Jeudi soir, au téléphone. Conversation tendue avec toi. Je te sais en situation de mal-être, ce qui te rend agressive. Nous discutons depuis un bon moment autour de notre prise de bec du matin. L'échange trouve sa place, malgré notre désaccord. Tu es sur la défensive quand, sans même finir une phrase, tu dis « j'ai plus envie de parler », coupant net la communication ! Comme ça, sans aucun avertissement ni signe précurseur, tu me plantes là !

Silence au bout du fil.

Alors ça... j'en reviens pas !

Ce n'est pas la première fois que tu interromps sèchement un échange qui te déplaît, mais jamais tu ne l'avais fait aussi brutalement, sans me laisser la moindre possibilité d'agir. Je me sens totalement nié. Réduit à rien dans ton mode de fonctionnement. Jamais je n'avais subi une exclusion aussi radicale. C'est violent. Mais le choc a du bon puisqu'il me permet de réaliser que cette fois ça va trop loin. Je n'accepte pas. Je suis révolté d'être traité avec une telle désinvolture dans une relation de confiance. Avec qui te permettrais-tu ce comportement ? Ce que tu ne sais pas c'est que je ne veux plus vivre de relations où s'exerce une quelconque forme de maltraitance, même à dose infime. Plus jamais. J'hésite à t'écrire sur le champ que c'était la première et la dernière fois que j'acceptais ça... mais je décide de ne rien faire. J'ai besoin de voir ce qui viendra de toi. Dans cette relation tout peut s'arrêter là. Je ne suis pas sous emprise, ni en situation de dépendance affective. Je n'ai rien d'essentiel à perdre. Ce n'est pas à moi de tenter de rétablir le lien que tu as subitement rompu. Si tu ne fais rien je suis déterminé à ne pas bouger !

Je sens monter en moi un mélange détonnant de colère, d'injustice, de révolte. De tristesse aussi. Un mal-être m'envahit, des questionnements viennent me tourmenter. Je n'avais plus ressenti cela depuis longtemps. En moi se ravive une conjonction d'affects douloureux. Quelque chose que j'ai bien connu autrefois. Ce retour me surprend : je pensais avoir fait un travail suffisant pour ne plus y être exposé. Je croyais m'être tenu suffisamment à distance pour ne plus être massivement affecté par les éclats émotionnels d'autrui. Erreur : je reste vulnérable. Heureusement, d'ailleurs...

Vulnérable mais solide. Capable de penser et d'agir. En quelques minutes je relativise la situation : je te savais prise dans des tourments croisés qui exacerbent tes réactions à mon égard. Je peux comprendre tes débordements mais je veux aussi m'en préserver. Il est hors de question que je me laisse malmener ainsi, sous quelque prétexte que ce soit. Je ne me laisserai pas embarquer dans tes difficultés existentielles, ni me soumettrai à la sourde menace de silences imposés au moindre désaccord. Ce n'est pas ainsi que j'ai envie de vivre des relations.

J'ai probablement la capacité d'accepter de brusques besoins d'isolement ; je peux comprendre ce besoin de sauvegarde personnelle qui, peut-être, préserve aussi la relation d'une escalade vers une violence verbale encore plus grande. Mais à condition d'en parler à froid et d'anticiper ces situations d'urgence. De prévoir les modalités de rétablissement du lien. Bref : d'agir en adultes.

 

Tu es revenue vers moi un peu plus tard, en urgence. Quelques mots par sms (!). Comme les autres fois tu t'es dite « désolée » de ta réaction, te sentant nulle, demandant pardon, craignant d'avoir tout cassé, effrayée à l'idée de m'avoir peut-être "perdu". Mais ce n'est pas moi que tu perd à chaque fois que tu agis ainsi : c'est ta capacité d'influence sur moi. Tu renforces mon indépendance tout en usant de ma latitude d'acceptation. Bien sûr je suis patient et compréhensif, mais je ne veux pas me mettre en difficulté à répétition en acceptant indéfiniment des attitudes agressives. Peut-être t'es-tu rendue compte de l'impact de ton impulsivité sur mon état intérieur puisque mon silence persistant t'as affolée et a déclenché une avalanche de sms inquiets. Mais moi j'avais besoin de calme et de silence. J'avais besoin de reprendre contact avec mes assises. Quand j'ai fini par t'annoncer que je t'écrirai en fin de journée tu m'a répondu que tu n'aurais pas le courage de lire, « trop lâche de voir la peine que je peux causer ». Finalement tu m'as demandé qu'on se voie, ou que je te téléphone. C'est ce que j'ai fait pour ne pas faire durer le calvaire que tu t'infligeais. Je n'aime pas trop voir quelqu'un se mettre dans des états pareils et dépendre à ce point de mes réactions.

Ensuite tu es redevenue exagérément proche - à distance - comme s'il ne s'était rien passé. Moi j'ai retrouvé une certaine paix intérieure dans mon isolement, tout en restant meurtri. Ma capacité à me remettre d'entorses à la confiance et au respect de ce que je suis n'est pas illimitée. En m'ouvrant les yeux tu m'as rendu plus vigilant. Sans doute plus *détachable*, aussi. Tu l'as probablement pressenti puisque tu m'as inondé de sms. Cette fois j'ai davantage réalisé que sur un coup de tête tu pouvais tout remettre en question. Tout arrêter. Tu me l'as d'ailleurs souvent dit et j'ai construit le lien en conséquence...

Cette fois encore j'ai accepté ton repentir, mais je sais désormais que tu agis selon le processus clairement identifié de la violence affective : après les actes agressifs viennent les excuses et les douceurs, par peur de perdre l'autre. C'est plus fort que toi. De mon côté je dispose du pouvoir d'interrompre ce mécanisme délétère a tout moment. Tu le crains certainement, te sachant en état de dépendance affective à mon égard. L'accompagnement que j'aime t'apporter dans tes difficultés existentielles ne dépend que de ma capacité à endurer tes manifestations agressives. J'aime cheminer avec toi mais si tu vas trop loin, si tu n'es pas en capacité de tenir compte de mes limites et de mes besoins... tu me perdra pour de bon. Je m'éloignerai de toi aussi loin que nécessaire pour me sentir en paix.

Tu le sais.