D'un côté il y a le jour, de l'autre il y a la nuit.

Mais qui saurait dire où se situe la limite qui les sépare ? On pourrait aussi chercher où se situe la frontière entre l'enfant de l'adulte. Ou encore opposer le noir et le blanc.

Dans bien des situations il n'existe pas de limite précise entre deux pôles, comme un équateur qui délimiterait précisément deux hémisphères. Alors il a fallu inventer des nuances. Des mots intermédiaires, comme aurore et crépuscule. Des demi-mesures, comme adolescence et même des quarts de mesure, avec pré-adolescence et adulescence. Des graduations : gris... moyen, foncé, clair, très clair. Ou métis quand il s'agit de couleur de peau.

La vie, bien souvent, n'est pas faite d'oppositions mais de continuités.

Les peintres savent bien que certaines couleurs ne sauraient se définir autrement que par des entre-deux : indigo, turquoise, anis, vermillon, violine. Sur cette page un bleu-vert est la couleur dominante. Ne cherchez pas si c'est bleu ou vert, c'est les deux à la fois. C'est précisément cette impossible détermination qui me l'a fait choisir.

Je trouve beaucoup plus intéressantes les situation d'entre-deux parce qu'elles interrogent. Elles poussent à la réflexion. Elles permettent la confrontation de points de vue, donc une possibilité d'échange éclairant. Elles mettent en relief les détails qui échappent à la trop grande clarté.

Mais réfléchir c'est un peu compliqué. Ça demande du temps. Et la confrontation de points de vue davantage encore.

Alors, dans un souci de simplification, l'humain a eu besoin d'établir des repères, des références communes. Des lignes de partage. Blanc d'un côté, noir de l'autre. Parfois nécessaires, structurantes, indispensables à la vie en commun, les frontières peuvent se révéler être totalement inadaptées, stupides, compliquant les choses plutôt que les simplifiant. Et tant pis pour l'immense palette des nuances de gris, qui n'a aucune place dans les oppositions contrastées...

Les frontières divisent. C'est leur rôle. Elles limitent les esprits, les calibrent, les conditionnent. Prenez les saisons par exemple. Il y en a quatre qui, c'est bien connu, changent du... jour au lendemain. Un jour on est en hiver, le lendemain on est au printemps ! C'est comme ça. C'est un dogme. Personne n'y trouve à redire, sauf ceux qui, observant la nature, savent bien qu'on ne peut séparer arbitrairement le cycle en quatre épisodes...  Pourtant, il y a un peu plus de deux siècles, le calendrier révolutionnaire coupait l'année en... douze, selon le cycle (simplifié) de la nature sous climat tempéré : germinal, floréal, prairial...

Vous voulez d'autres exemples de l'inanité de certaines limites ? Essayez de demander autour de vous où chacun considère que commence l'infidélité... et vous aurez un aperçu de la difficulté de définir précisément des limites universelles. En d'autres temps, de façon plus tragique, certains ont tenté de tracer des limites en humains supérieurs et inférieurs...

Où veut-il en venir ? commencez-vous à vous demander... Et bien il se trouve qu'il a souvent été question, ici, de savoir ce qui séparerait indiscutablement l'amour de l'amitié. Cette épineuse question suscite systématiquement la controverse : y a t-il une limite claire, et où se situerait-elle ? Certains d'entre nous sauront définir précisément la limite supposée alors que d'autres ne parviendront pas à tracer de frontière. Ou la cherchent encore..

Si l'on se réfère à une logique binaire c'est simple : l'amour est sexualisé, l'amitié ne l'est pas. Sexe ou pas, voilà la frontière. C'est net et précis. Du moins... si on ne va pas trop dans les détails.

Parce que si on y entre on est sûr de trouver une ligne de frontière aussi large que l'aurore !

L'amour sans sexualité deviendrait automatiquement amitié (qu'en disent ceux qui ont perdu le désir ?). L'amitié entre conjoints serait impossible, sauf à devenir chastes. Et bien sûr la sexualité entre amis resterait une abomination ! Seul l'amour autorise une sexualité "noble et vertueuse". Il y a là de vagues relents religieux. Difficile de s'émanciper d'un siècle de conditionnement : amour = couple = sexualité.

Reste encore à définir ce qu'est "l'amour" et en quoi il est lié au désir, mais ce serait ouvrir un autre débat...

Pour ma part je ne vois pas en quoi amitié et sexualité seraient incompatibles. Je ne vois pas non plus pourquoi il faudrait  tracer des limites au désir et à l'affection. Ma pensée serait-elle déviante ? Manquerais-je de structuration mentale pour qu'on me rappelle régulièrement qu'il y a un cadre duquel je ne devrais pas sortir ? Est-ce à ce point dérangeant de voir quelqu'un explorer les entre-deux ? La répétition des mises en garde me questionne...

 

Et si nous acceptions l'idée que, non seulement nous n'avons pas tous les mêmes limites, mais surtout nous n'aurions pas le même besoin de limites ? Question de structuration mentale, de craintes du flou, de besoin de clarté et de classification. Ou par conformisme. Certains d'entre nous pensent nécessaires de tracer des séparations là où d'autres ont besoin qu'il n'y en ait pas. Ou pas tout le temps. Et notre besoin varierait selon le contexte, l'âge, les personnes, les lieux...

Entendons-nous bien : il y a des limites nécessaires, structurantes pour l'individu et la société. Celles-ci je ne les remets pas en cause. Mais il y en a d'autres qui sont d'inutiles corsets, véritables entraves à la créativité et à l'exploration. Des limites qui empêchent l'ouverture à la différence. Des limites dont je ne comprends pas le sens.

 

IMGP9961

Entre prairie et forêt, toute la diversité de la lisière
(hier matin, au jardin)