Depuis que je participe au partage intime via les écrits internet j'en ai vu disparaître des sites et blogs appréciés. Un beau jour l'auteur décide de fermer son espace d'expression et ce qui s'échangeait depuis longtemps n'est plus possible. Le besoin d'expression a pu s'étioler avec le temps, ou bien il est devenu trop compliqué à mettre en oeuvre par rapport à divers enjeux personnels ou relationnels. Ce cycle des naissances et disparitions est similaire à ce qui se joue dans la vie concrète : on se découvre, on s'apprécie, on partage des moments et puis des évènements font que l'espace où l'on se retrouvait perd sa dimension commune. Déménagement, changement de travail, changement intérieur, moindre appétit relationnel... et on se perd de vue plus ou moins abruptement.

Fermer son site, son blog, est une décision dont les raisons peuvent être multiples. Et les lecteurs, respectueux des choix de l'auteur, ne peuvent qu'accepter de le voir mettre fin à la "relation" née du partage dans la durée. Dans le meilleur des cas cela se dit de part et d'autre, avec un dernier billet qui permet tant à l'écrivant qu'à ses lecteurs de signifier l'importance de ce qui s'est vécu et de s'en remercier mutuellement. C'est une sorte d'adieu rituel.

Une talentueuse et pudique blogueuse vient ainsi de tirer sa dernière révérence.

Bien que j'ai été sensible à la prévenance dont elle a fait preuve vis à vis de ses lecteurs, donc en partie à mon égard, quelque chose m'a mis en colère dans sa décision. C'est parce qu'elle n'était pas vraiment sienne, mais consécutive à une demande apparemment insistante de son mari. Ce dernier semblant mal supporter que des éléments de leur vie de couple soient accessibles à un public plus ou moins anonyme.

Sur le principe je n'ai rien à redire : l'intimité commune appartient au couple et aucun des deux ne peut en disposer à sa guise sans l'accord de l'autre. C'est une règle de confidentialité qui devrait exister dans toute forme de relation, et même dans toute sphère relationnelle assimilable à un groupe. Cela dit c'est un principe et la réalité des choses fait qu'il est difficilement applicable en toutes circonstances. Car si le couple, groupe minimal aux forts enjeux, est bien vu comme une entité à part entière, le rapport que chacun de ses membres entretien avec cette entité lui est propre. Autrement dit : je n'ai pas à dévoiler ce qui se vit dans mon couple... mais ce que je pense de ce qui s'y vit m'appartient. On comprend vite que la limite entre ce qui est confidentiel et partageable est éminemment subtile à tracer.

Dans un monde idéal tout ce qui concerne le couple pourrait y être dit : l'autre saurait m'entendre, me comprendre, et ainsi toutes mes frustrations et mes craintes par rapport à lui/elle seraient immédiatement apaisées, mes désirs exaucés. Cet idéal n'existant pas chacun porte une part de frustrations et de peurs en rapport avec l'autre du couple, et nombre de désirs insatisfaits. Et puisque cet autre ne peut y répondre, c'est tout naturellement vers l'extérieur que s'oriente le besoin d'en parler. On le voit, le principe de base est inapplicable sans quelques assouplissements. Et il est tacitement admis que le partenaire se lâche en confidences avec quelques personnes proches, dont il est espéré qu'elles resteront garante de la confidentialité. Bref, chacun s'accomode avec le principe de confidentialité.

Mais internet est entré dans nos vies, offrant cette extraordinaire tribune de confidences anonymes que chacun peut installer discrètement dans un espace public potentiellement accessible par tous. L'oreille plus ou moins discrète se transforme en espace confidentiel public. Une aberration qui ne devient explosive qu'en de rares circonstances, pour peu que l'anonymat soit préservé, ou du moins ne soit levé que par rapport à des personnes de confiance. C'est ainsi que beaucoup d'entre nous ne restent anonymes que publiquement, tout en étant identifiés par quelques-uns choisis selon diverses affinités.

C'est toujours par rapport à la notion d'anonymat ou d'identification que se posent les questions les plus délicates. Sans oublier le statut particulier du pseudonymat : certes anonyme, mais pourtant largement "reconnu" sous ce qui devient une identité de circonstance.

J'en reviens à ma question de fond : comment parler de son rapport aux autres sur un espace public ? Comment faire quand l'autre est une entité repérable ? La justice a tranché lorsque l'identité réelle (l'état civil) de quelqu'un etait mise en cause dans des propos rendant indirectement identifiable la personne : il peut y avoir préjudice. Mais sur la plupart des blogs dévoilant une part d'intimité de couple ou familiale personne n'est clairement identifiable. C'est donc selon l'appréciation de chacun que se font les arbitrages. Et les personnes nommées dans un blog peuvent très bien, si elles en ont connaissance, demander à l'auteur de cesser cet étalage de ce qui est perçu comme étant du registre privé. C'est une demande légitime pour l'un... mais pas forcément pour l'autre. Un peu comme si un voisin vous demandait de peindre votre maison d'une couleur qui lui plaît dans le paysage que vous avez en commun !

On en revient à la limite entre la part privée de la relation et le regard que porte sur cette même relation un des partenaires...

Pour ma part, et c'est un choix que tous ne partageront pas, je considère comme absolument essentielle la notion de jardin secret : je garde une part privée, personnelle, inaliénable, que je n'intègre dans une relation que selon la liberté que je me sens d'en disposer. Ce que je pense, fais, dit, m'appartient pour partie et l'autre n'a sur cette partie que les droits que je lui accorde. Tout comme je ne dispose d'aucun droit de fait sur le jardin secret de l'autre. Pour autant cette part qui m'appartient n'est pas rigoureusement interdite à l'autre. Il peut en avoir connaissance... sans aucun pouvoir d'interdiction. Chercher à intervenir dans cette part inaliénable serait même s'exposer à des réactions très fermes de ma part. Mais il peut y avoir dialogue, prise en compte de ses besoins, et satisfaction à trouver un compromis. C'est même une souce d'enrichissement mutuel et de renfort de complicité.

Mes écrits intimes, autrefois sur papier et aujourd'hui en ligne, font partie de mon jardin secret. Ils sont publics, éventuellement accessibles à mes proches... mais ce que j'y expose m'appartient. C'est une ouverture sur mon intimité, offerte à qui veut bien échanger sur ce qui l'interpelle. Les inconnus de passage y sont les bienvenus, comme les lecteurs de longue date ou, éventuellement, des personnes beaucoup plus proches qui me connaîtraient ou reconnaîtraient. Mais que personne ne s'avise de m'interdire de parler de quelque chose ! Ça pourrait me mettre très en colère...

Cette position très ferme me demande, en contrepartie, d'être vigilant par rapport à ce que je dis de ma relation à l'autre, c'est à dire attentif à ses besoins en la matière. Parce que je m'y intéresse cela peut ouvrir à l'échange en vue de parvenir à des ajustements. Avec pour objectif d'atteindre un équilibre satisfaisant pour chacun. Et en y songeant bien... je crois que tout ce que je livre publiquement de mon rapport aux autres n'est que l'expression d'un dialogue insuffisamment abouti avec eux...

Il me revient d'en prendre acte et de me demander ce qui empêche le dialogue : les réticences de l'autre ou ma crainte d'y entrer ? Je ne peux bien sûr me pencher que sur ce qui est de ma responsabilité...

Je considère cependant que tout n'est pas "entendable" et que nous avons tous nos limites psychiques, largement indépendantes de notre volonté consciente. Il est certainement préférable, en certains circonstances, de ne pas chercher à pousser le dialogue vers le compromis. Je pense en particulier aux besoins que l'autre ne peut satisfaire. Cela ne pourrait mener qu'à un affrontement, peut-être à des souffrances, voire de la violence. Inutile de dire à son conjoint qu'il ne peut répondre à certaines frustrations personnelles. Ce que chacun met en place pour s'épanouir individuellement n'a pas forcément à être partagé au sein du couple...

Reste une question cruciale, qui renvoie chacun a sa part de responsabilité : si ce qu'une personne avec qui je suis en relation dit de moi ou de ma relation ne me plaît pas... je ne suis pas obligé de continuer à parcourir son jardin secret. Ne pas oublier que l'autre ne m'appartient jamais, ses pensées encore moins. L'accès à son intimité est une ouverture précieuse vers une meilleure connaissance et une relation plus éclairée.

Voila pourquoi, quand j'ai lu qu'une blogueuse appréciée fermait son blog à la demande de son mari, cela m'a mis, par extrapolation, très en colère. Simple résonnance avec l'importance que j'accorde à l'inaliénabilité du jardin secret.
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  • Edit du 9 janvier (15h30)
    Au vu du nombre inattendu de commentaires suscités par la situation qui a servi de base à ma réflexion, je souhaite qu'il soit évité au maximum d'évoquer le cas particulier de la blogueuse en question. Je demande aussi que ne soit pas divulgués d'éléments permettant d'identifier son blog. Ceci dans un but évident de respect et de discrétion. D'avance je vous en remercie.