Cette année c'est dans la maison bleue que j'ai passé noël, en famille élargie. Ma famille restreinte, de toutes façons amputée depuis le divorce, était particulièrement réduite puisque seul mon dernier fils avait fait le déplacement. Fils aîné et sa compagne, qui viennent tous les deux de déménager après avoir décroché un emploi, avaient dû choisir entre différents lieux de festivité et optèrent pour la proximité. Quant à ma fille, qui poursuit son périple du Népal à l'Inde, elle m'a rejoint le temps d'un coup de fil...

Parfois je ressens une impression bizarre face à cette dispersion croissante de la cellule familiale. Je ne m'y suis pas vraiment habitué. Un peu comme si je comptais, en toute irrationnalité, sur un retour à l'état antérieur !

Or donc, dans cette maison bleue des hautes collines du sud, tandis que bavards et exubérants prenaient leurs aises autour du repas, je suis resté à ma place habituelle : présent et attentif, mais discret. J'ai peu pris la parole et ça me convenait bien. J'aime être là pour l'ambiance et la convivialité des retrouvailles, parmi les rires et discussions animées, mais je ne cherche pas à approfondir les échanges autour des sujets que j'affectionne habituellement. Mon domaine de prédilection c'est l'intimité, les confidences, l'authenticité sans tapage, et ça n'a pas lieu d'être en groupe. Je ne cherche plus à prendre une place que, de toutes façons, je ne saurais investir.

Accepter progressivement cet état de fait me libère d'une pression que je me mettais depuis... très longtemps ! Sans doute depuis que j'ai quitté l'enfance. Je crois que je voulais "exister" à une place qui, finalement, ne me convient guère. Pas seulement en famille, mais aussi au travail, entre amis et dans les groupes les plus divers... Plus le nombre de présents augmente et plus je deviens discret. Et ce n'est pas tant le nombre qui me dérange, que les enjeux de place au sein du groupe. J'ai l'impression qu'il s'exerce fréquemment de subtiles formes de rivalité, parfois d'infimes mais réelles violences au service d'enjeux de pouvoir et de séduction qui altérent la sincérité des rapports. Mais je n'ai aucune envie de participer à des situations de violence, aussi infimes soient-elle. Je crois que la violence contient le germe d'une régression en humanité.

C'est grâce au monde désincarné d'internet que j'ai pris conscience que cet aspect des rapports relationnels en groupe me posait un réel problème. Par une répétition de situations désagréables j'ai pu constater combien je pouvais me trouver emporté loin de la sérénité à laquelle j'aspire. Certaines attitudes d'autrui, lorsqu'elles touchent mes sensibilités, déclenchent chez moi un mécanisme de défense qui peut me rendre agressif, voire violent. Or si je suis convaincu de l'utilité d'une agressivité "constructive" utilisée à bon escient, je refuse le principe même de l'usage de la violence. L'aveu d'impuissance qu'elle exprime déclenche trop souvent des enjeux de pouvoir et de domination/soumission. Ceux-là sont très destructeurs de confiance relationnelle. Je préfère donc éviter ce genre de situation, quitte à opter pour la fermeture protectrice, l'immobilisme, ou la fuite. Cela peut m'amener à me taire et entrer en introspection, plus ou moins durablement.

Autrefois je me fermais pour apaiser mes blessures. Aujourd'hui j'essaie aussi de comprendre pourquoi je suis touché et comment devenir moins vulnérable. Je crois plus fécond de m'attacher à comprendre de l'intérieur ce qui me met mal à l'aise, ou en colère, plutôt que de renvoyer cela brutalement vers l'extérieur avec un fort risque de conflit. Mon objectif est cependant de m'exprimer au plus près de mes ressentis et de ma réalité intérieure... sans refuser celle de l'extérieur. En fait j'essaie simplement d'être en phase avec ce que je ressens.

Dans ce contexte, la raréfaction de mes écrits sur internet est très probablement une des conséquences d'un changement dans mon rapport aux autres. Face au "groupe" [imaginaire] que vous constituez en tant que lecteurs j'ai sans doute besoin de trouver un nouvel équilibre entre l'expression et la retenue. Besoin aussi de choisir la substantialité que j'ai envie de partager sans craindre d'éventuelles réactions inopportunes. J'ai maintenant l'impression de beaucoup mieux cerner ce qui bloque ou, au contraire, favorise la fertilité des échanges. D'une manière générale je crois percevoir ce qui peut restreindre l'espace de partage entre les êtres ou l'agrandir. Ce qui ferme et ce qui ouvre à l'autre. Il me revient donc d'établir les limites au sein desquelles je me sentirai libre. De leur fermeté dépend mon ouverture.

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Avant de rentrer j'ai fait un détour par les routes sinueuses, à l'écart des grands axes. Les paysages y sont rudes et magnifiques. Les villages aux maisons serrées sont comme accrochés aux rochers. Des hauteurs enneigées je suis descendu jusqu'à la Méditérranée, trouvant la douceur de l'air où se plaisent les oliviers et mimosas. Et puis les palmiers, les galets, les vagues...

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Petit matin glacé, depuis la maison bleue

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Escarpements, collines et montagnes

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Hameaux et villages accrochés aux versants

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