Certain(e)s finissent par fermer leur blog lorsque ce qu'ils/elles avaient à dire s'épuise, ou que la démarche semble ne plus avoir de sens. C'est une réaction tout à fait logique. Pour ma part, bien que la question du sens se soit posée depuis fort longtemps (voir mon billet précédent), j'ai toujours continué à écrire. Quitte à m'interroger régulièrement sur... le sens de cette continuation ou sur celui de ma démarche.

Il ne t'aura pas échappé, ami lecteur, que je suis actuellement dans une phase assez mutique. Pour autant, même si j'envisage parfois cette option radicale, je ne décide pas d'arrêter l'expérience. Parce que pour moi l'objectif premier n'est pas *l'écriture* en elle-même, mais *l'expérience de l'écriture de soi partagée en public*. Depuis l'origine j'observe donc le rapport que j'entretiens avec cette pratique bizarre, ainsi que les liens et conséquences qui en découlent. Ne me demande pas pourquoi je le fais : je n'en sais rien !

Épisode de "silence", donc. Je l'accepte comme tel. Peut-être durera t-il longtemps, ou cessera t-il brutalement si la motivation revient. Je laisse les fluctuations fluctuer, sans m'obliger désormais à faire acte de présence. Tout simplement parce que je ne redoute plus de te perdre, ô précieux lecteur. C'est dire si je crois en ma capacité à t'intéresser !

 

Ce petit préambule étant posé, je peux entrer dans la matière qui m'occupe aujourd'hui.

Quelle matière, d'ailleurs ? Difficile de la décrire. Je pourrais dire que c'est une matière en transformation. C'est un peu comme si l'équilibre intérieur auquel je croyais être parvenu s'était montré moins solide que je l'imaginais. Des fissures sont apparues.

Tu le sais sans doute, ami lecteur [je ne t'oublie évidemment pas, amie lectrice, mais les règles grammaticales sont ce qu'elles sont...], ma vie de célibataire libraimant me convient parfaitement puisqu'elle résulte d'un choix longuement élaboré. Cependant, que cette vie me convienne est une chose, qu'elle soit simple à mettre en oeuvre en est une autre. L'altérité, cette foutue altérité, est toujours là. Et mes choix ne conviennent pas nécessairement à ceux avec qui j'interagis. 

C'est ce qui fait l'intérêt de la chose, convenons-en. Je dois faire avec l'autre... et c'est grâce à l'autre que j'évolue. Youpie !

Évoluer c'est changer. C'est donc quitter un état pour un autre et c'est... déstabilisant. Nous y voilà : je suis déstabilisé. Désorienté. Le modèle qui, je le pensais, pouvait me convenir ne fonctionne pas comme j'aurais voulu.

Soyons clair : depuis des années j'ai cultivé l'autonomie. J'ai appris à ne dépendre de personne, à ne rien attendre, à ne plus espérer. Ça fonctionne plutôt bien... tant que l'autre accepte ce "détachement dans l'attachement" [oui, je sais, c'est un concept complexe...]. Or il apparaît que cette contradiction, induite par la "non-attente", peut être perçue comme de l'indifférence.

C'est la grosse défaillance du système que j'ai mis en place : vouloir ne rien attendre d'autrui a eu un effet direct sur l'envie de partager quelque chose avec quiconque. Mes envies sont en quelque sorte neutralisées par la perspective de les voir non réalisées. Pour éviter la frustration... j'ai peut-être un peu éteint mes désirs. En tout cas je ne les perçois plus clairement. J'ai tellement accepté l'idée qu'un désir puisse ne pas être partagé que je ne sais plus vraiment ce que je désire partager avec autrui...

D'une certaine façon je pourrais presque dire que je vis en autarcie. Je dis "presque", parce que ce n'est pas le cas : j'ai besoin de l'altérité. J'ai envie d'altérité et de partage. Mais je n'ai pas besoin d'un(e) autre en particulier. Et c'est ça qui peut poser problème : personne ne m'est indispensable.

Plus embêtant : je suis dans un tel rejet de l'idée de dépendance qu'il m'est difficile de sentir que l'autre puisse avoir "besoin" de moi. Cela suscite immédiatement de ma part une réaction de prudence visant à préserver ma liberté. Plus je sens d'attentes... plus j'ai envie de me préserver. D'un autre côté j'ai une nature de "protecteur-sauveur" vis à vis d'autrui qui peut me mettre dans un profond conflit intérieur lorsque je constate que mes réactions d'auto-préservation atteignent la personne qui est en attente. J'ai envie de l'aider... et en même temps je me vois être celui qui la met en difficultés. J'ai déjà fait part ici du très inconfortable paradoxe du bourreau-sauveur...

Il aura fallu un dialogue avec mes deux fils pour comprendre que j'allais sans aucun doute trop loin dans le souci de préservation. Ne voulant pas les "envahir" et souhaitant leur laisser prendre leur autonomie, j'ai choisi de les laisser décider à leur rythme de la fréquence de nos échanges. Je voulais ainsi éviter de reproduire un effet de couvade de la part de ma mère qui, par intérêt pour ce que vivent ses enfants, a pu être envahissante et intrusive. Mais il semble que je sois allé un peu loin dans le sens inverse, à tel point que mes fils en viennent à se poser des questions sur la place que je leur accorde dans ma vie...

Oups ! Pour éviter le trop je suis allé dans le pas assez ! Un rétropédalage devient nécessaire...

En a résulté un long échange, dont je ne peux que me réjouir puisqu'il indique que la confiance demeure et que le changement est perçu comme possible.

 

Ce qui m'est apparu c'est que j'ai beau être père depuis 27 ans, et prochainement grand-père [ce nouveau rôle n'étant pas étranger à la réaction du père qu'est en train de devenir mon fils aîné...], je reste aussi partiellement l'adolescent, et même l'enfant qui n'a pas encore totalement dépassé ce qui s'est passé avec son propre père...

Il reste en moi, peut-être définitivement indépassable, un traumatisme quant à la... place et la valeur que je peux avoir pour l'Autre, jadis incarné par la référence paternelle. J'ai beau avoir admis, par de nombreux autres regards appréciateurs, que je n'étais pas ce personnage "insignifiant" que je pensais être autrefois, je reste marqué par cette empreinte qui s'est inscrite dans mon codage psychique. Empreinte dans laquelle je n'ai pu éviter de glisser systématiquement lorsque je me suis vu "abandonné", à diverses périodes de mon existence, par quelques personnes en qui j'avais incarné une forte puissance de reconnaissance, véritable mise en situation de dépendance de leur regard.

Ne voulant plus reproduire ce genre de situation, j'en suis venu à ne plus dépendre de quiconque. Donc à préserver farouchement ma liberté...

C'est pourquoi je refuse désormais toute forme d'attachement amoureux.

Que mes fils manifestent maintenant leur "attachement" à ma présence et à l'attention que je leur accorde me met face aux limites du modèle relationnel que j'ai développé. Et revient sur le devant de la scène quelque chose qui avait émergé il y a quelques années, en de réjouissantes circonstances : le désir de partager le plaisir d'être ensemble. C'est à dire passer du simple plaisir au *désir du plaisir*. Ou plus exactement : passer par le désir pour atteindre le plaisir. Devenir actif plutôt que rester passif. Je sais le faire seul, mais pas souvent avec les autres : mon propre désir me devient inaudible, parasité par l'envie de faire plaisir. Ou, plus exactement, par le besoin d'être apprécié, reconnu, estimé... Bref : d'avoir une  valeur.

Mouais... rien de neuf finalement.

Il me revient le souvenir de la révolution que j'avais entamée, il y a une dizaine d'années, quand une aimable amie d'outre atlantique stimula mes forces à tel point que je donnai enfin place à mon désir. La révolution, inachevée, cherche sans doute à être poursuivie...

Bon, j'arrête là mon exposé. Il se prolonge évidemment bien au-delà de ces quelques éléments puisque me reviennent à l'esprit des notions souvent abordées mais insuffisamment décortiquées : quelle est la place que j'accorde à mes émotions et, surtout, à leur expression spontanée ?