Le monde continue de tourner, l'actualité de défiler, et moi de tracer le sillon de mes réflexions intemporelles...

 

En matière d'intimité il est souvent plus facile d'écrire que de dire et ceux qui font acte d'autobiographie le savent bien. Ce n'est pas moi, ex-épistolier, diariste notoire, graphomane invétéré, qui contredirait cette évidence. Mais je m'étonne, après tant d'années de pratique, de décrire encore mes émotions et ressentis avec beaucoup plus de pudeur dans la réalité qu'ici.

Pourquoi diable cette retenue ?

La façon dont j'ai évoqué un évènement qui m'a touché -en l'occurence un incendie- m'a interpellé ! Par comparaison avec ce que j'en ai dit oralement la différence est flagrante. Dans le réel je n'ai pas estimé utile d'en parler alors que, mes écrits le montrent, j'avais été notablement atteint. Mais au lendemain du sinistre, motus : je n'en ai quasiment rien laissé paraître à mes collègues de travail. Pour les rares qui ont perçu ma préoccupation et avec qui je me suis laissé aller à en parler, j'ai surtout évoqué le factuel [indéniable effet cathartique post-traumatique], très peu les émotions engendrées, encore moins l'analyse que je pouvais en faire. Mais il est vrai que je n'évoque que très peu ma vie privée dans mon milieu professionnel...

Finalement il m'aura fallu attendre le soir, au retour du travail, pour que je me décharge de tout ça ici. Et aussi, quand même, en me confiant à une oreille amicale et attentive.

Ce n'est pas nouveau : je connais mon incapacité à donner un sens à mes émotions en temps réel. Surtout en présence d'autrui ! Je crois que j'ai la crainte de me tromper de réaction. De ne pas avoir la réaction attendue. Alors ça m'embrouille l'esprit en créant un effet de saturation. Je sens bien que je suis touché, mais je ne sais pas où ni comment. Je ne décode pas instantanément. Le temps de l'écrit m'en offre heureusement la possibilité et me permet de découvrir ce monde intérieur.

Pourtant quelques personnes ont l'art et la manière de me faire parler. Lorsque je perçois une résonance émotionnelle, c'est à dire une "autorisation" à m'exprimer dans ce registre, je m'y engouffre. Je l'ai eue, au lendemain du sinistre, quand j'ai téléphoné à Artémis qui connaît bien les lieux et l'histoire qui m'y relie. J'ai simplement commencé par dire « je suis triste... », avant même de raconter ce qui s'était passé. L'émotion a pris le première place, les faits sont venus ensuite. Et d'emblée l'échange s'est porté dans le registre des ressentis, un peu comme je l'ai fait par écrit ici. La mise en mots et le partage émotionnel m'ont ainsi soulagé, permettant au travail d'acceptation de se faire plus sereinement.                                                        

Si j'ai pris cette situation récente comme exemple c'est parce qu'elle est emblématique de ce ma façon d'agir : la plupart du temps je ne dévoile pas mon intériorité. Ma pratique sur internet pourrait laisser penser le contraire et j'ai souvent mentionné ici la disproportion trompeuse qui peut exister entre la place que prend un évènement dans ma vie et celle que je peux lui accorder dans mes écrits. Ce blog est parfois le seul exutoire que je m'autorise... 

Je déteste m'imposer et l'idée me révulse de raconter mes états d'âme à qui ne s'y intéresserait pas [ce blog me place donc sur le fil du paradoxe...]. Pour que je me laisse aller aisément aux confidences il faut que je perçoive une écoute attentive, voire qu'elle se manifeste ostensiblement. C'est ce qui se produit parfois ici, dans les échanges qui enrichissent certains de mes billets. Il m'arrive alors d'aller au delà de ce que j'avais initialement mis en scène, parce que je me sens en confiance... Mais cette libération existe aussi dans le réel puisque, habituellement plutôt discret et pudique je peux devenir carrément bavard... stoppant parfois net ma logorrhée, lorsque j'en prends conscience, pour m'enquérir des effets de cette prise de parole intempestive. Toujours cette crainte tenace de lasser, d'abuser, d'ennuyer...

Je me demande si, ayant grandi entre un père totalement muet sur ses sentiments et une mère un peu trop volubile sur ce plan-là, je n'aurais pas quelque difficulté à trouver la juste dose.

Hum... je traîne encore quelques névroses...

Alors j'apprécie les moments de "délivrance", qui concernent ce dont je ne parle pas habituellement, ou ce que je n'écris pas. Bref, ce qui est en moi et me travaille tout en demeurant confidentiel pour diverses raisons [pas forcément bonnes]. Ou que je garde au secret, dans le doute ou par souci de protection [pas forcément judicieux]. Voire de pans entiers de mon histoire sur lesquels je m'impose le silence [avec tous les effets délétères que le non-dit peut véhiculer avec lui...]. Quand je cède... ouaaaaah, ça fait vraiment du bien d'en parler !

 

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Dans le secret des Calanques

 

En y songeant... je me demande ce qu'il en était auparavant, quand je vivais en couple... Il me semble qu'en ces temps reculés je confiais aisément mes états d'âme à l'amie-confidente que je voyais en mon épouse. Et bien sûr je pensais l'écouter avec une attention sensible à ses émotions. Mais était-ce vraiment le cas ? N'y avait-il pas déjà des zones de silence entre nous ? N'auraient-elles pas été un des éléments qui m'ont conduit à chercher d'autres espaces de confidences ? Hmmm, je ne saurais infirmer cette hypothèse...

Aujourd'hui je sais que ne pourrai jamais "tout dire" à une seule personne. Sauf à un psy...

Mais je me demande si je ne porte pas encore en moi le rêve tenace de la libre parole, de l'acceptation entière de ce que je suis par l'autre. Je sais pourtant que ça n'est pas possible. Moi-même je n'ai pas cette capacité de "tout entendre" de l'autre. La distance qui s'est installée entre Charlotte et moi a certainement eu cette fonction : défusionner. Nos confidences partagées ont cessé en même temps qu'elle entamait le processus de séparation. Je dois reconnaître que la perte de ce partage m'a été triste et douloureuse, mais j'ai bien conscience que c'était une nécessité. Peut-être sera t-il de nouveau possible, occasionnellement, le moment venu ? Un peu comme ces confidences éparses que je partage au coup par coup, au hasard des rencontres, sans que personne n'en soit dépositaire exclusif. Ne pas dépendre de l'autre, c'est ainsi que je me rapproche de la précieuse autonomie du solitaire.

En écrivant ces mots me revient le souvenir d'une lointaine complice qui, jadis, m'a ouvert les yeux vers ces nouveaux horizons. Épatante partenaire à qui je dois d'avoir osé prendre le cap exigeant et un peu austère de l'émancipation, donc d'une certaine forme de liberté. Je lui en suis reconnaissant...

 

 

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