Lorsque je gravis un chemin de montagne il m'arrive de me retourner pour voir la distance parcourue. Je regarde au loin, tout en bas dans la vallée, et je vois le point de départ de la randonnée. Je vois aussi les étapes qui ont jalonné l'itinéraire, les éléments du paysage que j'ai remarqués en marchant. Des rochers, un arbre isolé, un pont sur un torrent. Là s'est tracé mon parcours et c'est parce que j'y suis passé que j'ai pu m'élever où je suis. Un bref instant j'observe tout cela puis, satisfait, je regarde devant moi, vers les sommets qui me dominent, et je reprends la marche...

Je conduis ma vie un peu de la même façon : quand je regarde en arrière je vois ce que l'écoulement du temps a rendu lointain, je constate à quoi je suis parvenu, et cela me motive pour poursuivre. Continuant ma trace je vis au présent, sans nostalgie particulière. C'est du moins ainsi que, la plupart du temps, je perçois le passé. Pourtant une part de mon passé accroche, me retient en arrière, ne se détache pas.

 

Il y a deux jours, dans le grand noël familial, la bande de cousins dont mes enfants font partie s'est installée devant les films retraçant leur enfance commune. Âgés de 20 à 30 ans cette dizaine de jeune s'esclaffait devant leurs bouilles de gamins, dix ou quinze ans plus tôt. Attirés par les rires leurs parents se sont joints à eux. Frères, soeurs, conjoints, grands-parents, se sont immergés joyeusement dans ces moments qui n'existent plus mais restent présents dans la mémoire familiale et en constituent la légende. J'ai ressenti une impression un peu étrange devant ces marmots d'un autre temps : bien qu'ayant définitivement "disparu" ils demeurent, certes transformés, bien présents aujourd'hui.

Parmi ces fragments de scènes à la chronologie fantaisiste sont apparus de temps en temps les jeunes parents que nous étions alors. Avec les traits plus lisses qu'aujourd'hui, les cheveux sans la moindre trace de gris. Couples encore jeunes, paraissant indissociablement liés. Devant les visages des ex-conjointes, désormais absentes, personne n'a émis le moindre commentaire...

A cet instant je me suis fait surprendre par une inattendue pincée de nostalgie. Revoir le visage juvénile de celle avec qui j'étais marié m'a fait retrouver fugitivement le souvenir d'une sensation oubliée : être heureux ensemble. Avec toute l'insouciance, la tendresse, l'évidence que cela impliquait. Un plan montrait notre connivence et nos mains enlacées, le jour où, inaugurant notre maison, entourés de nombreux amis, ils nous témoignaient leur attachement...

Cette "vie d'avant" m'a semblé tellement différente et lointaine de celle d'aujourd'hui ! Quelle étonnante situation que d'être devenus presque étrangers l'un à l'autre. Nous qui étions si proches...

Lorsque les circonstances m'obligent à regarder ce chemin-là, je ressens un parfum de tristesse. Comme si, ayant dû renoncer à l'itinéraire prévu, je gardais la trace fantôme de ce qui n'a pas pu être. Pourtant, au moment du choix, je savais que je faisais le meilleur et je ne le regrette pas... mais la perte de confiance qui en a résulté m'attriste encore. Je n'imaginais pas qu'il y aurait une telle coupure dans le lien qui nous unissait. J'en guéris, mais pas sans séquelles...

Endurci par cette épreuve c'est en solo que j'ai poursuivi mon chemin et j'évite, autant que possible, de regarder vers ce passé-là. Il a quelque chose de douloureux que je préfère éviter de stimuler. En laissant le silence prendre place j'en arriverais presque à oublier... tant que rien ne vient réveiller la blessure. Mais je me demande : l'évitement est-il la meilleure méthode ? Là comme ailleurs, j'en doute fort...

Finalement, qu'est-ce qui fait la différence entre la souplesse d'un passé fluide et la rigidité d'un passé qui accroche ? Entre une histoire qui, naturellement, évolue, se transforme, s'actualise... et celle qui semble s'être un jour figée, immobilisée, bloquée, s'alourdissant au fil des ans du poids croissant du silence et des non-dits ? J'ai tendance à croire que cette différence vient simplement du fait d'avoir pu, ou pas, revenir ensemble sur ce passé. D'avoir su en parler, s'écouter, et peut-être même d'en avoir ri, comme devant un film de famille ou un album de photos. Une façon d'accepter ensemble que ce qui a été n'est plus. Se détacher du passé.

Je suis convaincu qu'on se détache mieux ensemble. Mais c'est loin d'être simple...