponctuel, poli, débrouillard,, méticuleux, c'est un modèle du genre ! Il est d'une totale droiture et fait montre d'un très grand respect vis à vis de ceux qui l'accompagnent dans sa démarche de réinsertion. Je dirais que c'est un homme d'honneur, avec toute la valeur que peut avoir ce mot quand il n'est pas considéré comme désuet. Mais attention, cet honneur il attend des autres qu'ils l'aient aussi ! Faut pas chercher des embrouilles à Maurice ! Homme affable, souriant, l'œil vif et franc, il peut se transformer en vrai dur auquel il ne vaut mieux pas chercher noise. Pas du genre à rigoler avec les affaires ! Je l'ai entendu une fois au téléphone prévenir que si sa ferraille n'était pas comptée au prix de la bonne ferraille, soigneusement triée, ça se passerait très mal. Et les insultes véhémentes qu'il proférait ne laissaient aucun doute sur l'exécution des menaces...

Une autre fois, alors qu'une personne se plaignait que sa voiture ait pu être endommagée par un des salariés de l'équipe, Maurice s'est approché et s'est adressé au plaignant, visiblement immigré d'Afrique du nord, en des termes fort peu amènes « Toi, le [biiiiiiip] tu vas pas nous emmerder, prends ta bagnole pourrie et casse-toi ! ». Avant que l'autre ait le temps de réagir Maurice lui promettait de pouvoir faire venir tous les gitans du coin d'un simple coup de fil ! Il fallu vite calmer le jeu puisque la scène se déroulait dans un quartier à forte présence immigrée... Il existe, paraît-il, une animosité tenace entre immigrés et "gens du voyage".

Ma petite histoire n'a qu'un seul objectif : rappeler qu'être objet d'exclusion n'empêche nullement d'exclure autrui. Être stigmatisé, rassemblé sous une étiquette défavorable, n'épargne pas d'étiqueter d'autres catégories de population. C'est un peu surprenant... mais quand l'irrationnel de la crainte est installé, qu'un bouc émissaire est désigné, il semble bien difficile de changer les mentalités. Voila pourquoi certains responsables politiques, avec des propos imbéciles, se comportent en boutefeux.