Depuis l'âge de vingt ans, et jusqu'à il y a quelques années, j'avais toujours passé le jour de l'an en couple. La dernière fête commune date de 2006, avec des amis dans une ferme du Vercors. A cette époque notre couple était déjà dans le processus de la séparation. Ensuite il y a eu diverses déclinaisons pour le célibataire que je devenais : avec des amis à Venise en 2007, dans la famille d'une amie lectrice en 2008, au Panama avec le couple d'une autre amie lectrice en 2009, et finalement seul en 2010. Je m'apprétais à réitérer cette expérience solitaire pour entrer en 2011 quand ma soeur m'a proposé de me joindre un groupe de très anciens amis communs. Un peu gêné de me voir rajouté assez tardivement [le frangin qu'on invite pour ne pas le laisser tout seul...], j'ai finalement accepté devant l'accueil chaleureux de l'invitant.

Il y avait là cinq couples... et moi. Cinq couples au long cours, bien représentatifs de la durée conjugale dans mon milieu d'origine, tant familial qu'amical. Je reste en effet, à l'exception d'une seule cousine, le seul divorcé. Je ne suis pas très à l'aise avec ce statut dès que je suis en présence de couples. Je me sens un peu en décalage, sorti du cadre de référence que j'ai si longtemps adopté. Un peu comme si j'étais sorti du rang. Je me sens à la fois fier d'être allé jusqu'au bout de mes choix et vaguement gêné d'avoir quitté le train en route.

Il se trouve que tous les convives présents avaient assisté à mon mariage, il y a fort longtemps, et j'avais assisté à la plupart des leurs. Avec Charlotte nous avions été les premiers à franchir le pas et à l'époque j'en étais fier. Actuellement nous sommes les seuls à avoir renoncé à poursuivre ensemble. Le sujet, sans être tabou, n'est jamais vraiment abordé. Il n'a pas de raisons particulières de l'être, d'ailleurs. En même temps ce silence a quelque chose de bizarre, à mes yeux. Il me semble qu'il y a une gêne, des non-dits... et cela contribue à ce que souvent je ne tienne pas à me joindre à ces gens "d'avant".

Je n'ai pas vraiment pensé à tout ça, en cette soirée de jour de l'an, remarquant simplement que par ma présence la parité n'existait pas. J'étais nettement plus fasciné par la situation singulière de retrouver cette bande « comme au bon vieux temps ». Dès l'apéritif quelques musiques datant de notre jeunesse avaient été lancées et immédiatement se sont retrouvés pour danser les partenaires d'autrefois. Quasiment pas changés, avec... trente ans de plus. Aussi fous, aussi rieurs, aussi énergiques... même si ça ne durait pas aussi longtemps ! Amusé je nous voyais réunis dans un drôle de raccourci temporel, à la fois jeunes et vieillis. Globalement encore épargnés par les marques du temps. Jusqu'à quand ? Les plus jeunes sont des quadragénaires avancés, d'autres ont déjà basculé dans la décénnie suivante. En pleine jouissance régressive nous avons repris certaines chansons, nous égosillant, hilares, ravis de ce pied de nez au temps qui passe. Le temps d'une illusion collective qui ne pouvait tromper personne. Oubliés nos enfants qui, à l'âge que nous avions alors, étaient tous occupés ailleurs à fêter ce changement d'année avec leur génération. Nous, parents rajeunis de nous voir libérés de ce rôle, retrouvions, le temps d'une soirée, un peu de notre lointaine jeunesse.

Autour d'un joyeux repas impair nous avons ri, dansé, chanté, bavardé. Insouciants sans l'être, assurément tous bien conscients que cette petite parenthèse était délicieusement anachronique. Un moment d'heureuse nostalgie, vaguement teintée du souffle de la vie qui passe. C'était bon...

Et moi je regardais de temps en temps ces couples, presque surpris de voir encore scintiller l'amour dans les regards que certains s'échangeaient. En serais-je arrivé, à force de le remettre en question, à devenir
incrédule devant l'amour qui dure ?