J'évite généralement de me laisser happer par le flot continu de l'information. Surtout celle qui est filtrée pour correspondre au standard télévisuel du grand public, calibrée pour remplir ses trente minutes quoi qu'il puisse se passer en France et dans le monde. Cette info je la trouve souvent plus anxiogène qu'informative. Elle privilégie le spectaculaire et l'émotionnel, surexpose le moindre fait divers et contribue à entretenir un spectacle politicien de peu d'intérêt. Il arrive cependant que l'actualité ait quelque importance et qu'en avoir des images puisse se justifier [cette affirmation mériterait un examen approfondi...]. Il m'arrive donc d'ouvrir ma lucarne cathodique pour voir ce qui agite le monde. C'est ce qui s'est passé avec le séisme japonais et ses suites. Depuis une semaine, comme beaucoup d'entre vous je suppose, j'ai été préoccupé par ce qui s'est produit là-bas. Le crescendo catastrophique qui a vu se succéder tremblement de terre, tsunami et risque nucléaire représente un scénario digne des films à grand spectacle les moins crédibles. C'est donc avec une certaine fascination mêlée d'effroi que je me suis laissé emporter par le flux des nouvelles.

Pourquoi cette fascination ? Qu'est-ce qui m'a poussé à vouloir savoir ce qui se passait là-bas ? Qu'est-ce que je cherchais ?

Ce sont des questions que je me pose à chaque fois qu'un évènement incroyable est surabondamment relayé par le système médiatique. Est-ce parce que j'ai besoin de me persuader que c'est bien réel ? Est-ce pour faire un peu partie de l'évènement, comme le badaud qui traîne autour d'un accident ? Est-ce au contraire parce que je me sens touché, par identification, et que je voudrais presque le vivre au plus près ? Je ne sais pas... Ce qui est certain c'est que cela m'atteint, me pénètre, fait irruption dans mon quotidien et s'y répand.

Tout évènement un peu exceptionnel ne me touche cependant pas de la même façon.

Qu'est-ce qui à fait que, dans le cas du Japon, à la lecture de quelques lignes alarmantes sur un blog, j'ai eu envie d'en savoir plus sur ce tremblement de terre ? Après tout il y en a régulièrement à la surface du globe et ces malheurs ont quelque chose d'habituel. Mais cette fois mon attention a été captée en percevant qu'un évènement particulièrement grave s'était produit. Je crois que j'ai eu envie de savoir, et de voir. Et j'ai allumé la télé... Réflexe un peu bizarre dont j'ignore les motivations profondes : curiosité ? compassion ? soulagement de ne pas y être ? désir de communion avec le monde ? fascination ? Je crois que la fascination l'emporte : le spectacle de désolation qui suit un tremblement de terre me fascine. Il en va de même pour tout évènement naturel hors du commun, dont le spectacle des images m'attire systématiquement. Peut-être est-ce une façon pour moi de prendre conscience des rapports de force qui régissent nos vies humaines. Les « forces » de la nature sont colossales, dépassant de loin mes représentations. Voir balayées comme poussières les traces de nos activités humaines me ramène à la réalité de notre négligeable importance. En revanche je redoute toujours d'avoir la conscience lacérée par quelque image de mort tragique ou de réalité trop crue. Comme si je cherchais à gommer la dimension individuelle, émotionnelle, de ceux qui voient leur vie soudainement dévastée. Ce n'est pas dans ce registre que s'insinue ma curiosité.

Cette fois, qu'ai-je vu de ce qui s'est passé au Japon ? D'abord un fait qui n'a pas été tellement souligné par les média : des villes entières encore debout après un tremblement de terre d'une intensité exceptionnelle ! À défaut d'images spectaculaires, j'ai trouvé rassurant de constater à quel point la prise en compte d'un risque connu permet d'en réduire les effets. Mais les sages images d'un tremblement de terre prévu et anticipé, donc sans beaucoup de dégâts apparents, ont rapidement été écrasées par celles d'un phénomène surpassant toutes les prévisions. Une vague de dix mètres de haut n'avait sans doute jamais été envisagée. Le déferlement inexorable de cette vague noire, emportant tout sur son passage, était spectaculaire parce qu'inconcevable. Après en avoir vu les premières images, incrédule, fasciné, bouche bée, j'ai voulu les revoir et en observer de nouvelles. Parce que c'était in-cro-yable ! Des villes envahies par le tumulte des eaux, des voitures flottant comme des bouchons, des maisons transformées en radeaux et des bateaux s'encastrant sous des ponts. Inimaginable ! Sidérant ! Un spectacle comparable à celui des Twin Towers. La démesure a percuté ma représentation du réel, m'atteignant certainement plus profondément que j'en ai conscience. Elle a bousculé ma perception de la réalité. L'impensable s'est montré possible. Ces spectacles ont quelque chose d'irréel parce que hors d'échelle : l'individu n'y est pas visible, alors même que ce sont les constructions humaines qui s'effondrent ou s'engloutissent. Il y a une forme d'abstraction, comme s'il s'agissait d'un modèle réduit, d'une maquette pour effets spéciaux cinématographiques. Dans de telles dimensions du catastrophique chaque humain n'est qu'un point, un pixel sur une image. Invisible. Il y a quelque chose de déshumanisé dans ces dévastations.

Mais je ne perds jamais de vue que ce que je vois n'est que la surface, et que des individus de chair et de peur, d'émotions et de rêves, sont au coeur de ce qui est, pour eux, l'horreur absolue. Comment imaginer l'effroi de celui qui se trouve au milieu de l'apocalypse ? Pure abstraction : ne peut le connaître que celui qui le vit ! Et c'est peut-être ce qui nous fascine collectivement, quand nous restons devant nos écrans de télévision, avides d'images. Prendre contact avec la peur sans la vivre. Voir oeuvrer la mort sans en sentir le souffle près de soi. Ceux qui ont été réellement pris dans une catastrophe savent à quel point ce qui en est montré dans les média est puissamment réducteur. Comment rendre compte de cette impression de fin des temps quand l'inimaginable se réalise, se surpasse en s'amplifiant jusqu'à un paroxysme dont la crête libératrice semble s'éloigner ? Avec cette question angoissante : mais quand cela va t'il s'arrêter ?

Nous n'avons pas eu le temps de nous attarder sur le gigantesque désastre humain de la désolation après tsunami. L'épisode suivant était déjà là : le risque nucléaire. Avec une explosion, puis deux, puis trois, le spectre des radiations invisibles et tueuses, particulièrement propice à une imagination galopante, prenait le pas sur la réalité des destins de milliers de familles profondément traumatisées et se trouvant dans le dénuement le plus total. Cette réalité, la leur, a été passée sous silence pour s'intéresser à ce qui pouvait davantage nousconcerner. Personne ne savait vraiment ce qui se passait à Fukushima, mais nous étions tenus informés de ce qui pourrait arriver de pire ! Climat de psychose, contaminant les pensées de chacun. C'est là que j'ai senti que l'effet médiatique avait répandu ses ondes néfastes en moi, comme en chacun de ceux qui suivaient l'info en continu : le besoin de savoir. Le besoin d'être délivré d'une sourde angoisse par ceux-là même qui nous l'ont inoculée. Alors je me demande : est-ce bien utile de savoir qu'on ne sait pas ?Qu'est-ce que cela apporte de s'égarer en tentant de suivre des journalistes ignorants qui supputent parmi les avis les plus divers, selon l'avis des spécialistes de diverses obédiences. À quoi bon inquiéter à coup d'approximations et de suppositions oiseuses ? Le risque est de générer de la peur. Ce que nous délivrent les médias grand public n'est plus de l'info, mais de la spéculation. Comme s'il y avait une recherche d'audience surfant sur la peur. La mise en scène de l'actualité en continu est un spectacle porté jusqu'à l'absurde lorsqu'il n'y a rien de fiable ni de concret à annoncer. Et tout cela au détriment d'autres informations significatives, subitement devenues hors d'actualité.

Nous assistons tous, impuissants, au spectacle de la détresse d'autres humains. Nous, les épargnés, unis dans cette impuissance de voyeurs jouant à se faire peur, évacuant nos angoisses dans la platitude de conversations uniformisées par les mêmes sources d'information.

Je me demande si tout cela est une façon de dompter nos peurs... ou de les exacerber.

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  • Dans le même ordre d'idées, avec son billet "Tsunami et dérives", Coumarine met en évidence le glissement du compassionnel vers un égocentrisme peureux.
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