Pour un livre à paraître consacré à l'évolution des écrits intimes en un siècle, j’ai eu l’honneur de voir mon blog signalé à l’auteure. Celle-ci m’a contacté in extremis pour me demander l’autorisation de publier deux textes, emblématiques à ses yeux d’une façon de vivre l’amour de nos jours. Il y est notamment question, cela ne surprendra pas les habitués, du regard que je porte sur la liberté au sein du couple. Dans son courrier mon interlocutrice pose quelques questions au solitaire que j’affirme être et me demande, confidentiellement, ce qu’il en est de mes relations affectives et sexuelles. Il est vrai que je n’ai plus abordé directement ce sujet depuis quelques temps…

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Honnêtement la question des relations affectives me préoccupe assurément moins que lorsque j’essayais, il y a quelques années, de comprendre ce qui m'était si difficile à accepter : l’énigmatique arrêt d'une amitié amoureuse essentielle. À cette époque une introspection soutenue me rendait prolixe ! Sans doute un peu trop, d'ailleurs…

Mais d’autres raisons expliquent mon mutisme actuel. La première c’est que ce versant de mon existence, vécu désormais dans le calme et la modération, ne me pose plus de problème particulier. Une anesthésie sentimentale semble s'être installé et je ne fais rien pour y remédier. Je ne ressens donc aucune nécessité d’écrire sur ce sujet. Par contre il m'arrive d'en parler avec les personnes concernées.

En fait il se pourrait bien que j'en sois venu à éviter de m'exprimer ici parce que le sujet est sensible. Je suis devenu très prudent au vu de certaines réactions. Pourtant je sais que, généralement, mes affirmations stimulent un échange de points de vue que j'estime profitable. Mais les contournements protecteurs auxquels je m'oblige sont devenus tellement alambiqués que j'y renonce de plus en plus. J'ai trop tendance à me laisser emporter dans des textes récapitulatifs à rallonge, comme si je ressentais le besoin de justifier mes positions ! Ou pire, de les défendre ! L'envie de partager ma perception des choses n'est cependant jamais éteinte. Je crois que j'ai encore besoin de mieux cerner les motivations profondes de mes choix. 

L'autre frein à une libre expression c'est que je me suis fixé comme règle d’éviter l’évocation de l’intimité d’autrui. Or en matière relationnelle que dire sans mentionner l’autre ?

Il y a enfin des raisons plus complexes : je ne sais pas comment qualifier mes récentes *relations*. Comment les évoquer sans me référer à quelques repères sémantiques fiables ? Or je ne suis pas encore parvenu à trouver une formule simple et concise pour décrire des situations fluctuantes, aux contours imprécis, où s’élaborent des liens pouvant disparaître au gré des circonstances ou des convenances. Cette volatilité en elle-même fait qu’à mes yeux il ne s’agit, au sens strict, ni d’amitié ni d’amour. Dans mon esprit il faudrait pour cela qu'une volonté de durée, un désir de construction, c'est-à-dire une forme d’engagement, existent pour que ces liens se solidifient à partir de leur émergence spontanée. Mais moi je ne m'engage à rien, et ne demande à personne de le faire envers moi.

Pourtant, dans les faits, les *relations* que je vis ressemble souvent à une sorte d’amitié désirante teintée de sentiments : il peut exister un réel rapport intime dans les échanges ; des confidences poussées ; de l’attachement sentimental ; de la tendresse ; et bien sûr du désir et une sexualité latente. Mais pas de projets, pas d’avenir envisagé. Pas d’engagement. Rien qui puisse s'assimiler à l'idée de couple. Ça se vit au présent. Ce n’est qu’à posteriori que je peux constater la fidélité au lien, le laissant alors lentement prendre sa place dans le registre de la précieuse amitié. À bien y réfléchir il se pourrait que le statut hybride de mes relations *nouvelle formule* contribue largement à les faire exister ! Lorsqu’il y a chez mes partenaires un besoin de savoir comment vivre la situation, cela stimule des questionnements et des échanges souvent approfondis.

De mon point de vue l’objectif est relativement simple : vivre les possibles qui nous attirent réciproquement. Si l’un des deux n’y trouve pas son compte il peut se retirer. Liberté totale, sans engagement aucun, sans perspective d’avenir. Des relations circonstancielles. Seul le désir de poursuivre nous retient. Résultat : ça peut durer longtemps ! Tant que le dialogue existe et que chacun exprime ses besoins, des solutions peuvent se trouver. Cela dit cette posture théorique ne m’a pas épargné la confrontation à mes propres peurs (envahissement/abandon).

Je reconnais que j’ai souvent eu le rôle le plus facile puisque je n'ai fait qu'accéder à des demandes de rapprochement. N’étant pas en attente je me suis contenté d’accepter de vivre l’aventure de la rencontre intime et ses aléas. Rôle plus facile, certes… mais pas forcément léger. Il m’a parfois fallu faire face aux secousses : élans empressés suivis de mouvements de recul, jugements hâtifs, attaques, rejets, insistance, prises de distance et éloignement. Touché dans mes sensibilités, cela m’a obligé à prendre du recul et me questionner. J’ai parfois été malmené et si je n’étais pas moi-même passé auparavant par la souffrance du manque, je n’aurais peut-être pas été en mesure de comprendre ce qui se jouait là, donc de pardonner ces errements. Parfois j’ai été tenté d’abandonner lorsque le rejet et la distance étaient marqués. La froideur m’est difficile à vivre, me renvoyant vers mes vieux fantômes : me sentir insignifiant. Honnêtement il m’est arrivé d’en souffrir, du moins temporairement. Mais en restant relativement calme dans ces turbulences, en demeurant accessible, en ne coupant jamais les ponts, en exprimant mes émotions comme mes limites, je crois avoir eu un rôle stabilisant, si ce n’est apaisant. Mon calme a toutefois pu être pris pour de l’indifférence…

De la diversité de ces quelques rencontres, plus ou moins durables, j’ai appris, découvert, observé, ressenti ; j’ai perfectionné mon rapport à l’autre. Et j’ai vécu indéniablement d’agréables moments de partage. J'en parle au passé parce que plusieurs de ces liens n'ont pas duré au delà des circonstances qui les avaient vu naître, mais pour d'autres tout cela est encore d'actualité.

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