Six heures, ce matin. Le radio-réveil me sort de mon sommeil. Sans écouter les infos je me lève, tranquillement. Par la fenêtre je vois un épais brouillard, surprenant en cette saison. Dans la cuisine, pendant que je me prépare je ne mets pas la radio. L'esprit frais et serein je n'ai pas envie d'entendre la litanie matinale des nouvelles, trop souvent anxiogènes ou ineptes.

De temps en temps j'ai des périodes où je me coupe de la sinistrose médiatique, préférant ajuster mon état intérieur à ce que mon environnement me propose plutôt qu'aux pulsations névrotiques du monde.

Durant mon trajet vers le travail je ne mets pas l'auto-radio, mais de la musique qui me plaît. En arrivant dans la vallée le brouillard s'effiloche, puis se déchire, laissant apparaître un soleil radieux. La journée s'annonce belle. Circulation fluide, c'est parfait.

Après le week-end prolongé j'arrive au boulot en pleine forme. Je passe la porte et retrouve ma collègue qui est en train de préparer deux cafés. Jusque là tout va bien.

- Je ne te demande pas comment ça va, gromelle t-elle en me tendant une tasse, je connais la réponse.

J'éclate de rire, en lui disant que j'étais presque sûr qu'elle me dirait quelque chose dans ce genre. Pratiquement chaque matin c'est la même chose : j'arrive en souriant et je la trouve en train de grogner. Et à chaque fois qu'elle me pose la question je lui réponds invariablement que je vais très bien.

Ça l'agace. D'autant plus qu'elle est dans un état opposé. Pour ça qu'elle ne me demande pas. Elle, elle ne va jamais bien. Son travail l'énerve, le trajet pour venir est trop long, les gens l'insupportent, elle est seule chez elle et la solitude lui fait broyer du noir... et elle s'en veut de ne rien changer à tout ça. Les symptômes se sont aggravés depuis que j'ai pris de nouvelles fonctions : cette évolution lui renvoie son immobilisme à la figure...

Après avoir rouspété contre d'infimes changements de dernière minute elle est partie travailler en maugréant. Mes autres collègues la laissent s'agiter, se contentant d'un regard en coin ou d'un haussement de sourcils.

Cette râleuse notoire peut être assez pénible quand elle est mal lunée. Si je ne connaissais pas son mal-être intérieur, si je n'avais pas de l'affection pour elle, je la trouverais même vraiment chiante ! Pendant longtemps j'ai tenté d'adoucir son mécontentement en lui montrant des aspects positifs à son travail, mais ça ne servait à rien. Elle finissait par retourner sa hargne contre moi, jusqu'à devenir agressive. Ça me pourrissait ma journée. Maintenant je la laisse gesticuler dans ses colères dérisoires, me mets de côté, et garde mon énergie pour des actions plus utiles.

Elle sait qu'elle pourra revenir vers l'écoute que je lui offre, une fois calmée. À cette condition.

Je prends garde à ne pas me laisser contaminer par la morosité de ma collègue, tout comme j'essaie de me préserver de la rumeur triste d'un monde qui ne l'est que si on le voit comme ça. La joie de vivre est souvent une question de regard.