Ce matin, aussitôt sorti de la chaleur de mon lit, je suis allé remettre du bois dans le poêle. En réduisant le tirage au minimum le feu tient toute la nuit, mais la température baisse en conséquence.

L'aurore pointait à peine. L'allongement des jours est encore imperceptible et le soleil se lève bien après moi. J'ai largement le temps de voir le ciel s'éclairer, les sommets lointains s'illuminer, puis les rais de lumière descendre comme des lames entre les montagnes, inondant de clarté la vallée. Un peu plus tard c'est le sommet des collines environnantes qui s'éclaire tandis que le jardin givré attend son tour. J'observe la progression de la marée solaire dans mon paysage proche. Elle vient vers moi par le haut des arbres, glisant le long de leurs troncs jusqu'à toucher le sol. De longues ombres s'attardent dans l'herbe, reculent en dégivrant la verdeur des brins. Très vite le flot de lumière pénètre dans la maison, apportant sa chaleur sur ma peau. Je m'y attarde avec délice.

Les arbres ont grandi. Chaque année leur élévation retarde un peu plus l'ensoleillement. En contrepartie ils offrent une alternance d'opacité et de transparence qui enrichit le spectacle du lever. Les rayons de soleil s'insinuent parmi les branches, révélés par la brume qui s'élève de l'humus. Merveilleux. Parfois je photographie, oubliant que rien ne vaudra ma présence un autre matin.

Les arbres j'en coupe chaque hiver. Trop serrés, leur compétition vers la lumière empêche à leur caractère de s'affirmer. Alors je sélectionne, je choisis les plus beaux, les plus prometteurs, les plus intéressants. Ceux que j'aime. Il me faut des saisons entières pour décider des sacrifices à venir. Et puis un jour je prends la tronçonneuse. Je regarde une dernière fois le condamné. Pas trop longtemps. La machine vrombit et ses dents entrent dans le bois. Je ne réfléchis plus qu'à l'entaille, la direction de chute. Quelques minutes plus tard la cime rejoint le sol dans un fracas de branches. J'ai toujours une pensée. Une sorte de prière silencieuse, un remerciement, un hommage. Je n'aime pas abattre les arbres, et encore moins ceux que j'ai fait naître, mais je relativise ma peine en sachant que je valorise ainsi d'autres arbres, à qui j'offre un avenir. En enlevant de l'épaisseur je sculpte des ouvertures vers le ciel, dessine des perspectives, texture le relief végétal.

Aujourd'hui j'ai tranché le coeur rose d'un arbre dont j'ai reconnu l'histoire. Ses cernes m'ont montré les années durant lesquelles je l'ai vu croître, la trace des années sèches, à quel moment je l'ai déplanté pour le replanter. Il y a bien longtemps je m'étais occupé de lui pour qu'il pousse bien droit. Il était alors frêle et souple. Ce matin il montrait le solide tronc qu'il était devenu, étalant ses larges branches. Ce soir il gît sur le sol, débité en rondins.

L'hiver prochain, refendu en bûches, ce bois dur au coeur rose ira dans le poêle. Un beau matin de givre, au lever du soleil, il réchauffera la maison.