Un certain nombre de mes textes tournent et retournent autour d'une question identitaire : « où (quand) suis-je vraiment moi ? ». Je ne m'en suis pas préoccupé pendant des années, essayant seulement de correspondre à ce que je pensais devoir être, suivant un modèle que je n'osais pas remettre fondamentalement en question. Je me voulais conforme à ce qui était supposément attendu de moi. Marié jeune, j'ai obtenu un emploi salarié dès la fin de mes études et nous avons eu des enfants. C'était classiquement simple. Je suivais un chemin balisé.

Ce n'est que lorsque, désireux de faire ce qui me plaisait vraiment, j'ai osé quitter mon emploi pour créer une activité indépendante que les choses ont commencé à changer. Très rapidement, suite à ce premier pas aventureux, j'ai commencé à m'interroger sur la place que je m'accordais dans l'existence, sur mes choix de vie, sur mon rapport à autrui, et un grand travail de remise en question a commencé. Cela m'a mené, une dizaine d'années plus tard, à quelques notables changements... dont la fin de la vie de couple est le plus significatif.

Depuis quatre ans je suis en phase de lente mutation personnelle et professionnelle. Et si je vis seul depuis autant de temps, inversement je travaille en équipe. Finalement la seule chose qui n'a pas changé c'est que je suis toujours le père de trois enfants, devenus adultes.

L'outil d'expression sur internet aura été un élément essentiel du processus de changement, tant par le temps que j'ai consacré à une recherche personnelle que par l'ouverture vers d'autres modes de pensée. L'aide à la prise de conscience aura été indéniable.

Est-ce que maintenant je sais mieux qui je suis ? Oui, assurément... et en même temps le champ d'investigation s'est élargi aux dimensions des territoires inconnus que j'ai été amené à explorer. Notamment du fait de ma vie de célibataire, qui a fait apparaître nombre de questions nouvelles...

Je n'avais pas prévu de vivre seul. Je n'avais pas davantage imaginé qu'un jour l'amour pourrait être devenu un souvenir qui s'éloigne. Quelque chose qui ne tiendrait plus de l'évidence mais serait au contraire perçu comme... menaçant. C'est très curieux d'en être arrivé à ça ! Je crois... non, je suis certain que cette étonnante surprise mobilise beaucoup de ma capacité à penser. J'ai l'impression d'avoir tout à reconstruire de ma perception des rapports humains, bien au delà du seul amour. C'est passionnant ! C'est aussi extrêmement prenant... et pour tout dire, fatigant. Il m'arrive souvent d'être las de chercher à comprendre.

Quel rapport avec la question identitaire ? J'y viens...

Depuis quelques années je me sens avoir trois identités assez distinctes dans ma vie courante : celui que je suis en solitaire et que je pourrais appeler "mon vrai moi", celui que je suis dans ma fonction professionnelle et sociale, et enfin celui que je suis ici, à la fois solitaire et dans une sociabilité distante. Cette triple identité constitue mon quotidien et je passe de l'une à l'autre plus ou moins aisément. S'y ajoutent ponctuellement d'autres aspects sociaux, tel que celui de ma fonction d'élu communal, ou encore la place que j'ai dans un groupe de formation à l'accompagnement relationnel et affectif. À chaque fois je me vois différent, et me sens perçu différemment [probablement à tort...].

Dans un tout autre registre je suis père. C'est un statut qui me tient à coeur et dont je suis plutôt fier : le rapport de confiance que j'ai avec chacun de mes enfants, leur épanouissement, signent probablement ma plus belle réussite [la plus importante]. Je suis aussi fils, frère, ami, copain, ex-mari... avec des partages contrastés. Les rapports de confiance ne sont pas toujours optimaux, quoique jamais conflictuels. Il arrive enfin que je me vois en charge de répondre à des attentes sentimentales à l'issue incertaine. Là, ça se complique vite en me renvoyant vers des questionnements...

Pour chacun de ces domaines je me sens être différent, tantôt libre, tantôt contraint par des craintes diverses. Ces identités multiples sont notre lot à tous et elles se superposent généralement sans problème. Parfois elles se recoupent, d'autres fois elles n'ont pas de rapport entre elles et constituent des cercles dissociés. Je crois que c'est ce dernier point qui me tarabuste : la fragmentation. J'aimerais être plus unifié, plus souvent en correspondance avec ce que je me sens être. Plus audacieux, peut-être ? Plus sûr de moi...

En fait j'aimerais surtout... oser être.