Avec autrui je n'aime pas me mettre en avant, mais je n'aimerais pas non plus paraître terne. Je n'aime pas être en vue, mais j'aime qu'on sache que je suis là. Je n'aime pas être sur le devant de la scène, mais j'apprécie qu'on me remarque... Trouver ma juste place parmi les autres n'est donc pas une évidence. De même, sentir s'attarder plus d'un ou deux regards sur moi tend à me faire perdre mes moyens. Surtout si je parle de ce qui m'est intime, touche à mes émotions et opinions. Bref : tout ce qui fait ma personnalité. Je m'exprime donc souvent de façon brève, évitant de me trouver confronté à des développements un peu étoffés. En fait "prendre de la place" me met mal à l'aise, me dévoiler me déstabilise et peut me faire perdre le fil de mes idées.

J'identifie mal les raisons de cet effacement de personnalité en présence d'autrui. Je pense que ce sont les manifestations d'un narcissisme bancal : j'ai besoin de sentir que je suis considéré comme quelqu'un digne d'intérêt... alors même que je me conduis de façon à ne pas le susciter ! Pour me livrer un peu j'ai besoin de sentir qu'il est porté attention à mes propos, à ce qui émane des profondeurs de moi. Ce doute sur l'intérêt que je peux susciter se situe hors de portée de la rationalisation : je sais que je n'ai aucune raison objective de ne pas oser être mais, face aux autres, c'est plus fort que moi.

Bon... je ne me morfonds plus avec ça. Sans renoncer à changer de comportement, j'ai accepté de vivre avec ce léger handicap social. À défaut de participer activement je me place en observateur discret, mais néanmoins attentif, dès que le nombre de personnes présentes augmente. Inversement je profite des temps de partage propices aux confidences pour m'exprimer avec sincérité. Je m'adapte au contexte et c'est très bien ainsi.

Ne pas aimer me mettre en avant et écrire un blog pourrait paraître paradoxal ! Que fais-je d'autre que me mettre en scène en énonçant publiquement mes pensées sur internet ? C'est évidemment l'absence de regards directs et de perception physique qui change la donne... Ici j'ai le temps. Celui de choisir ce que je montre de moi ; celui de garder le contrôle... ou du moins l'illusion d'avoir ce pouvoir. Et puis ici je suis "anonyme" pour la plupart, bien qu'avec le temps j'ai donné à voir beaucoup de moi et que j'ai rencontré nombre des personnes qui me lisent. Mais surtout je ne m'impose pas : c'est vous qui venez me lire... Et si vous revenez c'est que ce que j'écris vous intéresse, quelles qu'en soient les raisons. J'ai donc "ma place" dans ce microcosme.

Je l'ai aussi dans d'autres sphères, quand les circonstances, les personnalités en présence, le temps, l'apprivoisement, me l'ont autorisé. J'y reste toutefois relativement discret et ici est probablement le seul cercle, hors noyau familial, ou je me vois oser m'afficher aussi durablement sous des regards multiples ! Parfois, quand j'en prends conscience... ça m'effare ! Fort heureusement la liberté de parole que je m'accorde ici se transmet peu à peu dans le monde réel. En quelques années j'ai trouvé davantage d'aisance et de confiance en moi dans les relations sociales incarnées.

Il se pourrait que, en ayant accepté à plusieurs reprises de m'exposer physiquement sur le devant de la scène dans le vrai monde, malgré ma gêne, je me sois autorisé à « être ce que je suis » [ce que je me sens être...]. Je pense notamment aux moments où j'ai été invité à parler en public de ma pratique de l'écriture intime sur internet. J'ai alors vaillamment fait face à des dizaines de regards convergeants tandis que j'évoquais mon rapport personnel à l'écriture de l'intime. Je le faisais avec passion, dans le direct des émotions... et il ne m'est rien arrivé de fâcheux ! Je considérais que ce n'était pas vraiment de moi dont il était question, mais plutôt du témoignage d'un pratiquant de cette démarche, peut-être un peu plus préoccupé que d'autre par les effets que cela peut avoir sur une existence. À chaque fois j'avais un objectif : partager une expérience. Essayer d'ouvrir des chemins d'accès à soi, d'éveiller la conscience de ceux qui pourraient être tentés par ce genre d'aventure à la fois intérieure et en lien avec d'autres. C'est mon côté militant, et il me porte.

Peut-être y avait-il aussi un souci de donner une image valorisante à une pratique qui a longtemps parue suspecte : exhibitionnisme, superficialité, virtualité... Cette piètre image, probablement encore présente pour des personnes qui connaissent mal le sujet, à cependant largement évoluée. Et pas que par rapport aux blogs, forme d'expression qui tend probablement à diminuer au profit de moyens d'affichage de soi plus immédiats, plus succincts, plus multiples, plus superficiels. On ne compte plus le nombre d'articles, études, livres, colloques consacrés au rapport entre vie réelle et vie virtuelle, intime et public, réseaux sociaux en ligne, nouvelles formes de rencontre... Le monde "virtuel" prend des proportions colossales dans nos vies d'occidentaux. Il y a toujours des craintes, parfois justifiées, mais aussi un réel intérêt de la part des spécialistes vis à vis de ces nouvelles façon d'être au monde. Certains considèrent même qu'internet pourrait être une révolution civilisationnelle du même ordre que l'invention de l'imprimerie. Et moi je dis souvent qu'internet a changé ma vie...
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Or il se trouve que, dans mon petit coin de cette vaste nébuleuse en expansion continuelle, j'ai été contacté par un journaliste, en octobre dernier, pour témoigner de ma pratique. L'angle à développer étant celui du rapport entre le diarisme "à l'ancienne" (journal intime secret, sur papier) et une de ses évolutions : le journal intime rendu public (journal extime) en quasi-direct, lui-même devenu "blog" avec l'apparition de l'interactivité publique avec le lecteur. Voila maintenant plus de dix ans que je suis passé du journal manuscrit et privé au journal en ligne. Je ne suis pas le seul à avoir changé de support, inspiré par des démarches semblables qui, à l'époque, m'avaient d'abord paru aberrantes avant de me séduire. Cependant je fais probablement partie des rares à n'avoir jamais cessé d'écrire dans un registre intime après autant d'années.

J'aime assez témoigner des potentialités de cette démarche introspective en public, comme je l'ai écrit plus haut, et j'ai donc accepté l'invite du journaliste... sans trop savoir vers quoi cela allait me mener. J'avais parfaitement conscience que viendrait le jour où j'allais devoir choisir entre rester discret autour de cette entrevue ou au contraire « me mettre en avant ». C'est à dire décider de rester anonyme et ne pas évoquer ce témoignage auprès des gens qui me connaissent, ou diffuser l'information... et prendre le risque de voir certaines de mes protections voler en éclat.

Hier le journaliste m'a téléphoné pour me demander s'il devait indiquer l'adresse de mon blog et/ou de mon journal. Je dois lui répondre rapidement. En fait j'avais choisi de ne pas diffuser ces données [pour vivre heureux vivons caché], mais le journaliste m'a dit qu'il y aurait certainement des demandes pour lire mes écrits. Là il a touché ma fibre militante et je me dis que si mes textes pouvaient aider des gens dans leur propre cheminement... ben je n'ai pas envie de les priver de cette ouverture. Je n'ai jamais oublié que c'est parce que d'autres m'avaient touché par leurs écrits que j'étais à mon tour entré dans cette aventure à haut potentiel de changement.

Bon... rien qu'en évoquant cela sur mon blog, je ne suis pas aussi discret que j'aurais pu l'être. Je pressens que je vais susciter une certaine curiosité en même temps que je me "mets en avant". Cela joue en plein dans les contradictions citée au début de ce texte. Si je n'avais rien dit, il est probable que personne n'aurait su... Ma modestie serait restée intacte, ma tranquillité aussi, mais je n'aurais pas bénéficié de ce petit sursaut d'intérêt pressenti auquel mon narcissisme bancal n'est pas insensible. Si j'étais resté discret j'aurais du même coup interdit tout partage avec vous, qui pouvez être intéressés par ce que j'ai dit et par ce qui peut apparaître de moi sous un autre angle...

D'un autre côté, puisque j'avais presque [tout est dans ce mot...] décidé que l'adresse de mon blog ne serait pas donnée, je m'étais déjà laissé aller à dire quelques mots de cette interview dans mon entourage proche [maudite vanité !]. Inévitablement il m'a été demandé de signaler quand elle serait rendue publique. Me voila donc face à un dilemme... que j'ai tout fait pour voir arriver.

Si je choisis que ne soit pas communiquée l'adresse de mes sites des détails de ma pratique seront certes dévoilés à ces proches, une part de mon intimité aussi, mais sans qu'ils n'aient directement accès à mes écrits intimes. Cela dit ce cher Google pourrait certainement assez aisément renseigner les curieux. Je peux aussi contourner le risque en "oubliant" de dire quand sera rendu public le document du journaliste...

L'enjeu est de rendre poreuse la membrane qui scinde mes différentes identités. J'en ai envie depuis longtemps mais... ai-je davantage à y gagner qu'à y perdre ? Est-il plus judicieux de me faire connaître de façon plus entière ou de garder un vaste jardin secret ? Est-il préférable que je reste dans le contrôle de ce qui émane de moi ou que je lâche prise ? Mon rapport au monde, et le rôle que j'ai envie d'y tenir, seront-ils enrichis par ce dévoilement ?