Ce matin là, comme tous les autres en semaine, le radio-réveil m'a sorti des songes. J'étais, comme à mon habitude, dans un demi-sommeil et j'entendais par bribes les nouvelles du jour. « D'une femme l'autre » énonce Audrey Pulvar. Je tends l'oreille distraitement. Quelques mots d'hommage à Césaria Evora, décédée la veille, sont suivis de l'évocation d'une autre femme, inconnue. Des mots m'accrochent « soutien gorge bleu ». Pas le temps de laisser mon imaginaire fantasmer, la suite me happe : «... images lointaines, muettes, et nous avec. Leur violence laisse sans voix. ». La journaliste poursuit son récit, d'une voix dont le calme contraste avec la scène décrite. Je suis bousculé, malgré la sobriété de l'évocation.

Quelques jours passent. Je repense plusieurs fois à cette histoire de femme au soutien-gorge bleu, dont je n'ai pas entendu parler ailleurs. J'hésite à en savoir davantage. Je me méfie de l'effet dévastateur de certaines images...

Mais la curiosité l'emporte et je pars à la chasse aux infos sur le net, la veille de noël. Une vidéo existe et je la regarde. Effaré, je ne comprends pas. Je regarde à nouveau, plusieurs fois, fasciné et horrifié. Je ne comprends pas comment des individus peuvent s'acharner contre des personnes qui sont dans l'incapacité de se défendre. Je m'interroge : comment la pensée de ces bourreaux ordinaires est-elle construite ? Un homme retient mon attention, s'acharnant sans raison apparente sur le corps inanimé de la femme. Bizarrement il ne porte pas les mêmes chaussures que ses collègues militaires...

La violence que je vois m'horrifie. S'y ajoute un supplément d'ignominie : les coups pleuvent sur un corps à demi dévêtu. Un corps de femme. Inerte. La fragilité d'une peau nue. Et puis il y a ce soutien-gorge turquoise, intimité dévoilée qui n'arrête pas les coups. Le contraste entre le raffinement d'un outil de séduction et la violence d'un coup de pied plaqué entre les seins m'assomme. Qu'y a t-il dans la tête de cet homme ?

Je sais la violence dont sont capables certaines personnes quand le sentiment d'impunité leur ôte toute limite, particulièrement en groupe, mais à chaque fois qu'un nouvel événement médiatisé me rappelle cette donnée je reçois un choc. 

Est-ce utile ?

Souvent je me demande si le suivi des informations violentes a une quelconque utilité pour ceux qui, comme moi, n'ont pas le pouvoir d'agir. A part ressentir un pénible sentiment d'impuissance et une vaine révolte, que penser des traces que cela laisse dans la pensée ? Et que dire de la jouissance malsaine, plus ou moins occultée, d'un inévitable voyeurisme ? Cela a t-il un intérêt de voir ce qu'il est déjà douloureux de savoir ? Quel est l'impact sur les consciences, tant individuellement que collectivement, du matraquage permanent de scènes violentes...